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Le 8 Mars dans la rue... Pas de trêve électorale pour les femmes

Cahiers du féminisme, n° 23, février - mars 1983 · p. 3-5 · 1 862 mots

A un mois du 8 Mars, les initiatives prévues jusqu’à maintenant soit par le gouvernement, soit par les syndicats, sont des plus limitées. Que l’on en juge ! Côté gouvernement, on baignera dans le culturel : pendant une semaine, des artistes, des débats, des expositions animeront Beaubourg au féminin.

Côté syndicats, les deux grandes confédérations semblent s’être donné le mot pour éviter de mobiliser dans la rue. La CFDT prévoit de réunir cinq cents femmes (et aussi quelques hommes) dans le cadre d’une conférence nationale centrée sur la question des « droits nouveaux pour parvenir à l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes et la mixité des emplois ».

La CGT, quant à elle, tout en encourageant ses syndicats à demander quatre heures payées le jour du 8 Mars (comme l’an passé), semble faire porter tous ses efforts sur la préparation d’une « grande consultation nationale ». En clair, la CGT se propose de faire voter les femmes sur ses propositions. Comme mobilisation, on fait mieux ! i Entre le 8 Mars 1982, pour la première fois officialisé et solennellement fêté, et le 8 Mars 1983, coincé entre les deux tours des élections municipales, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Le temps des promesses est maintenant révolu ; le temps de la « rigueur » est arrivé.

Bien sûr, nous n ’oublions pas le vote par le Parlement de la loi de remboursement de l’avortement par la Sécurité sociale ; ni le vote de la loi visant à garantir l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes. Mais faut -il rappeler qu’elles n’ont connu aucun début d’application, pour des raisons différentes il est vrai. A ce jour, les décrets d’application de la loi accordant le remboursement à 70 % ne sont toujours pas publiés. Il ne s’agit pourtant que d’une loi minimum qui ne résout en rien les aspects dramatiques du problème (mineures, délais dépassés, femmes étrangères). Ainsi, le gouvernement prend son temps alors qu’il y a situation d’urgence. Il semblerait que le courage lui manque, une nouvelle fois, avant les municipales...

EDITO

Des mesures natalistes à l’horizon

Des mesures natalistes à l'horizon...

Une situation qui n'en finit pas à se dégrader !

Il semblerait aussi que le gouvernement, Mitterrand en tête, soit particulièrement sensible aux pressions natalistes qui ont trouvé une pseudo-justification lors de la publication du bilan annuel démographique. Comment, vous ne savez pas que le nombre des naissances actuelles (800 000 par an) n’assure pas le renouvellement des générations ? Pensez donc, il faudrait un taux de reproduction de 2,1 alors que nous n’atteignons qu’un taux de 1,9 ! Ce que l’on oublie de dire et de répéter, c’est que la baisse du taux de natalité en France, comme dans tous les pays développés, sans exception, a commencé depuis 1964, c’est-à-dire bien avant le vote de la loi libéralisant la contraception (1967) et à plus forte raison celle libéralisant l’avortement (1974). On oublie de rappeler aussi qu’entre 1978 et 1980, on avait constaté, sans pouvoir vraiment l’expliquer, une légère remontée du nombre des naissances qui ne s’est pas poursuivie, sans plus. Combien de fois faudra-t-il réaffirmer cette évidence historique que les fluctuations démographiques ont très peu, sinon rien, à voir avec les mesures natalistes ponctuelles gouvernementales.

C’est pourtant ce type de mesures que le gouvernement semble disposé à prendre incessamment : mesures en faveur de la famille et du troisième enfant notamment (allocations familiales, mesures fiscales, congés parentaux). Comme de juste, cette offensive nataliste coïncide encore une fois avec le constat forcé de la progression du chômage. Le gouvernement actuel qui déjà encourage le développement massif du travail à temps partiel va-t-il prêter attention à des propositions telles celles de P. Chaunu qui vantait, dans une interview récente au Matin, les avantages d’un congé rémunéré de deux ans pour les mères...

