Depuis deux mois, le débat politique est, en France, polarisé par la polémique PC/PS, la réactualisation du programme commun, avec comme horizon les Législatives de 78. S'il est vrai que, pour des milliers de travailleuses et de travailleurs, mars 78 symbolise une espérance de changement profond. Il les rend -aussi extrêmement sensibles aux divisions des partis ouvriers. La majorité des femmes, traditionnellement exclues de la vie politique et sociale ne peut que se trouver renforcée actuellement dans un sentiment d'impuissance face à la « politique ». Çptendons-nous, il ne s'agit pas d'une exclusion de « droit », �tfiais de « fait », par le rôle social, la double journée de travail qui pèse sur leur vie. A l'actuelle division des partis ouvriers, vient s'ajouter un débat d'état-majors, de politiciens, qui relègue à l'arrière-plan les exigences qu'ont pu exprimer les femmes, ces dernières années.
— Exigence du droit au contrôle de leurs maternités, de leur corps, à travers les luttes pour l'avortement-contraception-maternité ;
— Exigence du droit à l'existence autrement que comme objet sexuel, à travers la dénonciation du viol, et de toutes les violences dbnt les femmes sont victimes ;
— Exigence du droit à l'emploi, à travers la lutte contre les licenciements, et contre les propositions de salaire maternel...
Lors d'une conférence de presse, Madeleine Vincent précisait l'orientation actuelle du PC « en direction » des femmes :
« Les mesures sociales indispensables, ta nationalisation des neuf groupes industriels, et de leurs 729 filiales, l'impôt sur le capital et sur les fortunes, l'extension résolue des droits des travailleurs, la garantie de l'indépendance nationale, c'est l'affaire des femmes... ».
Certes nous ne serons pas de ceux/celles qui cantonnent les femmes à des domaines « réservés » (ceux du féminin opposés à ceux du masculin). Mais de là à passer sous silence l'enjeu des luttes de femmes, leur prise de conscience de l'oppression ces dernières années, il y a un pas que le PC continue à franchir pour les besoins de sa propre polémique I « Nous voulons un bon programme commun, un bon accord appliqué demain par un gouvernement de gauche comprenant des ministres communistes. Alors la vie changera, des millions de fenpmes et leur famille commenceront à vivre mieux, et les conditions seront créées pour faire progresser vraiment les droits des femmes. » Le PS reste, lui, tout aussi discret sur la question. Les silences de la réactualisation comme le contenu du programme commun, en ce qui concerne les revendications des femmes en témoignent (cf. notre article p. ) !
Dans cette situation politique, il faut reconnaître que le point de vue des femmes en lutte s'est très peu fait entendre, depuis la rentrée sociale du moins. Serait-ce que le mouvement des femmes n'a rien à dire dans une telle situation ? Nous ne le pensons pas, au contraire.
Au travers des luttes qu'il a su amplifier, tant pour l'avortement-contraception que contre les violences sexistes, le mouvement des femmes a fait vivre pour des milliers de travailleuses, de femmes, l'espoir d'une vie nouvelle, d'une alternative collective à construire. Pourtant le risque est grand, dans une situation politique et sociale, surdéterminée par les échéances électorales, les prises de position des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, que le point de vue des femmes luttant contre leur oppression ne se fasse pas entendre !
Pour le mouvement des femmes l'enjeu est énorme, il en va de son existence dans les mois qui viennent, de son enracinement parmi les femmes travailleuses, et dans la classe ouvrière.
La crise sociale s'aggrave, la vie des femmes en est plus affectée
Les atteintes contre les droits, les conditions de vie des femmes, dans une situation économique fortement marquée par l'austérité imposée par les patrons et le gouvernement, n'ont fait que se développer ces derniers mois :
— Les atteintes contre le pouvoir d'achat continuent d'obliger les femmes à des acrobaties financières (le partage « traditionnel » des tâches dans la famille les amènent dans bien des cas à tenir les cordons de la bourse, comme on dit). La rentrée scolaire en a été, encore cette année, un douloureux témoignage !
— Le chômage, la restructuration industrielle ont encore accru le volant du chômage féminin, et pèsent sur le maintien des femmes dans la catégorie des bas échelons et des bas salaires.
Un deuxième « volet » de la politique d'austérité de Giscard-Barre limite les droits pour lesquels les femmes combattent de plus en plus nombreuses : c'est la restriction qui est imposée à l'ensemble des services dits sociaux et aux équipements collectifs.
Pour les femmes le bilan est très lourd !
