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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

«Les femmes troubadours»

· Cahiers du féminisme, n° 10, juin - septembre 1979 · p. 54-56 · 1 958 mots

DECOUVERTES ET REDECOUVERTES « Les femmes troubadours »

Dans le mouvement de dévoilement de l’histoire des femmes, que le nouveau féminisme entraîne à une échelle jamais atteinte par le passé, c ’est une découverte quasi absolue que celle des poèmes — fragments de poèmes souvent — des femmes troubadours, qu ’ il vau -droit mieux nommer poétesses occitanes des XIIe et XIIIe siècles. Même l’intérêt périodique pour la poésie courtoise les avait laissées dans l’ombre pour la plupart. Et pourtant ! Il s’agit sans doute là de la plus authentique veine poétique de ce temp's, trésor semblable à celui des marbres brisés de la Grèce, et presque aussi anonymes.

Le livre de Meg Bogin (I) est une introduction à ces poèmes, traduits en français par Jeanne -Faure Cousin, une introduction qui fait le point sur le phénomène complexe de la poésie courtoise, d’appréciation difficile, et qui a fait l’objet dans le passé de majorations exaltées et plus récemment de réductions par historicisme myope.

LES FEMMES TROUBADOURS

Comme tous les « miracles » historique.,, celui-ci n’est qu’une efflo-raison due à la coïncidence cumulée dans un espace géographico-social limi c de nombreux facteurs de divers ordres.

Iæ premier, le plus fondamental de ces phénomènes de mutation sociale, ce sont les progrès des techniques de l’agriculture, entraînant une considérable progression démographique (doublement de la population de l’Europe entre 1 100 et 1 300), l'ouverture des routes, l’établissement de courants commerciaux, le passage du troc à la généralisation du système monétaire, l’extension des villes et la véritable naissance de la bourgeoisie.

Une renaissance avortée

Sur cette base, les relations sociales changent. La féodalité reçoit son premier ébranlement. Le pouvoir de l’argent commence à battre en brèche celui de l’épée, mettant en cause, avec les hiérarchies de « droit divin », les valeurs -èmes établies sur elles, faisant apparaître une « notion rudimentaire de l’égalité et du civisme ».

Autre phénomène : la concentration des terres du fait de la loi de l’héritage par primogéniture mâle et apport par mariage des biens des héritières, provoque le cumul de milliers de jeunes nobles sans fiefs. L’idéologie de la chevalerie va mystifier ces coureurs d’aventures ne possédant qu’un nom, un cheval et des armes, et dorer leur aliénation aux puissants de la classe féodale. Ce sont eux que les croisades vont jeter sur l’Orient, ce qui, au prix d’une terrible saignée, rapportera à l’Europe le riche contact de la plus haute culture du temps.

L’Occitanie connaît tous ces phénomènes généraux, et au plus haut point étant une terre fertile ouverte sur la Méditerranée qui reste la grande voie de communication du monde occidental. Mais, en plus, elle est en contact direct avec la civilisation islamique par l'Espagne. Des esclaves maures, dans les cours provençales, font pénétrer une poésie raffinée. Enfin, elle est de tradition culturelle et juridique différente du Nord où domine la loi salique des Francs qui ignore tout droit des femmes. La tradition wisigothique et les séquelles des lois celtes se combinant et favorisant l’implantation du code Justinien qui, sous l’influence de l’impératrice Théodora (2), réduit à l’usufruit le droit d’un homme sur la dot de sa femme. Ces éléments ont sans doute favorisé, lors des croisades, la gestion du domaine des croisé&4>ar leurs épouses.

L'ensemble de ces données et leur conjonction en Occitanie permirent une éclosion, gelée et avortée par la croisade des Albigeois, qui jettera à la curée et au dépeçage de l’Occitanie la noblesse frustre et en surnombre au Nord, poussée par le pape et toute l’Eglise flairant — à juste titre — l’hérésie dans cette renaissance fragile.

Nouveauté et ambiguïté de la poésie courtoise

La poésie courtoise est le plus beau fruit de cette culture d’un seul siècle. Ce qui frappe en elle, c’est la rupture : un autre langage en langue « vulgaire », une nouvelle métrique, d'autres thèmes, de nouveaux sentiments et surtout la place sans précédent qu’y prend la femme.

On a pu dire que l’amour avait été inventé au XIIe siècle.