On croit rêver ! C’est le même débat qui resurgit, vieux de quatre ans et amorcé sous Giscard : en période de crise, le droit à un emploi stable pour les femmes ne doit-il pas être considéré comme un luxe ? Ne faudrait-il pas que les femmes rentrent à la maison quelques années pour s’occuper des enfants ?...

Le fait même que ce débat puisse être évoqué en dit long sur l’absence de volonté gouvernementale de résoudre le problème du chômage, le chômage des femmes en particulier accepté comme une fatalité.

Sans aucun doute, la loi sur l’égalité professionnelle, tellement restreinte dans sa portée, n’est en aucune manière susceptible d’apporter une quelconque amélioration dans ce domaine. Y. Roudy elle-même ne disait-elle pas, au lendemain du vote unanime du Parlement, que les patrons n’avaient rien à redouter de cette loi puisqu’elle ne leur coûterait rien ! Quel aveu quand on sait qu’une des discriminations les plus criantes vis-à-vis des femmes est justement la discrimination salariale !

Une situation qui n’en finit pas de se dégrader...

Pour autant, nous ne pouvons non plus ignorer que les femmes (chômeuses ou futures retraitées) sont les premières victimes des nouvelles dispositions concernant l’indemnisation du chômage ou la retraite à soixante ans. On ne perçoit aucune indemnisation pour trois mois de < chômage et une indemnisation très faible pour les troixsmois suivants. Qui, sinon les jeunes ou les femmes affectés à des travaux précaires, fera les frais de cette restriction ?

Tout le monde sait également que < 43 % des femmes ne peuvent totaliser trente-sept annuités et demie à soixante ans, ce qui suppose que l’on ait commencé à travailler à vingt-deux ans sans jamais s’interrompre !

Toutes les mesures de détail qui ne manqueront pas d’être promises à la veille des élections municipales ne pourront faire oublier ce fait élémentaire : deux ans après l’élection de Mitterrand, les femmes n’ont toujours pas, malgré les discours, les moyens matériels d’assurer leur indépendance. Le droit à l’emploi est un mot creux dans la bouche de Mauroy. Les places de crèches collectives sont toujours aussi dérisoires en regard des besoins. Et le droit à disposer librement de leur corps, les femmes ne peuvent toujours pas l’exercer.

I

Le 8 Mars coincé entre les deux tours...

Malgré cette situation et malgré leur désir d’exprimer leur solidarité à toutes , les femmes en lutte pour leurs droits :

• Femmes d’Espagne qui se heurtent à l’Eglise et aux tribunaux dans leur combat pour imposer la dépénalisation de l’avortement.

• Femmes belges encore condamnées à la ! prison pour avoir subi ou pratiqué des ; avortements.

• Femmes belges encore qui refusent le chantage qu’on leur impose : un emploi à temps partiel ou la porte...

• Femmes des Etats-Unis qui voient leur ! droit à l’avortement, acquis il y a dix ans, aujourd’hui remis en cause...

EDITO

Malgré l’urgence et la nécessité de la mobilisation, les féministes devront, par la force des choses, élections municipales obligent, renoncer à une manifestation nationale à Paris ce 8 Mars, comme cela avait été initialement prévu.

Ce sont donc des initiatives locales qui auront lieu (débats, manifestations, etc.). A Paris, une manifestation centrale doit être annoncée par les groupes femmes. A noter que, pour le moment du moins, c’est la seule initiative de rue envisagée dans la capitale.

L’impatience des femmes

Par ailleurs, la coordination nationale des groupes femmes a pris la décision, fin janvier, d’élaborer un « Manifeste », pour permettre aux femmes, aux féministes, de faire entendre leur voix et leurs exigences à l’occasion de ce 8 Mars, et de manière indépendante. Au fur et à mesure que les échéances électorales se rapprochent, en effet, chacun des grands partis de la majorité et de l’opposition est de plus en plus tenté de parler « au nom des femmes ».

