Pologne
Anna Walentynowicz, une des fondatrices de Solidarité, est sans doute — après Walesa — la personne qui symbolise le mieux la grande grève de Gdansk d’août 1980.
Conductrice de grue au chantier naval Lénine de Gdansk, Anna Walentynowicz, âgée aujourd’hui de 53 ans, fut longtemps une travailleuse modèle. Ses déboires avec la bureaucratie commencent lorsque, élue au syndicat officiel, elle s’entête à vouloir faire prendre en compte par celui-ci les conditions de vie et de travail de ces camarades. S’opposant courageusement, tant à l’appareil du syndicat unique qu’à la direction du chantier, elle sera, à plusieurs reprises, sanctionnée et mutée d’autorité. Cette expérience et un dévouement exceptionnel à la cause des travailleurs la conduiront au Comité constitutif des syndicats libres du littoral baltique, fondé en 1978 par les militants qui diffusaient le journal Robotnik. En août 1980, c’est son licenciement du chantier naval qui sera l’étincelle provoquant le début de la grève qui imposa le droit syndical en Pologne. Membre du Comité de grève interentreprises de Gdansk, elle sera tout naturellement fondatrice de Solidarité et l’une des figures de proue du syndicat, au sein duquel elle se fit le porte-parole des revendications des femmes travailleuses.
Son expérience vécue, ainsi que son sens profond de l’équité, l’ont très rapidement conduite à s’opposer frontalement à la conduite de Lech Walesa, qu’elle qualifiait de tacticienne. Mais Anna Walentynowicz n’était pas porteuse d’une autre orientation pour le syndicat. Refusant tout compromis dans son propre comportement, profondément attachée à un code moral qu’elle s’imposait et qui lui donnait les forces nécessaires pour faire face à toute situation désespérée, Anna Walentynowicz avait tout naturellement refusé d’accepter les compromis passés par le syndicat. Interrogée sur ses positions, elle aimait à répéter : « Il faut aller jusqu’au bout, jusqu’à ce que toutes nos revendications soient acceptées, (...) dans chaque grève, (...) et advienne que pourra. »
Internée en décembre 1981, libérée en juillet de l’année suivante, puis arrêtée à nouveau et présentée devant une commission de psychiatres chargée de la déclarer « folle » (ce que les psychiatres se sont d’ailleurs refusés à faire), Anna Walentynowicz connaît à nouveau la prison. Lors de l’ouverture de son procès, le 9 mars dernier à Grudziadz (la bureaucratie craint en effet de la juger à Gdansk), elle se montra une nouvelle fois égale à elle-même, refusant en bloc l’acte d’accusation et niant aux juges le droit de la juger.
Les 1 3 et 14 mars à Gdansk, des centaines de personnes avaient manifesté devant le chantier Lénine avec, comme mot d’ordre unanimement repris : « Libérez Anna ! »
Le procès d’Anna a eu lieu : les quinze mois de prison avec sursis auxquels elle a été condamnée, représentent en fait une victoire pour les militants et les militantes de Solidarité. Au regard du « tarif » habituellement en vigueur dans ces circonstances, la peine est faible. Cela est dû, d’une part, à l’exceptionnel élan de solidarité international qui s’est manifesté ; d’autre part, à l’unité parmi les forces de la résistance en Pologne même, qui a pu se réaliser : la présence de Walesa en personne au procès d’Anna était quelque chose d’inattendu pour la junte.
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Le 8 Mars en Italie
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Cinquante mille femmes dans la rue à Rome, et pas un mot dans la presse française ! Les manifestations se sont déroulées pendant toute la journée. Dans la matinée, une manifestation spontanée a regroupé les étudiantes des lycées ; dans l’après-midi, les collectifs historiques du mouvement de femmes se sont réunis, avec la participation de groupes lesbiens, de groupes de quartier, de consultori de femmes contre la course aux armements et pour la paix. A la fin de la manifestation, elles ont récolté des cartes postales contre la loi sur la violence sexuelle, contre laquelle 50 000 femmes étaient descendues dans la rue le 5 février à Rome.
