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NOTES DE LECTURE

A propos de «Féminisme et anthropologie» d’Evelyn Reed et de «Le patriarcat» d’Ernest Borneman

· Cahiers du féminisme, n° 14, été 1980 · p. 41-43 · 1 618 mots

Deux ouvrages viennent de paraître qui remettent en lumière le débat sur l’origine de l’oppression de la femme : Féminisme et Anthropologie d’Evelyne Reed et le Patriarcat d’Ernest Borneman. Il s’agit là d’ouvrages sérieux, faisant appel à une multitude de documents. En dépit de cela, leurs auteurs n’ont pas la prétention d’avoir fait le tour du problème ; en soulignant le temps nécessaire pour composer son ouvrage, Borneman dit dans sa préface : « (...) Je me trouve peut-être dans la position du borgne au pays des aveugles (...) »

L’un et l'autre dénoncent la formidable pression de l’idéologie bourgeoise sur les sciences humaines et notamment l’anthropologie, la manière dont les chercheurs en la matière projettent sur leurs études l’image des classes sociales qui sont celles de leur époque et les relents réactionnaires qu’ils véhiculent aussi au niveau de la femme et de la famille.

« La mésinterprétation de certains aspects sociologiques de la préhistoire ne peut s’expliquer par la simple maladresse de tel ou tel chercheur, mais rappellerait plutôt la mésinterprétation chronique des civilisations précolombiennes par les envoyés des monarques européens qui voyaient dans chaque capitaine librement choisi un seigneur féodal et dans chacun des membres de la tribu librement rangé sous ses ordres, un vassal. La notion de communauté s’administrant elle-même, sans propriété privée, sans souverain, sans bureaucratie, sans séparation de l’exécutif et du législatif et même sans organe législatif ni exécutif de quelque ordre que ce soit se révèle aussi difficilement concevable pour le chercheur contemporain qui a grandi dans une société de classes, qu elle l’était jadis pour les représentants du féodalisme. (Borneman) »

Dans le même ordre d’idée, tous deux insistent sur la différence entre le matriarcat et le patriarcat, dont les structures ne doivent pas être calquées l’une sur l’autre mécaniquement. A l’inverse du patriarcat, lié à la propriété privée qui instaure les premiers embryons de classes sociales, les premières différenciations sociales, l’oppression de la femme et la propriété privée des enfants, l’importance de l’héritage, etc., le matriarcat ne rappelle par aucune de ses structures une domination de la femme sur l’homme.

« Le matriarcat primitif donnait une place respectée aux femmes, était donc également un régime collectiviste dont les membres des deux sexes n’étaient pas opprimés, mais égaux et libres. (Evelyne Reed) » C’est pourquoi Borneman parle plus volontiers de sociétés matrilinéaires que de matriarcat.

Pour Evelyne Reed et Borneman, ce qui différencie le matriarcat (ou

NOTES DE LECTURE les sociétés matrilinéaires) du patriarcat, ce n’est pas seulement une vague question d’héritage ou de filiation parentale, mais aussi des structures différentes au niveau de ces sociétés. C’est avec l’apparition d’un surproduit social, l’appropriation de ce surproduit par une minorité de privilégiés. L’oppression de la femme va de pair avec la naissance des classes sociales ; l’apparition de la propriété privée dont les prémices commencent bien avant l’avènement du patriarcat : le fait que les guerriers emportent dans leurs tombes leurs armes au lieu d’en laisser la jouissance à l’ensemble de la communauté, puis lèguent ensuite à leurs proches ces objets usuels sans valeur, prépare et accoutume ces sociétés à l’idée de l’héritage.

La fin du matriarcat

A la fin de la période du matriarcat, on peut relever effectivement les prémices de l’héritage, le début de la prééminence du frère de la mère (la filiation restant matrilinéaire) à côté de celle-ci, mais la société ne bascule dans le patriarcat que lorsque les conditions économiques sont réunies. Borneman le marque par l’apparition de la charrue ou plutôt de l’araire dans l’agriculture, l’élevage des troupeaux permettant beaucoup plus facilement l’accumulation des richesses, appelant le vol et le pillage. C’est en fait aussi ce que démontre Evelyne Reed : même à la fin du matriarcat, où les femmes ne siègent plus dans les conseils de tribus (1), elles y gardent une influence prépondérante, parce que, dans les périodes précédentes, elles y ont siégé à part égale avec les hommes, à cause du rôle déterminant qu’elles ont pu jouer dans le développement économique et le développement de rapports sociaux fondés sur l’égalité de tous (ceci étant la seule chance de survie pour le groupe).