— La loi Veil, qui légalisait, dans une certaine mesure, le recours à l'avortement ne fut même pas appliquée : pas de développement significatif de centres d'orthogénie dans les hôpitaux, les dispensaires et autres centres de soins, pas de formation d'un personnel médical ou para-médical pour réaliser les conditions d'accueil « sécurisante », pas de remboursement des IVG par la Sécurité sociale... etc.
— Les crèches, les écoles maternelles, les haltes-garderie se construisent à pas de tortue, avec là encore une politique de restriction des crédits, et amènent à des conditions de vie épouvantables pour les enfants, et à des conditions de travail éprouvantes pour le personnel — féminin dans sa majorité.
Et mettons en rapport cette politique avec les incitations qui existent au retour au foyer (pour élever, pendant deux ans, son enfant — par ex.), au développement des gardiennes et nourrices à domicile, en passant par la volonté de faire payer aux parents travailleurs les droits sociaux des nourrices à qui ils confient leurs enfants (au Crédit Lyonnais il a été demandé au personnel qui touchait une indemnité de frais de garde, de se déclarer à l'URSSAF, et d'en payer les cotisations comme... un employeur), on est édifié sur le sens de la politique gouvernementale !
Voilà de « bons » moyens pour aller, sans l'afficher explicitement, dans le sens de la contestation du droit au travail des femmeti dans une période où le chômage se développe.
4 -3-
* *1* f
— Les femmes, victimes du sexisme de cette société, sont maintenues au rang de parias, battues, violées quotidiennement. Aucun moyen n'est envisagé ni en termes de moyens financiers, ni en termes d'infrastructures, refuges-centres de femmes. Aujourd'hui i! n'existe rien d'autre que le recours à la justice de classe, hors de prix, ou le recours à de véritables foyers-prisons.
La politique d'austérité, si elle se maintient sans réaction de la masse des femmes, des travailleuses, ne peut conduire qu'à la limitation des exigences portées par les luttes de femmes, et ouvrir la porte à une réaction dont nous sentons de plus en plus le nez pointer !
Démagogie et conservatisme, voilà la politique de la bourgeoisie à l'égard des femmes !
Depuis quelques semaines, la démagogie gouvernementale va bon train ! Les élections approchent et ces messieurs ont besoin d'un vernis pour masquer leur politique d'atteinte aux droits des femmes. Le gouvernement fait jouer « ses femmes ». Mme Veil, Mme Saulnier-Seïté, Mme Missoffe, Mme Pasquier s'en vont battre la campagne pour convaincre les femmes qu'il est temps de devenir... députés, après avoir tenté de les « convertir » en conseillères municipales !
Mais Giscard n'a tenu ses promesses « libérales avancées », que quelques mois, l'espace d'une année — celle de la « femme » justement — pour s'orienter nécessités économique et politique obligent (celle du profit bien entendu !) vers un programme qui n'a plus rien de progressiste :
— On ne parle plus de mesures pour les femmes mais pour la famille (revalorisation des prestations familiales, congé sans solde pour les mères de jeunes enfants, création du complément familial, etc.).
— On voit disparaître le secrétariat à la condition féminine.
— On voit progressivement réapparaître ce qui avait été enfoui quelques mois auparavant. Les publicités sexistes refleurissent, vantant les « mérites » du corps-marchandise des femmes, des propos mysogines et sexistes se multiplient sur les ondes radiotélévisées (l'odieux Michel Droit — Grr !) et une « foire » aux femmes à travers le 1er festival de la femme a été organisé en octobre dernier au Palais des congrès. Le fait qu'une partie de la bourgeoisie, Françoise Pasquier en tête, ait dénoncé certains aspects mysogines et commerciaux de ce « salon » n'en atténue pas moins sa signification.
Toutes ces mesures prises par le gouvernement et ses porte-parole ont deux fonctions essentielles :
— revaloriser le rôle de la mère et la famille, et enrayer si possible la chute du taux de natalité ;
— calmer une base électorale de droite, celle qui se retrouve derrière Chirac notamment, et qui avait fortement contesté la loi sur l'avortement.
Avec le RPR s'affirme la vieille droite familialiste et autoritaire, les nostalgiques de la trop célèbre doctrine « KINDER, KUCHE, KIRCHE » (Enfants -Cuisine -Eglise).
Si, depuis la dernière guerre, la bourgeoisie a réalisé — sur le plan juridique (le droit formel bourgeois), — une certaine égalité entre homme et femme (droit de vote, égalité face à la propriété privée, suppression juridique des discriminations à l'embauche, divorce, etc.), elle n'a pas les moyens dans la réalité de l'appliquer aujourd'hui, d'autant que le plan Barre accentue le chômage des femmes, la fermeture de certains services touchant même des femmes-cadres.
