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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Espace et temps ménager

Cahiers du féminisme, n° 2, janvier 1978 · p. 23-25 · 1 922 mots

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Parler du travail ménager est un acte politique. C'est mettre en question l 'illusion sociale qui consiste à croire que le temps de non-travail professionnel est du temps libre, disponible, et faire apparaître que ce temps soi-disant libre est socialement presque entièrement rempli par un autre travail : le travail ménager. C'est mettre en question le mode de réalisation du travail ménager. C'est mettre en question la situation sociale où femmes et travail ménager se confondent.

Les tâches ménagères ne disparaissent pas

Sous des dehors immuables, le travail ménager a considérablement évolué et se différencie selon les conditions sociales dans lesquelles on le réalise.

De plus en plus de marchandises sont jetées sur le mar ché, qui évitent que chaque ménagère les produise. On le voit très précisément pour l'habillement où, en une génération, on est passé de l'ère de la fabrication familiale au Pri -sunic du coin. D'une manière générale, le niveau de vie a augmenté et permet l'accès, à la plus grande masse, aux vêtements tout faits. En même temps, ces produits s'usent rapidement et l'on ne voit plus guère la mère retourner le vieux pardessus du père pour en coudre un manteau à la fille, que cette dernière portera plusieurs années avant de le passer à sa sœur ou sa cousine.

Chaque fois qu'une tâche est socialisée, que ce soit sous la forme d'un produit rapidement consommable comme la boîte de conserve, ou d'un service, comme la laverie (payante), elle ne représente pas un gain de temps brut car elle s'accompagne du temps nécessaire à son achat et à son utilisation. La tendance du capitalisme du troisième âge est de transformer les services en marchandises, et l'on voit fort bien que la forme sociale générale du lavage, par exemple, n'est pas la laverie collective (payante) mais la diffusion massive de machines à laver.

Bien que l'appareillage ménager, la diffusion massive de produits de consommation courante et, dans une moindre" mesure, la mise en place de services (payants) aient augmenté dans des proportions considérables, le temps nécessaire au travail ménager n'a pas été réduit dans les mêmes proportions. Et cela pour deux raisons principales :

— Si les tâches de production familiale ont été réduites, les tâches de consommation ont considérablement augmenté à l'échelle sociale, parce qu'elles sont sous-tendues par une organisation de l'espace à l'échelle de la ville qui morcelle les différentes activités, qui entraîne l'augmentation du temps de transport, et parce qu'elles s'accompagnent d'un appareillage de plus en plus développé et

Bibliographie

1) Simone de Beauvoir : « Le Deuxième Sexe », tome I, pp. 57-67, coll. Poche.

2) Sheila Rowbotham : « Conscience des Femmes , Monde de l'Homme », chap. : « Le travail d'une femme n'est jamais fini », p. 121, édit, des Femmes.

3) Cahiers du GRIF n° 2, fév. 74 « Faire le ménage, c'est aussi travailler ».

4) Jeannette Laot « Stratégie pour les femmes », édit. Stock, pp. 156-157.

5) « Le Foyer de l'Insurrection », textes sur le salaire ménager. Collectif l'insoumise, Genève », 171 p.

Les tâches ménagères ne disparaissent pas

Bibliographie

« Lorsqu'on travaille en dehors, le travail est quelque chose que l'on fait. Mais le travail de la ménagère et de la mère de famille n'est pas seulement faire quelque chose, c'est aussi être quelqu'un. »

dont l'entretien nécessite du temps. Par exemple, les courses du samedi se font au supermarché, il faut prendre la voiture pour y aller, faire la queue aux caisses pour payer, disposer d'un réfrigérateur (et même d'un congélateur) pour emmagasiner les provisions hebdomadaires, appeller le réparateur lorsque le réfrigérateur est en panne, etc.

L'utilisation des services sociaux et privés nécessite du temps : temps passé à remplir les papiers pour la sécurité sociale, à attendre à l'hôpital pour la moindre consultation, à vérifier les papiers de l'assurance pour l'appartement, pour la voiture, pour la responsabilité civile des enfants, à vérifier le compte bancaire pour être sûre qu'on ne sera pas à découvert ce mois-ci, etc. En d'autres mots, les tâches « bureaucratiques » ont augmenté elles aussi.

