Le MLF international — en France, Psychanalyse et politique — a lancé un gppel signé par de nombreuses personnalités de divers pays, en défense de Jiang Qing, veuve de Mao Zedong, aujourd’hui condamnée à mort par la cour de Pékin (l’application de la peine ayant été suspendue pour épreuve pendant deux ans).
Il est juste et nécessaire de dénoncer les procès de Pékin intentés contre la « bande des quatre » (à savoir le « groupe de Shanghai » monté au pouvoir à l’occasion de la révolution culturelle et Jiang Qing) et la « clique Lin Biao » (du nom du général qui fut un temps désigné comme le successeur en titre de Mao) : ce sont des procès bureaucratiques durant lesquels les accusés n’ont pu présenter une véritable défense, citer des témoins, etc. Il est juste de dire que Jiang Qing (et le « groupe de Shanghai ») payent pour une politique qui fut fondamentalement celle de Mao (et d’une partie de l’appareil dirigeant du PCC de l’époque) et que la distinction officielle entre les « erreurs » de Mao et les « crimes » de sa veuve est pur sophisme. Il est juste de dénoncer la peine de mort qui frappe ainsi des « boucs émissaires », fussent-ils de haut rang.
Mais l’appel du MLF international n’en pose pas moins des problèmes graves, de fond.
Jiang Qing et la révolution culturelle
Jiang Qing est implicitement présentée dans cet appel comme la porte-parole des masses en révolte de la Révolution culturelle. Le texte de l’appel la qualifie de dirigeante de cette Révolution culturelle et se termine par l’un des slogans rebelles de l’époque (« Il est juste de se révolter »).
Pourtant, Jiang Qing et le « groupe de Shanghai » (ainsi que Mao lui-même, bien sûr) symbolisent avant tout la trahison de la Révolution culturelle par ses promoteurs officiels.
Ce sont eux qui ont lancé le mot d’ordre « Feu sur le quartier général », ouvrant (involontairement) la voie à une vaste et profonde mobilisation populaire antibureaucratique.
Mais ce sont eux aussi qui ont contribué de façon décisive à briser ce mouvement de masse, qu’ils n’arrivaient plus à contrôler, en faisant donner l’armée et la milice. La répression des groupes « rebelles » fut sanglante et c’est par millions que les « jeunes instruits » en révolte furent envoyés au purgatoire dans de lointaines campagnes. La fraction maoïste d’alors s’est brutalement rangée du côté de l’ordre bureaucratique après avoir suscité bien des espoirs parmi les masses urbaines, étudiantes et ouvrières : c’est la future « bande des quatre » qui se retourna contre la fameuse « Commune de Shanghai » de 1967.
La répression déclenchée durant et après la Révolution culturelle engage évidemment la responsabilité de nombreuses fractions de l’appareil du parti et de l’Etat — et notamment la responsabilité de l’ensemble de la fraction maoïste. Mais pourquoi avancer, lors de la manifestation devant l’ambassade de Chine ce très douteux mot d’ordre : « Il y en a assez que les femmes payent pour les crimes de leurs maris ». Curieux féminisme : Jiang Qing ne suivait pas seulement la ligne politique d’alors de Mao, elle assurait aussi son propre pouvoir. Elle est responsable de ses actes, comme les autres. Dans la répression de masse, dans l’abandon lâche, au bourreau, de chefs de gardes rouges qu’elle avait très personnellement contribués à hisser aux sommets en 1966-1967.
Elle et le groupe de Shanghai symbolisent enfin l’extrême et aveugle violence fractionnelle qui déchira les groupes de gardes rouges et d’ouvriers rebelles, l’humiliation systématique des individus lors des meetings d’accusation, l’incroyable conformisme intellectuel qui s’imposa par la force dans le monde littéraire et artistique.
Défendre le mouvement démocratique
Si l’on veut défendre Jiang Qing au nom des droits démocratiques, on ne peut passer tout cela sous silence. Un procès est en effet nécessaire : celui de la répression du mouvement antibureaucratique de la Révolution culturelle. Ce ne sont pas les procès de Pékin qui en tiennent lieu : il ne s’agit là que d’un règlement de compte bureaucratique qui peut être retourné contre le mouvement démocratique chinois. Mais ce mouvement démocratique chinois a de sérieux comptes à régler avec le sommet de toutes les fractions de l’appareil bureaucratique dont celle de la « bande des quatre ». C’est lui faire injure que de défendre Jiang Qing comme si elle représentait les masses révoltées.
Par ailleurs, pourquoi n’avoir pris la défense que de la seule Jiang Qing ? Parce qu’elle est une femme ? Mais Zhang Chunqiao, l’idéologue du « groupe de Shanghai », n’a pas avoué, lui non plus, et a été condamné à mort. Pourquoi se taire sur son cas et celui des autres accusés ? Ce sont des hommes !? Pourtant, si la cause est juste, ils devraient être, eux aussi, défendus. Et pourquoi s’adresser à l’Assemblée européenne en la personne de sa présidente, comme l’a fait le MLF dans son appel ? Parce que cette dernière est une femme... Mais cela change-t-il quoi que ce soit à la nature de cette institution étatique bourgeoise ? Est-il pour cela honorable de demander à cette assemblée, qui représente à sa manière les vieilles puissances impérialistes qui ont dépecé hier la Chine, d’intervenir à l’encontre du gouvernement chinois ? Le gouvernement britannique a-t-il changé de caractère depuis que Mme Thatcher en a pris la tête ?
Enfin, on peut regretter, alors que la presse s’était déjà fait l’écho de l’appel du MLF international, qu’une pleine page du Monde ait été achetée pour publier l’appel en défense de Jiang Qing : combien cela-a-t-il coûté ? 5 ou 6 millions de centimes ? Il y a des causes mal connues qui mériteraient d’être ainsi présentées à l’opinion publique — telle celle de l’ouvrière Fu Yuehua, violée par un cadre en Chine, condamnée pour avoir milité dans le mouvement démocratique et avoir soutenu des manifestations paysannes. L’effet publicitaire d’un placard en défense de Fu Yuehua, ou d’autres victimes populaires de la répression, peu connues, serait évidemment moindre que dans le cas de Jiang Qing, mais son utilité serait d’autant plus grande que les faits sont ignorés de l’opinion publique internationale.
Les procès de Pékin doivent être dénoncés. Mais pas au prix d’un travestissement de ce que fut la révolution culturelle et l’action du « groupe de Shanghai », de la fraction maoïste ; pas au prix de l’oubli du mouvement démocratique chinois ; pas au prix d’un appel aux institutions étatiques bourgeoises européennes. Pierre Rousset