La transformation des rapports de production, des rapports « familiaux » qui se fait conjointement, marque le passage des sociétés matrilinéaires aux sociétés patrilinéaires. Ce passage est un incroyable bouleversement dans l’histoire. Il est marqué par une période de guerres, de troubles sanglants (retour au cannibalisme, pratique barbare des sacrifices humains). Il s’est étalé sur un temps très long. Même dans les sociétés où était acquis ce changement, des troubles ont pu resurgir au » contact de sociétés encore sous régime à filiation matrilinéaire. Les Grecs qui, au départ, étaient un peuple d’éleveurs et de nomades, mirent plusieurs siècles à assimiler les pratiques agricoles des peuples qu’ils colonisèrent. Ils le firent au prix d’énormes sacrifices. Nilsson a appelé cette période « la plus sombre et la plus pauvre de toute l’histoire grecque » baisse catastrophique du nombre des colonies grecques (de trois cent trente à quarante en deux cents ans), régression de l’architecture, de l’art, disparition de l’écriture, etc. On retrouve à cette étape l’existence de villes fantômes, de villes dont ont arrête la construction. Les historiens bourgeois ont avancé une série de thèses sur cette période : invasion de barbares dont on ne trouve aucune trace ; invasion par mer, mais c’est non seulement la zone côtière, mais le pays tout entier qui fut touché, y compris les coins les plus reculés où il était impensable que des marins soient jamais parvenus. « Mais les difficultés d’adaptation ne provenaient pas uniquement de la technologie de l’agriculture, elles venaient aussi et surtout de ce que la domination que l’homme avait historiquement acquise, dans une société d’éleveurs, n’était pas conciliable avec la domination que la femme avait historiquement acquise dans une économie strictement agraire. (Borneman ) » Evelyne Reed souligne l’angoisse et la culpabilisation qui s’installent au niveau de ces peuples : le conflit entre l’ancien droit du frère de la mère et le droit du père représente un des grands affrontements tragiques de

NOTES DE LECTURE l’histoire humaine, conflit que l’on réglait par le sacrifice du fils aîné.

Le patriarcat

Le « nouvel ordre social » rappelle, lui, étrangement, quant à ses fondements les bases memes du capitalisme établi quelques siècles plus tard, à travers le pillage industriel, le vol et la rapine. Borneman souligne combien ces peuplades, qui aidèrent puissamment à [’instauration de ce « nouvel ordre », étaient loin de jouir d’une supériorité quelconque sur des sociétés matristiques que certains historiens bourgeois qualifient de « plus tendres ». Mais, tout simplement, ces peuples, de part le climat, le sol sur lequel ils évoluaient, n’avaient pas connu une phase prolongée au niveau du développement de l’agriculture et étaient obligés de recourir au pillage pour survivre.

Il faut souligner, au-delà de cette démarche qui consiste à réunir le plus de documents possible que les auteurs s’appuient largement sur l’étude des sociétés anciennes. Cela amène à remettre en cause le procédé courant qui consiste à négliger l’histoire en s’appuyant uniquement sur des sociétés censées être restées aujourd’hui au stade de l’agriculture. Si des modes de production communs engendrent des rapports sociaux analogues, il n’en reste pas moins que les sociétés observées aujourd’hui ont beaucoup de chance, d’être marquées à des degrés divers, souvent de manière indirecte, par le sceau du capitalisme et de l’impérialisme, mode de production dominant. Cette précaution que Godelier n’a pas prise dans ses travaux, m’amène à avoir la plus grande méfiance pour ses recherches ; il donne, peu d’informations, par ailleurs, sur le statut des sociétés qu’il étudie (dont le nombre est fort réduit), comment elles s’insèrent ou pas dans le mode de production capitaliste.

Un paradis perdu ?

D’autres écueils sont à éviter en la matière :

1) Une nécessaire prudence s’impose quant aux conclusions. Mais la démarche est intéressante. Beaucoup de documents, de témoignages se recoupent, leur abondance est aussi un facteur positif.

2) Il ne s’agit pas non plus de raconter une belle histoire partant à la recherche d’un paradis perdu, mais bien plutôt de montrer que le patriarcat, l’ordre social existant ne sont pas voués à l'éternité (ni malédiction ontologique ni fatalité biologique) puisqu’il a existé auparavant d’autres organisations de la société, d’autres rapports de production, d’autres rapports entre les sexes. Le jugement de valeur est secondaire en l’affaire.

3) On oublie trop vite que le passage des sociétés matrilinéaires, aux sociétés patrilinéaires a non seulement mis en place toutes une série de superstructures, notamment la famille, mais aussi de nouveaux rapports de production fondés sur les privilèges d’une minorité. Les deux ïuttes (féminisme et lutte de classes) semblent indissolublement liées, à tel point que l’une ne puisse véritablement se passer de l’autre.

4) Evelyne Reed et Borneman démontrent aussi un point essentiel pour le féminisme, c’est que toutes ïes sociétés n’ont pas vu la maternité comme un handicap, que certaines l’ont vue aussi comme un aspect positif, un apport à la société. Ce n’est pas tant la différence biologique qui détermine l’oppression de la femme, mais la place de la femme dans les rapports sociaux qui rejaillit sur cette fonction de la maternité. Outre que la femme ne se réduit pas à cela : c’est aussi le sens du droit de choisir, de la campagne avortement qui attaque de plein fouet toutes les conceptions réactionnaires voulant réduire les femmes à un certain rôle.

« Droit à la différence », clament démagogiquement ces messieurs du Club de l’Horloge (la nouvelle droite). Oui, bien sûr, droit à la différence, mais attention, au nom de cette différence qui n’est pas seulement l’apanage des femmes, il ne s’agit pas d’entériner oppression et exploitation !

Barbara

Notes

  1. (1) Il y a un contresens dans l’article, p.45 des «Cahiers du féminisme » n° 12 sur l’ouvrage d’Evelyne Reed : la société iro-quoise est présentée comme une société où les femmes ont déjà plus ou moins une partie de leurs droits ou sont en passe de les perdre. Par ailleurs, il est cité toute une série de sociétés où les femmes ont une prééminence beaucoup plus importante.

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