1980 ne fut pas une année faste pour les femmes en Belgique. 1981 risque de l’être moins encore. Mais si l’an passé a témoigné d’un potentiel réel de résistance et de luttes, souvent de façon dispersée, 1981 doit permettre, grâce essentiellement à la manifestation nationale « Femmes contre la crise » du 7 mars 1981, de regrouper les énergies : celles des femmes travailleuses et des ouvrières qui luttent dans leur entreprise, celles du mouvement syndical, comme celles des divers groupes féministes et des associations féminines.
Marianne Marais
Ln mannequin représentant le ministre de l’Emploi, le socialiste üeurilf, est brûlé.
Un mannequin représentant le ministre de l’Emploi, le socialiste Deurilf, est brûlé
Diminution des subsides aux crèches
Suite à cette décision du gouvernement, l’Oeuvre nationale de l’enfance applique à nouveau les normes d’il y a dix ans : une puéricultrice pour cinq bébés de moins de huit mois... Conséquences : des licenciements et le risque de fermeture de petites crèches en milieu populaire. En même temps, on s’oriente vers le système des gardiennes privées. Un Groupe d’action crèches se met sur pied : il rédige un dossier, alerte les parlementaires en leur envoyant des « Pampers » (langes), manifeste avec des ballons. Le 28 juin, à Anvers, G and et Louvain, des manifestations à poussettes réunissent le personnel des crèches et les organisations qui font partie de « L 'Unité des femmes de gauche » dans les Flandres (y compris des secteurs syndicaux).
Généralisation du temps partiel
Elle fait partie de tous les projets gouvernementaux. Le Conseil natio- nal du travail (où les syndicats sont représentés) émet un avis favorable à une meilleure protection des travailleurs — essentiellement des travailleuses — à temps partiel : elles bénéficieront du droit à la Sécurité sociale proportionnellement à la durée de leurs prestations. Selon cet avis, les travailleurs à temps partiel pourront obtenir par priorité un emploi à temps plein dans leur entreprise. Mais c’est l’inverse qui se passe. A Termonde, les travailleuses de Philips manifestent contre l’installation d’équipes de six heures avec perte de salaire.
Contraception-avortement
La pénalisation de l’avortement est toujours dans le Code pénal et ne semble pas prête d’en sortir : chaque accord gouvernemental renvoie la discussion aux calendes grecques. Dans la nouvelle nomenclature pour le remboursement des médicaments, la pilule est déclarée « médicament de confort ». Les actes non remboursés des centres de planning familial s’élèvent aujourd’hui à 40%. Mais les comités pour la dépénalisation de l’avortement et la FGTB (syndicat socialiste) manifestent près du Parlement à l’occasion de la rentrée parlementaire. De nouveaux centres pratiquant l’avortement dans de bonnes conditions s’ouvrent. A Liège, un large front fait des démarches en direction des cliniques socialistes pour qu’elles pratiquent ouvertement des avortements.
A travail égal, salaire égal
La Belgique doit appliquer une décision européenne. Mais, même dans les aspects les plus voyants de la loi, on est loin du compte : une enquête révèle que, neuf mois après la mise en œuvre de la loi, 27 % seulement des petites annonces pour offres d’emploi sont conformes. Dans les entreprises, les femmes continuent à se battre : chez G AF (à Saint-Nicolas, près d’Anvers), les femmes font grève pour cette revendication. A la Fabrique nationale d’armes, les travailleuses mettent sur le tapis le problème de leur formation professionnelle qui a des conséquences directes sur les emplois et les salaires qui leur sont ouverts.
Les allocations chômage réduites comme une peau de chagrin
Le chômage ne cesse d’augmenter pour tout le monde en Belgique. De décembre 1979 à décembre 1980, il a augmenté de 20%. Les femmes sont les premières victimes, en particulier du chômage de longue durée. Au 30 juin 1980, 68,4% des chômeuses d’aptitude normale, âgées de vingt-cinq à trente ans n’ont pas de travail depuis plus d’un an. Parce qu’elles en profitent ? Absolument pas. Mais il y a seulement une offre d’emploi pour huit demandes à Bruxelles et une pour quarante-deux demandes en Wallonie...
Dès le premier avril dernier, le gouvernement (sociaux-chrétiens et socialistes) a voulu diminuer les allocations des chômeurs non « chefs de famille », licenciés depuis deux ans. Est qualifié de chef de famille celui dont le conjoint, ou cohabitant de l’autre sexe, s’occupe exclusivement du ménage. C’est aussi celui, rarement celle, qui a officiellement les enfants à charge. Mais quand son fils aîné a seize ans et gagne l’équivalent de six cents francs français par mois, une mère n’est plus considérée comme chef de famille...
Ces mesures, si elles entrent en application, feront perdre 30% de leurs revenus à la très grande majorité des chômeuses qui ne sont pas considérées comme chef de famille (1).
Cette discrimination indirecte — mais tout à fait consciente — à l’égard des chômeuses soulève un tollé parmi les organisations féminines, féministes et syndicales. Trois cents femmes manifestent pendant la conférence nationale du travail, avant même qu’on ne connaisse le caractère exact des mesures. A la Louvière, deux manifestations réunissent des femmes et des chômeurs. A Charleroi, une manifestation spontanée de chômeurs se rend en délégation auprès des syndicats. Un « Comité de liaison des organisations francophones » se met sur pied : il livre une série de chiffres à la presse et dénonce l’impact social des mesures du gouvernement.
Quant à la campagne « Femmes contre la crise », déjà lancée dans les Flandres, elle prend son envol en Wallonie et à Bruxelles.
Dans le cadre de cette campagne, des groupes de femmes ont occupé des bureaux de l’office de l’emploi dans toutes les régions et il est de plus en plus évident que la manifes- tation nationale du 7 mars 1981 va rassembler des milliers de femmes parmi lesquelles de très nombreuses travailleuses.
Appel
La campagne nationale « Femmes contre la crise » qui doit culminer par la manifestation nationale du 7 mars est menée dans l’unité par des groupes femmes, des sections syndicales, de nombreuses associations et collectifs divers. Nous publions des extraits de l’appel initial, qui a lancé la campagne, rédigé par V« Unité des femmes de gauche », dans les Flandres :
« (...) Les organisations patronales demandent depuis longtemps que les femmes soient exclues du bénéfice des allocations de chômage, et elles demandent la généralisation du travail à temps partiel. Actuellement, les programmes d’austérité du gouvernement visent particulièrement les femmes chômeuses, et l’extension du travail à temps partiel concernera essentiellement les femmes (...)
« Nous, les femmes, travailleuses et chômeuses, femmes organisées dans les syndicats, femmes des partis ouvriers et du mouvement des femmes, nous voulons unir nos forces contre toute atteinte à ces acquis, en tant que femmes et en tant que travailleuses, membres de la classe ouvrière. C’est une lutte globale du mouvement ouvrier contre la crise, contre les patrons et contre le capitalisme. »
Notes
- (I) Cf. l’article sur les femmes et la crise en 1929, p. 16-17 des Cahiers.