Comment diminuer le nombre de postes de travail sans licencier ni risquer de déclencher des luttes ouvrières ? Par le travail à temps partiel bien sûr, ou, autrement dit, par le fameux « partage du travail » sans compensation salariale.... Tel fut sans doute le raisonnement de la direction de l’entreprise Peugeot à Sochaux, qui vient de mettre au point un système particulièrement élaboré visant à généraliser le mi-temps dans ses établissements.
Si les modalités mêmes de ce mi-temps méritent qu’on s’y arrête, il faut également noter la méthode employée par la direction pour faire le maximum de publicité autour de cette décision : c’est l’ensemble de la presse locale et nationale qui fut convoquée pour prendre connaissance des termes de l’accord passé à Sochaux le 20 décembre dernier.
Tout en présentant la généralisation du temps partiel à Peugeot comme une mesure sociale « novatrice », répondant à une réelle aspiration des femmes, le directeur du personnel n’en cacha pas pour autant l’enjeu véritable : « L’introduction du mi-temps, expliqua-t-il, a permis d’améliorer le climat social. Le taux d’absentéisme — 12% en moyenne — a baissé sur ces postes des trois quarts. Cinq cents postes pour la seule fabrication devraient être ainsi supprimés en un an. »�
Voilà qui est clair... et très convaincant pour les patrons qui n’auraient pas encore compris les avantages de cette formule en temps de crise.
Une procédure très élaborée
Dès septembre 1981, des mesures permettant le développement du temps partiel ont été prises à Peugeot-Sochaux. Elles étaient réservées au personnel de fabrication travaillant en « doublage » et assorties d’une prime incitative (cinq mille francs pour les contrats d’un an; huit mille francs pour ceux de deux ans).
Malgré cela, sur les trente et un mille salariés de l’entreprise, 302 personnes seulement on travaillé à temps partiel en 1982, soit 1%. Sur ces 302 travailleurs, on a compté 210 femmes, mariées et avec enfants pour la plupart. En matière d’aspiration massive, on fait mieux !
Ce qui est flagrant en tout cas, c’est que le temps partiel théoriquement prévu pour tout le monde est, de fait, réservé aux femmes. Ainsi à Sochaux, si les femmes représentent 13,5% des ouvriers des chaînes, elles composent 70% des travailleurs à mi-temps.
La formule du mi-temps se concrétise par un avenant au contrat de travail selon deux modalités : soit une journée sur deux, soit une semaine sur deux. Cela dit, comme il faut que le poste de travail soit toujours occupé, la femme qui veut travailler à mi-temps doit se trouver une « doublette », autre travailleuse à mi-temps sur le même poste.
Depuis le 20 décembre dernier, la formule a été étendue et, désormais, toutes les catégories socio-professionnelles peuvent y prétendre.
Une autre disposition est particulièrement significative de l’absence de choix réel pour les femmes qui travaillent à temps partiel : en 1982, la possibilité de réintégrer un poste à temps plein pendant la durée du contrat n’existait pas. Certes, aujourd’hui, la direction a « assoupli » cette clause en prévoyant la réintégration automatique mais cela ne peut se faire qu ’après un an minimum de mi-temps et seulement en cas de force majeure, c’est-à-dire « essentiellement en cas de décès du conjoint » (sic). En dehors de ce cas, il n’y a qu’à rester avec le conjoint quoi qu’il advienne, ou alors il faut accepter de vivre avec deux mille francs par mois... En imaginant même que la réintégration soit facilitée, comment expliquer à la « doublette » qu’on a eu tant de mal à trouver, qu’il lui faut maintenant trouver à son tour une autre « doublette »... Infernal !
Les « bonheurs du mi-temps »... pour qui ?
Une ouvrière qui a « choisi » le mi-temps explique ainsi le changement que cela a introduit dans sa vie : « Avant, j’étais nerveuse, tendue, toujours fatiguée. Maintenant on se prive de loisirs mais je me sens beaucoup mieux. » C’est bien là le problème ! Compte tenu de leur double journée de travail et de l’épuisement qui en résulte, les femmes sont les premières à aspirer à une diminution du temps de travail. Et c’est absolument légitime ! Elles n’aspirent pas pour autant à une diminution de salaire.
Le travail à temps partiel en chiffres
En mars 1982, 15,5% de la main-d’œuvre féminine travaillait à temps partiel (contre 1,9% de la population active masculine). Le travail à temps partiel a progressé de 20% depuis 1975.
Et pourtant, seulement 8% des femmes à la recherche d’un emploi déclarent rechercher de préférence un emploi à temps partiel.
Le pourcentage de salariées à temps partiel est de 3,4% chez les ouvriers et de 6% chez les employés. En augmentation dans le commerce, où il n’y a plus guère d’embauche à temps plein, et les services, le travail à temps partiel progresse faiblement dans l’industrie de transformation (1,5% des salariés). C’est bien cela que la direction de Peugeot veut contribuer à changer, à grand renfort de publicité sur les modalités originales du mi-temps dans cette entreprise.
Ainsi, le système qui est en train de se . mettre en place à Peugeot doit être considéré comme un test et nous alerter sur les projets du patronat : développer et même généraliser le temps partiel dans l’industrie ; et plus seulement dans le commerce et les t services, et réduire ainsi au chômage partiel déguisé le maximum de femmes.
Le développeemnt du travail à temps partiel, encouragé par l’ordonnance gouvernementale de mars 1982, ne peut que (renforcer le processus de déqualification des femmes et ceci pour le plus grand profit des patrons : les salarié(e)s, c’est bien connu, sont plus productifs à mi-temps qu’à temps plein.
Face à cette volonté de plus en plus affirmée par le patronat de s’attaquer à l’emploi des femmes, se battre en défense de leur droit à l’emploi et répondre à leurs besoins réels est absolument urgent. Et pour elles, sur qui pèsent les tâches ménagères et l’éducation des enfants, la priorité, il � n’y a pas de mystère, c’est la création d’équipements collectifs et les trente-cinq heures tout de suite sans diminution de salaire. Le temps partiel sinon, et malgré tous les risques, exercera ses charmes sur les femmes qui « n’en peuvent plus ». ?
Danièle Lacoste
Notes
- 1. Le Monde du 23.12.82.