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De la paria à la femme messie : Le dernier voyage de Flora Tristan

· Cahiers du féminisme, n° 14, été 1980 · p. 47-49 · 1 358 mots

DECOUVERTES -REDECOUVERTES

De la paria femme messie :

dernier voyage de Flora Tristan fascine. Certes, son langage, son époque et la tentation vient telle ou telle remarque, mais mégalomanie de la femme messie l’exaltation quasi mystique de sens le plus littéral du terparticulier — se révéle une femd’une étonnante modernité.

la libération des femmes à vouloir « constituer la classe organisation , l’Union ouvrière ? fantastique les préjugés et tabous de conséquences de son défi ?

la collection la Découverte de France, le dernier voyage au jour le jour, cette extraorelle mourut.

DECOUVERTES — REDECOUVERTES

Les « pérégrinations » avaient révélé, outre les difficultés de tous ordres auxquelles l’acculait sa condition fièrement assumée de « paria », le regard extrêmement aigu de Flora Tristan sur les gens et sur le monde. Une extrême audace aussi — il en fallait, en 1833, pour s’embarquer, seule femme, pour trois mois de traversée vers le Pérou ! Plus tard, les Promenades dans Londres sanctionneraient son évolution : la voilà « sociologue » avant la lettre, scrutant l’Angleterre industrielle avant Engels, y découvrant le sort de la classe ouvrière, y confirmant ses aspirations sociales.

Enseigner l’Union ouvrière

Son ultime voyage, c’est en France même qu’elle le fera, en « apôtre » de l’Union ouvrière, oubliant dans l’euphorie de sa mission, la maladie, l’épuisement, la solitude ; bravant la police qui la surveillait de près ; affrontant la bêtise, l’égoïsme, l’insipidité de la bourgeoisie, de l’aristocratie, du clergé qu’elle sollicitait dans chaque ville pour sa souscription ; désespérant souvent d’une classe ouvrière ignare, hébétée de misère, sale et « puante » et qui ne la comprenait pas ; frissonnant du bonheur le plus intense lorsqu’elle avait « créé une âme » , convaincu quelque prolétaire ; ces maternités spirituelles la payant au centuple de toutes ses peines. Et ce, en 1 844, sans grand appui, sans beaucoup d’argent, mais portée par une foi inébranlable en son idée.

Flora Tristan était contemporaine de George Sand, mais elles ne vivaient pas dans le même monde. George avait scandalisé, certes, mais elle écrivait sous un nom d’homme. Elle s’intéressait à la classe ouvrière, mais c’était pour réconcilier un prolétariat propre, honnête et travailleur avec une bourgeoisie éclairée — et surtout sans y aller voir d’aussi près. La Dame de Nohant restera une bourgeoise libérale, n’aimant point trop la canaille. Flora a travaillé pour vivre, et n’idéalise point. Il n’est que de comparer la Ville noire (PUG), roman social édifiant, avec le Tour de France pour comprendre l’abîme qui séparait ces deux femmes qui ne s’aimaient guère.

Certes, Flora ne se départit jamais d’un certain aristocratisme, elle était la dame qui rendait visite aux ouvriers et se plaignait amèrement de leur ingratitude : ne pouvaient-ils comprendre qu’elle faisait tout cela pour les sauver ? Ce qu’elle exigeait d’eux était souvent au-delà de leurs capacités ou préoccupations, mais à la mesure de ce qu’elle exigeait d’elle-même : si quelqu’un « servit » le peuple jusqu’au bout de ses forces, ce fut elle. Lorsqu’elle entreprend, à l’instar des Compagnons, son « tour de France », c’est pour y traquer les prolétaires où ils se trouvent (que de mal elle a, souvent, à les réunir...), leur enseigner l’Union ouvrière, les faire parler surtout. Elle n’aime ni les foules ni les acclamations, en pure incarnation de son idée — elle préfère les petites réunions, où elle n’a pas à se laisser aller à polémiquer, où elle peut se livrer à sa passion : « étudier » ses interlocuteurs, et rien ne lui échappe.

La femme est l’avenir de l'homme...

Elle a quarante ans. Sa propre vie, ses démêlés sordides — jusqu’à la tentative d’assassinat qu’il entreprend contre elle — avec un époux acharné à l’empêcher de vivre libre, ses voyages, ses lectures et rencontres ont forgé en elle une idéologie composite, faite de féminisme (Wollstonescraft), d’utopisme saint-simonien (la femme-messie, la mère, à laquelle il revient de sauver l’humanité — elle, Flora), de fouriérisme (les palais de l’Union ouvrière tiennent quelque peu du phalanstère), de centralisme républicain (elle n’a que mépris pour ce qu’on appellerait aujourd’hui régionalisme), d’une religion de son cru (elle invoque Dieux après Dieux au pluriel car père, mère et embryon), et d’exaltation romantique (les ouvriers du Midi, se plaint-elle, manquent d’amour — de l’humanité, bien entendu).