Cependant, ne voir que cet aspect de la politique conservatiste de la bourgeoisie, ne serait pas tout à fait juste.
Le libéralisme giscardien a laissé des séquelles dans une partie de la presse féminine.
Celle-ci tente partiellement de drainer, de récupérer les « sensibilités » féministes, sur le terrain idéologique, et joue un double rôle : celui, certes, de stimuler la radicalisation des femmes, mais surtout celui de lui donner une réponse mystifiée, coupée de tout contexte social, en termes de valorisation de la « libéralisation » individuelle, de « l'accomplissement » de soi.
Et plus les élections approcheront, plus ce discours s'exprimera.
La prise de conscience des femmes s'est étendue, elle à gagné les rangs du mouvement ouvrier traditionnel
Dans l'année qui vient de s'écouler de nombreux évènements l'ont montré :
C'est une situation très riche pour les féministes qui appelle une démarche permanente de sollicitation et d'interpellation des organisations du mouvement ouvrier sur de très nombreux terrains de luttes : le viol, l'avortement, la maternité, le droit au travail etc..., ainsi que l'établissement de liens, par le biais de rencontres, de coordinations avec toutes celles qui se radicali-sent au sein même de ces organisations.
Les tâches du mouvement des femmes dans une période marquée par les législatives de 78 (13 mars)
— l'attitude des directions du mouvement ouvrier lors du procès des six militantes du Mlac d'Aix,
— le dernier congrès de la CFDT Santé, qui a défilé à Pau au côté des groupes femmes, contre le viol
— la motion unitaire, condamnant le viol comme crime contre les femmes, lors du procès d'Anne à Nîmes (cf Rouge).
— la 6e Conférence des femmes salariées de la CGT (cf Cahier de la Taupe n° 15)
— l'impact du cortège du mouvement des femmes lors des manifestations du 1er Mai dans de nombreuses villes,
— la multiplication des collectifs féminins dans la CGT, et des commissions femmes syndicales dans la CFDT...
Il nous semble très important de souligner qu'aujourd'hui la prise de conscience de l'oppression des femmes ne passe pas uniquement à travers les groupes de femmes et s'exprime même au sein des organisations ouvrières, syndicales et politiques. Elle s'inscrit aussi dans les préoccupations de mouvements tels le Planning Familial, les associations de parents d'enfants de crèches, ou la fédération Cornée (parents d'élèves) etc...
Sous la pression de cette nouvelle radicalisation les directions du mouvement ouvrier sont contraintes dans une certaine mesure de s'adapter, de répondre aux exigences des femmes... En faisant écho à cette volonté de luttes des femmes contre leur oppression, en donnant l'aval au développement des collectifs féminins ou commissions femmes, les directions syndicales, tant de la CGT que de la CFDT, légitiment la prise en charge de ces luttes, en particulier au sein même des entreprises, en même temps que la bataille contre le sexisme au sein de la classe ouvrière, quelle que soit par ailleurs, leur intention de canalisation.
Aujourd'hui donc, sous l'effet conjugué de l'aggravation de la crise sociale, de la reconnaissance par les organisations du mouvement ouvrier de la lutte contre l'oppression des femmes, de l'accentuation, ces dernières années, de la prise de conscience des femmes, des travailleuses en particulier, le mouvement des femmes doit faire face à des tâches nouvelles que lui impose la situation politique.
Le mouvement des femmes combine une capacité à englober dans la lutte politique de nombreux problèmes qui « traditionnellement » n'en faisait pas partie, une subversion très radicale des rapports sociaux et des institutions qui les supportent, ainsi qu'une dimension revendicative immédiate (par exemple : l'avortement libre et remboursé par la SS, l'abaissement immédiat du temps de travail à 35 h, le développement considérable des crèches et autres équipements collectifs etc...).
Les femmes ont, ces dernières années, très fortement dénoncé l'oppression que produit le système capitaliste : dénonciation de la femme postiche, dénonciation de l'exclusion sociale, dénonciation de l'enfermement familial et domestique, dénonciation de leur corps-objet, ravalé au rang d'une marchandise sexuelle ! Ces dénonciations ont mis en évidences des aspirations nouvelles.
Ces aspirations qui ont émergé des luttes de femmes, ont comme dénominateur commun une volonté de réappropriation, réappropriation qui va du travail (son organisation, sa finalité) éu corps, en passant par la sexualité, la maternité, la politique. Volonté de réappropriation qui ont amené de plus en plus de femmes à se confronter aux institutions qui vertèbrent cette société de classe.
