« Marmots, boulot, métro, marmots, dodo » ou sa nouvelle version « marmots, chômage, métro, marmots, dodo », sont une vieille rengaine, complètement dépassée pour Claude-Servan-Schreiber, P-DG du Nouveau F. Avec de l’ambition et de l’imagination pour les week-ends, les femmes « éclairées et autonomes » peuvent profiter de la vie : « En 1982, les femmes se sentent plus libres, plus riches d’ambitions, plus désireuses que jamais de mener leur vie à bien. Sans triomphalisme, elles sont décidées à saisir les opportunités qui passent, à franchir les portes qui s’ouvrent, à profiter de ce qui est possible. » (2)
A la question d’Eve Ruggieri sur France Inter : « Les femmes n’ont-elles plus de raisons de se battre ? », Claude Servan-Schrei-ber répondait en substance : « Le féminisme a été nécessaire, mais prenons l’exemple de l’avortement, c’est un droit acquis. » !
Le Nouveau F retourne au style bon chic bon genre de la presse féminine traditionnelle où tout peut être réglé avec un peu d’esprit d’initiative et de compréhension, que ce soit dans les rapports avec son patron ou avec son mari. Plus de féminisme agressif, plus de luttes collectives, tout cela est passé de mode !
Il ne s’agit pas pour nous de dresser un tableau idéal de l’ancien F Magazine. Dès le début les choix étaient clairs ; c’était ceux du féminisme bourgeois dont le but est le partage du pouvoir avec les hommes mais certainement pas la remise en cause de la société capitaliste et de toutes les oppressions. Comme nous l’écrivions en janvier 1978, date de son lancement : « Vous toutes femmes OS ou employées qui ne trouvez pas votre travail particulièrement enrichissant, vous toutes qui n’arrivez pas à oublier la cuisine, la lessive, la maison, vous toutes qui n’attendez rien de cette société, ce nouveau mensuel n’est pas le vôtre. »
Néanmoins, F Magazine, soucieux de récupérer la radicalisation des femmes, avait su se faire l’écho, en 1979, du refus du piège du temps partiel, des luttes pour le droit à l’avortement libre et gratuit. A la veille de l’élection présidentielle, le bilan tiré par F Magazine du régime Giscardien à l’égard des femmes était pour le moins critique.
Ce qui explique le tournant de ce magazine, c’est encore une histoire de gros sous. Une étude de marché aurait indiqué une nouvelle demande des lectrices. En fait une page est tournée. Mitterrand est élu, les luttes de femmes ne font plus (provisoirement) la une de la grande presse, le filon du féminisme a perdu de sa rentabilité commerciale. Le créneau commercial (déjà fort encombre pourtant) choisi par F a occasionné le départ de Benoîte Groult et de plusieurs journalistes comme Martine Storti qui ont jugé la poursuite de leur collaboration avec ce journal contradictoire avec leur engagement féministe.
Mais attendons-nous à un prochain revirement de F Magazine lorsque les femmes de nouveau se mobiliseront en masse. La logique du profit autorise tous les retournements
Josette Desbois (1) Titre de l'article paru dans « Rouge » en janvier 1978.
(2) Edito de Claude Servan-Schreiber dans le N° de février 1982.
Notes
- (1) Titre de l'article paru dans «Rouge» en janvier 1978.
- (2) Edito de Claude Servan-Schreiber dans le N° de février 1982.