Toutes choses qui étaient dans l’air du temps, auxquelles sa situation particulière la rendaient particulièrement sensible. Mais elle va au-delà, et n’a que mépris pour les « utopistes » qui se contentent de rêver : elle, elle agit. Si elle ne prêche pas la révolution, elle sait que les bourgeois la préparent, par leur comportement — et ses notes, non retravaillées, fourmillent de désirs de meurtre et de violence rentrée. Rien ne lui sera plus douloureux que d’être calomniée et traitée d’agent du gouvernement. Et surtout, son Union ouvrière (internationale) préfigure en quelque manière l’Internationale de Marx (dont elle n’a jamais entendu parler), comme les Promenades dans Londres préfiguraient la Situation des classes laborieuses en Angleterre de Engels.

Mais l’intérêt historique de ce livre réside surtout dans l’extraordinaire tableau qu’elle trace de la France non seulement parisienne mais provinciale de l’époque : petites villes mortes et « nulles » (Avallon, Roanne, Béziers, etc.), villes du Midi promptes à l’enthousiasme, mais « en retard de trente ans » sur le Nord — Lyon, surtout, où elle rencontre le prolétariat de ses rêves, la révolte des Canuts n’est pas si loin. Lyon, où elle rencontre aussi sa fille spirituelle, Eléonore Blanc, auprès de laquelle elle éprouve l’élan d’extrême amour (maternel)

pour une autre femme — le seul à ne pouvoir être flétri, comme l’est celui pour un homme. Elle note tout, conditions de travail, d’habitat, salaire, nourriture, pénètre partout, raconte l’horreur (hôpitaux de Lyon, lavoir de Montpellier), interroge, nargue, n’épargne personne, même ceux qu’elle veut sauver et qu’elle se refuse à flatter — après tout elle ne s’épargne guère elle-même. Au bout d’épuisantes journées, elle s’endort désespérée ou exultante, selon qu’on l’a ou non comprise.

Et c’est cela même qui rend son livre tellement attachant : cette errance d’une ville à l’autre, sans relâche, sans repos (n’avoir rien à faire lui est insupportable), cette extrême tension nerveuse, cette « folie » en un mot, mais il fallait être « folle » pour entreprendre un tel voyage, à ce rythme-là. De la « paria » à la femme-messie, la boucle est bouclée...

Denis Avenas

Quelques repères dans la vie de Flora Tristan

— Naît le 7 avril 1803. Orpheline à quatre ans.

— A quinze ans, découvre sa bâtardise, qui fait rater son premier projet de mariage. Première révolte.

— A dix-sept ans, la misère la pousse au travail. Sa mère la contraint à épouser Chazal, son patron, follement épris, et qu’elle n’aime pas. C’est immédiatement la déception absolue. Elle en aura trois enfants et s’enfuiera enceinte du troisième dans sa famille, qui la rejette.

— En juillet 1830, elle est dans la rue pendant les Trois Glorieuses. Elle y comprend la force de l’Union.

— En janvier 1933, son époux acharné lui ayant rendu Paris odieux, elle s’embarque pour le Pérou, elle ne convainc pas l’oncle de lui verser sa part d’héritage, mais elle obtient une pension, et, surtout, observe, bouscule les préjugés, sympathise avec les « ravahas » (femmes qui accompagnent les armées) et vit un grand amour.

— Rentre en 1835. Entreprend la rédaction des Pérégrinations. Rencontre les fouriéristes et George Sand. Nouveaux démêlés avec Chazal. La publication des Pérégrinations lui vaudra d’être reniée par son oncle et « assassinée » par son mari. Elle a néanmoins écrit son seul roman, Méphis.

— La voici célébré et riche, son mariage ayant été enfin rompu par la tentative de meurtre de Chazal. Elle entreprend un voyage à Londres : à fin d’enquête politique et sociale. Ecrit les Promenades dans Londres.

— En 1 844, elle accomplit un tour de France pour répandre l’idée de l’Union ouvrière. Elle mourra de maladie et d’épuisement, en cours de route, à Bordeaux, le 14 novembre de la même année. A quarante et un ans.

Denise Avenas

Quelques repères dans la vie de Flora Tristan

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