• à travers la lutte pour l'avortement contraception, ce fut la confrontation à l'institution médicale, au savoir-pouvoir des médecins, à la médicalisation du corps des femmes, de la grossesse ou de l'avortement. .... __
Ce fut aussi la confrontation à la rentabilisation des services hospitaliers, à la compression du personnel, qui s'opposent directement à nos exigences de prise en charge collective, à notre volonté de décision sur notre corps, sur notre vie.
• à travers la lutte contre le viol, nous nous sommes trouvées confrontées à l'institution judiciaire, à sa justice de classe, à sa hiérarchie qui nous renvoient sans cesse les images d'un droit bourgeois et patriarcal (qui veut qu'une femme soit la « possession » de son père ou de son mari). Un droit qui oblige les femmes à se justifier, à se considérer comme victime passive et soumise.
• à travers la révélation du scandale de milliers de femmes battues, nous nous sommes trouvées confrontées à la réalité de l'institution familiale, enfermant les femmes dans « leur » fonction domestique. *
• à travers la dénonciation de la division sexuelle des tâches, nous avons été amenées à mettre en accusation l'école sexiste, l'armée qui renforce l'apprentissage de la virilité, la publicité, les médias etc...
Alors aujourd'hui, il ne suffit plus de dénoncer
Le mouvement des femmes à travers les scandales qu'il a révélés, les luttes qu'il a encouragées, les institutions auxquelles il a été confronté, se trouve directement plongé dans la vie politique, et se doit de développer sa propre stratégie de luttes. Pour nous, se poser la question, c'est déterminer ce qui peut, ce qui doit être un stimulant à l'entrée en lutte des femmes, à leur auto-organisation !
La situation crée par la division des partis de gauche, l'attentisme pré-électoral pèseront sur le développement des luttes sociales, des luttes de femmes, et sur les possibilités du mouvement des femmes à s'insérer sur la « scène » politique. C'est pourquoi nous pensons que le mouvement des femmes doit se donner tous les moyens d'imposer les exigences portées par des milliers de femmes, en lutte contre leur oppression.
Imposer les exigences des femmes passe par la prise en charge, par le mouvement de « campagnes », d'initiatives, qui puissent déboucher sur des luttes, des mobilisations locales et nationales :
— campagnes qui préservent les acquis des luttes antérieures, sur l'avortement tout particulièrement (voir notre dossier p. 8 )
— campagnes qui permettent aux femmes de peser collectivement face à la violence sexiste pour exiger des « refuges » pour les femmes battues, violées, des centres de femmes !
— campagnes qui visent à briser l'enfermement familial des femmes, et préciser nos objectifs en termes de crèches de qualité, d'équipements collectifs !
— campagnes témoignant des luttes contre le chômage et leurs licenciements, et qui affirment notre droit à l'emploi et notre volonté de modifier les conditions de travail !
Ces « campagnes », ces objectifs, doivent enfin favoriser la liaison des groupes avec toutes celles qui, ailleurs, dans leur parti, leur syndicat, leur association prennent conscience des atteintes à leurs droits, à leur existence, prennent conscience de leur oppression ! Et cela d'autant plus que les plates-formes syndicales par exemple, se sont enrichies ces derniers mois de revendications qui traduisaient clairement la pression de la radicalisation cjes femmes. Cette pression, il est de la tâche des révolutionnaires, des féministes de la maintenir face aux tentations électoralistes des directions syndicales de les reléguer à l'arrière plan, ce qui renforcerait la coupure entre les militantes des groupes femmes et la majorité des femmes syndiquées.
Ces campagnes, écho des préoccupations des féministes, doivent constituer un encouragement pour de nombreuses femmes à se mettre en mouvement, doivent démontrer qu'il est possible par la lutte collective de modifier nos conditions de vie.
Car c'est dans la capacité de luttes du mouvement des femmes au niveau de l'ensemble des rapports sociaux que réside à terme la possibilité d'en finir avec une récupération éternellement à l'œuvre sur le terrain des institutions bourgeoises. C'est au travers des luttes, dans les quartiers, les entreprises que s'exprimera une démarche de contrôle collectif des femmes sur leurs conditions d'existence, qui démysthifiera la « neutralité » des institutions qui maintiennent l'enfermement des femmes.
D'où l'importance pour le mouvement de savoir se situer dans une lutte plus globale, qui seule peut avoir raison des institutions telles qu'elles sont, et de leur concentré, l'Etat Bourgeois. D'où l'importance dans les mois qui vont précéder les législatives et éventuellement la venue de la gauche au pouvoir, que le mouvement des femmes soit présent sur la « scène politique », et oblige les organisations du mouvement ouvrier à répondre aux éxigences dont ses luttes peuvent être porteuses.
Nous aborderons dans notre N° de janvier, la question de la campagne du mouvement des femmes sur le terrain électoral.