— A l'échelle individuelle, on peut estimer que les nouvelles conditions sociales de réalisation du travail ménager entraînent un gain de temps. Mais toute la limite tient à sa réalisation au sein de l'ûnité familiale.

« Lorsqu'on travaille en dehors, le travail est quelque chose que l'on fait. Mais le travail de la ménagère et de la mère de famille n'est pas seulement faire quelque chose, c'est aussi être quelqu'un. »

L'espace familial

La ville, et plus particulièrement les métropoles, organisent différentes zones : pour le travail, pour le loisir, pour les achats, pour le logement. Cela est réalisé au détriment des anciens réseaux sociaux : les rénovations des centres des grandes villes dispersent les anciennes communautés dans les périphéries, parfois fort éloignées des centres urbains. Les restructurations accélérées des entreprises conduisent à des changements d'emplois de plus en plus fréquents, ce qui est un facteur de dissolution des liens sociaux existants sur des bases de travail.

En même temps, l'environnement urbain est généralement pauvre, zoné selon différentes activités, et réduit l'espace familial à son logement. La situation sociale et professionnelle détermine le type de logement auquel la famille accède. Or, le logement ne se mesure pas seulement au nombre de mètres carres et à son confort, mais délimite aussi l'espace extérieur (terrains de jeux, pelouses, proximité d'un parc, etc., ou non) et même l'espace utilisé pour les déplacements et les loisirs.

Ainsi, l'espace familial-logèment conjugué à la destruction des anciennes communautés sociales, organisent un repliement de l'unité familiale sur elle-même. La famille/logement est le dernier lieu où l'on a le sentiment de maîtriser la situation. C'est le lieu où l'on est censé pouvoir organiser le temps, organiser l'espace à sa convenance.

Liberté d'acheter tel ou tel-produit ? Mais le choix est limité par le type de produits jetés sur le marché, et par le revenu.

Liberté de choisir tel agencement pour le logement ? Mais le goût n'est pas si individuel et dépend de l'environnement culturel.

Liberté d'organiser le temps ? Mais il est étroitement dépendant des horaires du travail salarié, des horaires de l'école, de l'heure d'ouverture et du lieu d'implantation des magasins et des services, qui imposent des rythmes.

L'aveu du travail ménager

Existe-t-il une limite, à partir de laquelle on pourrait dire : elle en tait trop l Peut-on discuter de l'indispensable et du « uperflu ? Oui, si l'on demeure sur le terrain du travail ménager au sein de la famille, parce qu 'alors on entérine l'idée de la liberté de la femme.

On arrive à cette situation paradoxale où les conditions technologiques modifient les rythmes et les modes de réalisation du travail ménager, mais n'en diminuent pas notablement la durée. Le travail ménager est sans fin et éternel parce qu'il est destiné à produire un « intérieur agréable ». Il n'existe pas de limite à la définition de « l'agréable », parce qu'il est destiné à organiser le seul lieu où chacun se sent à peu près bien, lieu où il est possible d'aimer. Dehors, pas de sentiment, c'est la brutalité, mais dedans c'est le repos, la tendresse. Plus les conditions extérieures sont difficiles, agressantes, plus la famille se replie sur elle-même, et plus l'intérieur est ressenti comme une nécessité vitale. Il y a une conjonction entre le sentiment et l'intérieur, dans laquelle accomplir des tâches pour l'embellissement de l'intérieur, travailler au bien-être est un acte d'amour. Etre femme c'est aimer, et exprimer son amour, c'est réaliser le travail ménager. A cet égard, la professionnalisation des femmes ne remet pas en question — individuellement — le carac- tère nécessaire du travail ménager, car le refuser c'est renier sa condition : la majorité des femmes salariées mettent un point d'honneur à être présentes sur tous les terrains, et le caractère obligatoire et répétitif des tâches professionnelles renforce leur illusion d'être libre au foyer. Ceci explique que les mesures de travail à mi-temps, les horaires à la carte rencontrent un écho favorable : elles permettent de demeurer femme.

