Sabra, Chatila. Des noms désormais synonymes d’horreur, de massacres, de violence criminelle... Les mots sont insuffisants. Les images, elles, resteront gravées dans les mémoires.
De toutes parts aujourd’hui l’indignation s’exprime, on se révolte, on condamne ; le terme « d’Oradour » ne paraît plus exagéré, ne fait plus bondir. A l’intérieur même de l’Etat d’Israël, des voix, nombreuses, s’élèvent, des manifestants dénoncent la responsabilité du gouvernement israélien dans ces massacres : que des tueurs aient été les phalangistes de Gemayel ou les soldats de Saad Haddad, peu importe, il ? ont été avant tout l’instrument de la politique de Begin et Sharon. Chaque jour, la presse israélienne apporte de nouvelles révélations, qui toutes confirment cette responsabilité.
Devant les centaines de cadavres mutilés et torturés, l’opinion mondiale découvre enfin l’existence du Peuple Palestinien. Pourtant, depuis des années, c’est pour défendre cette existence, et le droit de ce peuple à vivre dans son pays, que les combattants palestiniens se battent les armes à la main. Fallait-il ces massacres horribles pour que ce droit soit enfin reconnu, pour que le terme de « Palestinien » ne soit plus automatiquement associé à celui de « terroriste » ?
Beaucoup de ceux qui, aujourd’hui, dénoncent la tuerie des populations civiles, il y a un mois assistaient sans broncher — voire applaudissaient — à la défaite militaire des combattants de l’OLP à Beyrouth, puis à leur désarmement et leur dispersion aux quatre coins du monde arabe ; on parlait même alors de « pas en avant vers un processus de paix ». Cela prêterait à sourire si la suite n’était pas si tragique : on a ainsi laissé le terrain libre aux fascistes libanais, on a ouvert la voie à l’entrée de l’armée israélienne dans Beyrouth-Ouest. Les massacres étaient dès lors possibles.
Une tuerie prévisible
Les gouvernements occidentaux, et en premier lieu le gouvernement américain, qui sont directement intervenus pour pousser les militants de l’OLP au départ, et ont même organisé ce départ, portent ainsi, en même temps qu’Israël, une lourde responsabilité dans les événements d’aujourd’hui.
Oui, les massacres de Sabra et Chatila étaient prévisibles — même si personne ne pouvait imaginer le degré atteint dans l’horreur : ils ne sont que l’aboutisement logique de l’agression déclenchée depuis plus de trois mois par Israël au Liban. Baptisée « Paix en Galilée », présentée à l’origine comme une action visant à assurer la sécurité de la frontière Nord d’Israël, c’est en réalité une véritable guerre d’extermination qui se poursuit à Beyrouth depuis le mois de juin, dans la passivité quasi générale du reste du monde.
Guerre d’extermination — le mot n’est pas trop fort : pendant 79 jours, Tsahal — l’armée israélienne — a assiégé Beyrouth, déversant des pluies de bombes sur les quartiers populaires, utilisant les méthodes les plus barbares : bombes à fragmentation, pilon-
Une tuerie prévisible
SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE nage d’hôpitaux, privation d’eau et d’électricité des jours durant. Le bilan : 17 825 morts, 30 103 blessés (d’après les sources officielles libanaises, plus d’après les Palestiniens) ; sans compter plus de 10 000 prisonniers déportés en Israël, à qui l’on refuse les droits des prisonniers de guerre, et dont on ignore le sort qui leur sera réservé.
Ces deux mois de guerre se sont achevés par une double défaite de la résistance palestinienne et de ses alliés de la gauche libanaise : l’OLP vaincue, ses combattants évacuant Beyrouth, désarmés, puis dispersés dans plusieurs pays arabes, soumis à un contrôle étroit par les gouvernements d’accueil ; l’élection à la présidence de l’Etat libanais du chef des Phalanges chrétiennes, Bechir Gemayel, l’allié de longue date des Israéliens. L’offensive de l’armée sioniste avait atteint là des résultats considérables.
L’aboutissement d’une guerre d’extermination
Mais c’était semble-t-il insuffisant pour le gouvernement de Begin : prenant prétexte de l’assassinat de Bechir Gemayel, l’armée israélienne est aussitôt entrée dans Beyrouth-Ouest, « pour nettoyer la ville de tous les éléments facteurs d’instabilité ». Les troupes sionistes ont ratissé les maisons et les camps, arrêtant des centaines de Palestiniens et de Libanais progressistes ; le nombre et le sort des personnes ainsi arrêtées restent à ce jour inconnus.
Puis ce furent Sabra et Chatila. Plus d’un millier de victimes palestiniennes. Cette tuerie n’est pas le résultat d’un acte de vengeance plus ou moins spontané des miliciens libanais, ni la conséquence d’un accès de folie meurtrière des dirigeants israéliens. C’est en toute connaissance de cause que l’armée sioniste a ouvert l’accès des camps aux miliciens libanais (allant jusqu’à iancer des fusées éclairantes pendant toute ia nuit pour leur faciliter la tâche !). C’est délibérément que Begin et Sharon ont laissé la tuerie se perpétrer pendant 36 heures contre une population civile sans défense. Car pour le gouvernement israélien toute concentration de population palestinienne, même civile, même désarmée, constitue une menace, un foyer de subversion potentielle, qu’il faut briser à tout prix, pour extirper le « mal » à la racine. Ce prix, c’est aujourd’hui Sabra et Chatila ; ce peut être demain d’autres Sabra et Chatila, au Liban, ou en Cisjordanie occupée...
La logique du sionisme
Cette tuerie nous montre quels étaient les véritables buts de l’agression déclenchée en juin par Israël : au-delà de la liquidation militaire et physique de la résistance palestinienne, c’est toute la population qu’il fallait terroriser, afin de l’obliger à un nouvel exode, d’atomiser encore un peu plus ses forces ; c’était en même temps lancer un avertissement très clair à la population palestinienne des territoires occupés, pour stopper la mobilisation croissante et préparer ainsi une annexion définitive et sans problèmes de ces territoires, étape vers la réalisation du « Grand Israël ».
L’enjeu est énorme. Les massacres d’aujourd’hui ne sont pas un accident dans l’histoire d’Israël (rappelons-nous Deir Yassine, Kafr Kassem, deux noms tout aussi sanglants). Parce qu’il repose sur la négation du droit à l’existence de tout un peuple, le sionisme — fondement de l’existence de l’Etat d’Israël — ne peut que déboucher sur de tels crimes. Aucune frontière ne lui paraîtra jamais suffisante pour garantir sa sécurité.
Si un vaste mouvement de solidarité internationale ne s’élève pas pour arrêter l’entreprise sioniste, un nouveau pas risque d’être bientôt franchi dans cette logique terrifiante. Le peuple palestinien n’a d’autre issue que de résister, de lutter ; mais il ne peut, il ne doit plus rester aussi tragiquement seul.
Notes
- 30 septembre 1982 Anne-Marie GRANGER