Peut-être, encore une fois, dira-t-on que cette « impatience » des femmes à l’égard du gouvernement risque de faire le jeu de la droite. Elles en prennent le risque, persuadées aujourd’hui que c’est par la mobilisation qu’elles imposeront leurs exigences, comme l’a prouvé la bataille pour le remboursement de l’avortement. Par la mobilisation certes, mais aussi par le regroupement permanent des femmes qui veulent lutter contre leur oppression dans le cadre d’un mouvement indépendant.

Pour changer la vie...

Pour notre compte, en tant que militantes révolutionnaires, nous soutiendrons toutes les initiatives, toutes les manifestations qui permettront aux femmes d’exprimer leurs besoins. Il est facile aujourd’hui de faire la liste des revendications élémentaires qui permettraient de commencer à changer la vie :

• la baisse massive du temps de travail pour toutes et tous (35 heures tout de suite sans diminution de salaire) ;

• des équipements collectifs de qualité (crèches collectives en nombre suffisant, ouvertes à toutes les femmes, qu’elles travaillent ou non) ; des écoles maternelles et autres lieux d’accueils pour les enfants, etc. ;

• le blocage des prix ; un salaire minimum de 4 200 F ;

• l’abrogation de toutes les dispositions restrictives à la loi sur l’avortement ;

• une véritable législation antisexiste applicable à l’entreprise comme partout ailleurs.

Sur l’ensemble de ces thèmes, n’est -il pas possible de préparer ensemble le 8 Mars ?

Nous sommes convaincues que oui.

Pourtant, sur les entreprises, nous savons qu’aucune des grandes organisations syndicales n’est prête à favoriser un cadre unitaire de débat et de mobilisation. Ne faut-il pas l’imposer, sous forme d’assemblées générales prises sur le temps de travail le mardi 8 Mars, par exemple. Dans la fonction publique, l’heure mensuelle d’information syndicale peut être un point d’appui pour une telle démarche. Dans les autres entreprises, il est possible d’utiliser les recommandations de la CGT (quatre heures payées par les patrons) pour favoriser la rencontre et le débat des travailleuses, d’une part, mais aussi des travailleuses et travailleurs sur les discriminations subies par les femmes dans l’entreprise. Les exemples ne manquent pas, malheureusement.

Il n’est donc pas question pour nous d’accepter l’idée d’une trêve électorale...

Reste que nous savons bien que l’enjeu des élections municipales dépasse largement le cadre local. Ce sera effectivement un test national que la droite utilisera à ses fins ultérieurement si les résultats témoignent d’une démobilisation de « la gauche » au sens large. On doit prendre parti.

Voter révolutionnaire, c’est voter pour les droits des femmes

Mais en tant que révolutionnaires et féministes, nous ne pouvons accepter l’idée de soutenir les partis de la majorité, qui ont choisi de gérer la crise, de courber l’échine devant le patronat et, en conséquence, de faire payer aux travailleurs, et en premier lieu aux femmes, les frais de la crise.

Nous ne pouvons accepter l’idée de cautionner un gouvernement qui, après avoir cédé aux pressions de l’Eglise sur la question de l’avortement (rappelons-nous les déclarations de Bérégovoy), s’apprête à cautionner une politique « nataliste » qui a toujours eu comme conséquence de bafouer le libre choix des femmes.

C’est pourquoi nous pensons que toutes les femmes, toutes les féministes qui sont convaincues de la légitimité de leurs revendications et du fait qu’une autre politique est possible doivent soutenir, avec nous, les listes unitaires présentées par Lutte ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire aux élections municipales.

En votant pour les candidates et les candidats que ces deux organisations présentent, vous affirmerez en même temps que les droits des femmes ne sont pas un luxe dont on peut se priver en temps de crise...

Voter révolutionnaire c'est voter pour les droits des femmes

Notes

  1. Le 8 février 1983
  2. Au moment où nous mettons sous presse, on annonce la publication des décrets d’application sur le remboursement de l’IVG pour le 1er mars. Enfin ! Un coup de pouce pour les élections ?

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