<< L'acceptation » du travail ménager ne peut pas se comprendre seulement Dar « le sentiment », il s'émousse souvent au fil du temps et « le sentiment » parti, le travail ménager lui, demeure. Aucune femme n'échappe au travail ménager, qui la contraint suffisamment pour qu'elle s'y identifie parfois jusqu'à la maladie. Mais pour être accepté, cet esclavage doit durer assez chaque jour pour briser quelque Chose en elle.

Apparemment, il n'y a pas de contrainte au travail ménager, parce que cet esclavage est accepté par les femmes, consentant, avoué.

C'est le temps (chronologique et inusité) du travail ménager qui amène ce consentement ! Il dure suffisamment longtemps, et il est suffisamment bien contrôlé socialement.

Dans l'aliénation qui résulte du travail ménager, la femme devient étrangère à elle-même et aux autres. Et c'est à partir du moment où les femmes s'engagent dans une activité sociale, dans une grève active sur l'entreprise, dans un mouvement urbain ou scolaire, qu'elles dévoilent le caractère aliénant du travail ménager.

Qu'on se souvienne de l'étonnement des femmes de Lip qui commençaient à s'interroger : mais pourquoi est-ce que je m'oblige à tenir mon intérieur nickel ? Sur la base d'un militantisme dans les APE (associations de parents d'élèves) par exemple, des femmes au foyer s'organisent pour la prise en charge de plusieurs enfants en même temps.

Refondre le travail ménager : transformer la famille

Le champ clos du foyer n'est pas un lieu de lutte, ni de prise de conscience de sa situation aliénée. Pour autant, noc. ne saurions faire de la morale et décréter que le dehors est supérieur au dedans. Ce qui paraît nécessaire, c'est une refonte complète du travail ménager, jusqu'à ce qu'il devienne une activité sociale générale. Suppression du travail ménager, certes, dans les modes et le temps de réalisation actuelle, mais en comprenant que l'entretien de l'individu demeurera un axe essentiel dans le socialisme. Il ne pourra exister de création sur la base de l'activité ménagère qu'à la condition de la destruction du travail ménager.

La refonte du travail ménager ne pourra se développer que s'il y a une diminution substantielle du temps de travail ménager. Il est impossible de libérer de l'énergie pour la transformation sociale (y compris ménagère), lorsque le temps de travail ménager demeure écrasant.

Le mot d'ordre de réduction du temps de travail (salarié ) offre de nouvelles conditions matérielles pour l'exercice de la démocratie ouvrière, mais s'il n'est pas accompagné de mesures qui garantissent la réduction du temps de travail ménager, l'exercice de la démocratie ouvrière sera réservée aux hommes, car la réduction du temps de travail salarié permettra avant tout aux femmes de mieux accomplir leur double travail.

Nous avons à chercher, inventer : quelles sont les garanties sociales pour la réduction massive du temps de travail ménager ? Dans la mesure où ce travail se réalise au sein de chaque famille, il ne s'agit pas de trouver un interlocuteur, mais d'avancer vers une organisation sociale différente — ce qui passe entre autre par l'organisation de lieux communautaires, pour les femmes, pour les enfants, pour tous. (Nous aurons l'occasion, dans le n° 4 des Cahiers du féminisme, consacré aux équipements collectifs, de revenir sur cette question. Un des axes de ce numéro sera : qu'indiquent les femmes elles-mêmes dans les quelques luttes qui remettent en question ce travail ménager).

Michèle.

« Le travail que je fais n'entraîne aucun changement ; ce que je cuisine disparaît, ce que je nettoie aujourd'hui doit être de nouveau nettoyé demain. Il me semble que je fais partie d'un processus mystérieux sans être engagée dans des actions dont je puis mesurer les résultats. »

« Le travail que je fais n'entraîne aucun changement ; ce que je cuisine disparaît, ce que je nettoie aujourd'hui doit être de nouveau nettoyé demain. Il me semble que je fais partie d'un processus mystérieux sans être engagée dans des actions dont je puis mesurer les résultats. »

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