A y regarder de plus près, les choses ne sont pas si simples ni tout à fait aussi belles. D’abord, la femme exaltée là, c’est la « dame », la femme noble mariée et le plus souvent de haute noblesse. L’Art de l’amour courtois, d’Andréas Cappelanus, conseille de ne pas hésiter à tromper et à violer la paysanne dont le chevalier peut être amoureux. Et puis, cet amour est largement symbolique, au point que, bien souvent, en louangeant la dame, il s’agit d’une cour servile détournée faite au seigneur mari par des troubadours de petite noblesse, voire plébéiens, en cours d’ascension sociale. Par le biais de cette courtisanerie, ceux-ci se valorisent en devenant les « chevaliers » de dames de haut rang. Enfin, toute la rhétorique de l’obéissance ne change pas en profondeur les rapports sociaux entre hommes et femmes.

Voilà pour la démystification nécessaire.

Mais il y a un au-delà, ou plus exactement un retour dialectique : le discours modifie le réel. Meg Bogin : « L’exploitation systématique de l'ambiguïté et de la multiplicité de significations fit de la poésie le véhicule de nombreux messages. Ainsi le sexuel exprimait le social et le social le sexuel (...) dans cette poésie d’amour courtois, la hiérarchie statique de la féodalité, bousculée et métamorphosée, devint l'expression d’un ‘ monde de mutation et de transformation (...) Dans le cadre du culte de la femme, c 'est tout un en -semble de valeurs nouvelles qui postulait à l’existence. Les troubadours suggérèrent à leur public une intuition de l’égalité et de la liberté qui faisait défaut au Moyen Age (p. 61). »

Bien entendu, le hiastus entre le discours et le réel était un appel à la transformation du second en fonction du premier pour les premières intéressées qui étaient les femmes en cause, lesquelles « espéraient tirer profit du nouveau comportement courtois des hommes ».

Femmes troubadours

C’est dans cette faille culturelle que joue le levier de la poésie des femmes. Ce sont des privilégiées, femmes de seigneurs, vénérées par les plus illustres troubadours dont elles sont les protectrices. Mais elles prouvent qu’elles méritent le prestige que l'idéologie courtoise leur accorde. Et bien plus, puisque leurs œuvres dépassent celles des « professionnels » qui les ont suscitées.

La lecturp de leurs poèmes confirme la remarque déjà faite par Evè-lyne Sullerot dans sa belle anthologie de la littérature féminine, Histoire et Mythologie de l’amour (3) : la poésie féminine se distingue par des caractères propres qui sont, avec une liberté immédiate par rapport aux traditions et canons poétiques, le dédain de la sophistication qui est de règle, une plus grande authenticité, un contact plus direct avec l’expérience vécue, la confidence réelle, l’intimité, le singulier hautement personnalisé ; d’où moins d’images, une appréhension du concret qui s’oppose à l’abstraction de la poésie masculine d’alors.

Ce qui signifie, au plan de l’amour, une révélation du réel caché dans le discours de la poésie courtoise ; non plus l’adoration à la fois platonique et absolue, mais les tensions contradictoires des mœurs anciennes et des tendances et sentiments nouveaux. Leur discours « en retour », c’est un refus de la vénération verbale et une exigence d’amour réel. Elles « plaident pour une reconnaissance effective, et non pas symbolique, de leur importance ».

Leurs poèmes permettent une saisie assez claire de la réalité de l’amour courtois, et de trancher le faux dilemme : amour platonique ou charnel. En fait, il s’agit d’un mouvement qui commence avec une sublimation purement littéraire, courtisane, obligée ou volontaire, mais qui crée une érotisation et une tension sexuelle élevée qui n’a pas pu ne pas aboutir à de véritables adultères, mais qui a pu aussi, et peut-être avec une grande fréquence, dans une société et des types d’habitats impliquant à la fois une grande promiscuité et la présence obsédante des « lauzengiers », espions des maris, jaloux et méchantes langues, des pratiques d’un érotisme raf-

LES FEMMES TROUBADOURS finé et tendu, qu’évoque par exemple le poème-problème de Domna H. : « Ne pas faire plus qu étreindre et em -brasser. »

Le thème le plus présent dans ces poèmes, c’est toutefois l’exigence de ce que la courtoisie affirme en principe : un amour absolu, oui, mais réel ; une servitude volontaire qui n’est pas renversement de la subordination des femmes aux hommes — trop bien enracinée dans toutes les structures sociales — mais bien équilibrage, limité dans le temps et l'espace, et qui peut suffire tout juste à garantir une sincérité sans cesse menacée.

