Dans une lettre adressée à Erich Honecker en octobre dernier, des citoyennes de la République démocratique allemande ont voulu exprimer leur opposition à la loi votée en mars 1982 sur le service militaire. Selon cette loi, les femmes âgées de 18 à 50 ans pourront être appelées sous les drapeaux. Cette lettre adressée au chef d’État est signée par des centaines de femmes. Mais jusqu’à ce jour elle est restée sans réponse, ou plutôt, la seule réponse qu’ont daigné donner les dirigeants a été l’arrestation de deux femmes signataires de l’appel. Nous reproduisons ici cette lettre, que les « Verts » ont l’intention de faire circuler en République fédérale allemande et qui a été publiée dans Der Spiegel du 6 décembre 1982.
A Monsieur le Président du Conseil d’État,
Par cette lettre, nous voulons vous faire connaître certaines des réflexions que nous a inspirées l’idée d’un service militaire pour les femmes, depuis le passage de la nouvelle loi sur le service militaire le 25 mars 1982. Parmi nous se trouvent des femmes avec ou sans enfants. Certaines sont catholiques, d’autres luthériennes, ou bien sans affiliation religieuse. Un certain nombre d’entre nous ont connu la guerre. D’autres n’ont pas eu à souffrir des affres de cette terrible expérience. Mais nous avons toutes une chose en commun ; nous n’avons nullement l’intention de rester passives et d’accepter sans réagir l’imposition aux femmes de nouvelles obligations qui nous posent des problèmes de conscience.
Nous les femmes, voulons briser le cercle vicieux de la violence. Nous refusons l’utilisation de la violence comme moyen de résoudre les conflits.
Nous les femmes, voyons le service militaire des femmes non pas comme l’expression de l’égalité des droits entre hommes et femmes mais plutôt comme quelque chose qui s’oppose au plus profond de notre être. L ’égalité ne réside pas dans le fait d’être aux côtés des hommes les armes à la main ; elle réside au contraire dans le fait d’être aux côtés de ceux qui se sont rendu compte que la lutte contre un ennemi abstrait signifie la destruction de la vie humaine, ce que nous rejetons.
Nous les femmes, considérons le service militaire pour les femmes comme une menace qui va à l’encontre du désarmement militaire et moral et qui étouffe la raison humaine et la remplace par l’obéissance militaire.
Nous les femmes, ressentons un intérêt tout particulier pour la défense de la vie, pour l’aide aux vieillards, aux malades et aux infirmes. Oeuvrer contre la guerre et pour la paix ne peut se faire que dans les domaines de l’aide sociale et de l’éducation, afin de ne pas tromper les générations montantes.
Nous les femmes, nous ne voulons pas avoir à nous trouver un jour dans les rangs de l’Armée nationale populaire pour défendre un pays qui deviendrait inhabitable, même après une guerre de type conventionnel, et dans une Europe qui verrait probablement sa fin dans une catastrophe nucléaire.
Nous les femmes, croyons que l’humanité se trouve aujourd’hui au bord d’un abîme, et que l’accumulation continuelle d’armes est de la folie et ne peut conduire qu’à une catastrophe.
Cette perspective horrible d’anéantissement peut être évitée s’il est possible de discuter publiquement de toutes les tâches qui s’imposent face à une telle situation. D’après le paragraphe 3 de l’article 65 de la Constitution de la République démocratique allemande, tout projet de loi doit être discuté publiquement avant d’être voté, et le résultat de cette discussion publique intégré dans la version finale.
Pour nous la loi en question est une loi fondamentale, à la fois par son sujet et aussi, et ce n ’est pas sans importance, parce qu’elle concerne la moitié de la population de la République démocratique allemande.
Nous les femmes, déclarons ne pas être prêtes à accepter la conscription pour tous et toutes, et nous réclamons une option légale pour le refus de servir. Le droit de refuser de servir est un droit crucial, car le vote de cette loi imposant le service militaire aux femmes enfreint notre liberté de conscience. . .
Le discours prononcé par l’académicien Arbatov, devant le Congrès mondial des religions pour la paix à Moscou, nous a beaucoup encouragées à nous tourner vers vous pour vous présenter notre cas. Vous êtes sans aucun doute au courant de ce discours. Néanmoins, nous aimerions vous en citer quelques passages.
Le professeur Arbatov aborde la question des alliés psychologiques et moraux de la course aux armements et mentionne le mythe qui tendrait à faire croire que l’accumulation des armes et des forces militaires peut contribuer à la sécurité.
« Tous ces mythes contribuent à la course aux armements. Aujourd’hui ils essaient de le masquer aux moyens de notions compliquées et d’énigmes ; en utilisant une terminologie incompréhensible pour le commun des mortels. Je n’écarte pas la possibilité que cette terminologie ait été inventée essentiellement dans le but de tenir les gens ordinaires à distance. On dit souvent qu’il ne faudrait pas laisser les gens ordinaires s’intéresser à la question des armes nucléaires, aux problèmes de la guerre et de la paix dans le monde, parce qu’ils ne comprennent rien à rien et risquent donc de semer la discorde.
« Mais selon moi, c’est là le mythe le plus dangereux et le plus pernicieux. Ce problème doit être résolu avec la participation active de tous et de toutes... si nous voulons servir la cause de l’humanité et non pas celle de la course aux armements. »
Nous ne pouvions trouver meilleure défense de nos positions.
Nous vous demandons de nous donner la possibilité d’organiser une discussion publique.