Les femmes troubadours veulent croire à l’amour qu'on leur voue avec emphase, mais elles en exigent des preuves. Elles veulent y croire, mais leur expérience vivante les rend lucides, et cette lucidité donne à leurs chants une palpitation d'authenticité qui ne trompe pas. Pas de variantes d’un leitmotiv rhétorique chez elles, mais des situations variées qui comportent même le cas d'une dame de condition inférieure au chevalier aimé qui l'a abandonnée et dont elle a peu d’espoir de retrouver l’amour, voire le cas incertain d’un amour saphique (Bieiris de Romans).

L'amour courtois, force subversive

L’oasis littéraire de la poésie courtoise n’a pas bouleversé la vie des femmes — ou de si peu — mais il a bouleversé la sensibilité de l’Occident chrétien. Là est effectivement la source de l’amour sous sa forme romantique, en ses valeurs contradictoires. Avant de le vilipender pour ses mystifications : respect (qui est sublimation de l’horreur du sexe féminin, découvre Simone de Beauvoir), exaltation de ses tortures (c'est-à-dire des obstacles sociaux et idéologiques mis à sa réalisation), etc., il convient de bien voir quel progrès historique il représente par rapport à la misogynie féroce du monde féodal catholique, à la valeur nulle de la femme dans ces âges obscurs où la virilité régnait sans partage.

L’Eglise d’ailleurs ne s’y est pas trompée. Pour elle, cette poésie qui peut nous sembler aujourd’hui si inoffensive sentait le soufre. Même purement littéraire, la promotion des femmes faisait pointer la perte d’équilibre de tout l’édifice social. Et d’ailleurs, pendant que les belles dames rêvaient de régner par l’amour, les femmes du peuple se jetaient plus nombreuses que les hommes dans l’hérésie cathare qui proclamait l’égalité entre les sexes ; et elles prêchaient.

La sourcilleuse vigilance papale, qui se donna à cette fin précise le bras armé de feu du nouvel ordre de Saint-Dominique, mit bon ordre à tout cela. En cinquante ans, toutes les villes de quelque importance de l’Occitanie étaient en ruines. Il y eut des milliers de brûlés, de tués, de lapidés, et — châtiment des femmes — de violées. Tandis que les troubadours devaient substituer Notre Dame aux femmes de chair (non sans ruses bien ambiguës) ; les dernières des femmes cultivées de cette aube fragile se retiraient au couvent et leurs filles étaient mariées de force aux seigneurs-bouchers du Nord.

Mais, comme toutes les avancées brisées de l’humanité, c’est vive que fut enterrée la renaissance occitane du XIIe siècle. Des troubadours s’exilèrent en Espagne, en Italie où, dès le XIVe siècle, la grande Renaissance jettera ses premières fleurs avec Dante (4) puis Pétrarque, tandis que la chaîne des hérésies, toujours brisée, toujours rejaillissante, fera son chemin, racine profonde de l’aspiration à une société vraiment humaine.

C'est donc de très loin que la cause des femmes et celles des opprimés est unie par des liens complexes, quasi invisibles parfois, et qui, là, ont largement échappé à la conscience de ceux qui vécurent les deux niveaux de ces événements, ce qui ne fait qu’accroître l’intérêt de l’étude du phénomène.

Quant aux poèmes, même isolés de leur contexte historique, ils sont des joyaux retrouvés du génie féminin qui, désormais, en toute bibliothèque ont leur place entre ceux de la grande Sapho et ceux de la brûlante Louise Labbé.

MX.

Notes

  1. (1) Collection Femme — éd. Denoël-Gonthier.
  2. (2) Théodore, née dans les bas-fonds de Byzance. danseuse et courtisane, devint impératrice par la passion qu'elle inspira à l’empereur Justinien, au grand scandale des honnêtes gens du temps. Procope. en particulier, en parle avec le dernier mépris. On a le droit de soupçonner que la haine pour cette femme «sans éducation ni pudeur » doit sans doute quelque chose à l’intelligence et à la force de caractère que révèle son oeuvre.
  3. (3) Ed. Hachette.
  4. (4) On peut préférer à l’hermétique Divine Comédie la subtile, délicate et passionnée Vila Nova, accessible maintenant en un petit volume de la collection Poésie de Gallimard.

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