Une grève d’une heure s’est déroulée dans les usines de Bologne en fin de journée, ville où le taux de chômage des femmes atteint 18 %. Aucune assemblée n’avait été prévue à l’Alfa Romeo de Milan, mais les femmes ont organisé une manifestation spontanée en cessant le travail dans plusieurs ateliers. Selon le Cor-riere Della Sera en date du 9 mars, une manifestation de 2 000 à 3 000 personnes a eu lieu avec la participation du mouvement des femmes, des partis politiques, des syndicats, et de divers groupes, chacun défilant derrière ses banderoles, avec ses mots d’ordre propres. Un autobus bondé est parti de la Camera del Lavoro (la Bourse du travail), emmennant des militantes syndicalistes vers Milan, où elles ont participé à plusieurs meetings contre la discrimination dont les femmes sont victimes dans le secteur des transports. A la tête du cortège de l’après-midi se trouvait le même autobus conduit par la seule femme conducteur de la Société des transports milanais.
Ce 8 Mars en Italie est un succès, surtout si l’on considère qu’il y a eu une lar-
■ En bref ge participation des jeunes femmes, qui dans les dernières années (depuis 1978) étaient absentes de la scène politique.
Carmela, en collaboration avec Simone Woods
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Mères de la place de Mai
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Depuis un an que les Cahiers du féminisme ont interviewé deiix mères de la place de Mai (n°18, décembre-janvier 1982) de passage à Paris, la situation intérieure de l’Argentine s’est largement modifiée : la guerre des Malouines a été le révélateur et l’accélérateur d’une crise économique très profonde, et a engendré une perte de crédibilité des militaires au pouvoir. Face aux difficultés politiques et sociales qu’il rencontre, le gouvernement argentin a choisi la voie de « l’ouverture démocratique », et a engagé le dialogue avec les partis politiques. Mais pas avec les femmes de la place de Mai ! Pour elles, la lutte continue comme le premier jour de la création de leur comité, en 1977 : l’appareil répressif est intact, des disparitions ont toujours lieu, les disparus ne sont pas réapparus.
« Nous avons mené durant des années notre lutte absolument seules, sans la moindre compréhension, ni le moindre soutien des partis politiques et de l’Eglise », rappelait Maria Adela An-tokonoletz, vice-présidente de l’Association des mères de la place de Mai, lors d’une conférence de presse tenue à l’occasion de son récent passage à Paris en compagnie de Hebe Pastor de Bonafini, présidente du mouvement. « Comment aurait-il pu en être autrement ?, ajoutait cette dernière, alors que le principal dirigeant de l’une des organisations de la “Multipartidaria”, l’Union civique radicale, pensait qu’il fallait considérer comme morts tous les disparus. Au fond, c’était une solution qui lui convenait. Nous, de notre côté, avons toujours refusé cela. Nous avons toujours dit que les disparus doivent réapparaître en vie, que notre devoir n’est pas de rechercher des morts. Après tout, ne les ont-ils pas emmenés vivants de nos maisons ? »
Les mères sont sévères avec les partis politiques argentins, aujourd’hui engagés dans le dialogue avec les militaires. Avec raison et légitimement. Depuis des années, par leur refus de baisser les bras, par leur combat obstiné et de chaque instant, elles se sont affirmées — bien malgré elles — comme le secteur le plus combatif, le plus intransigeant, parmi les opposants à la junte.
Aujourd’hui stimulées par l’audience internationale qu’eiles ont acquise et par les nouvelles possibilités de combattre que permet le contexte argentin, elles se disent optimistes. N’ont-elles pas déjà remporté une victoire considérable ? Avoir brisé la conspiration du silence sur ce qui restera l’un des crimes contre l’humanité commis au cours de la seconde moitié de ce siècle. Elles ont aussi la preuve que, parmi les 25 à 30 000 disparus, certains sont encore en vie. Peu, très peu sans doute. Mais « les sauver serait une victoire extraordinaire », pour Maria Adela Antokoletz.
Elles ont tant appris au cours de ces années d’angoisse et de lutte... Prudentes et lucides, elles soulignent que l’appareil répressif de la dictature reste intact. « Même si le nombre des disparitions a beaucoup diminué, il y en a régulièrement de nouvelles », ont-elles précisé. « Les Ford Falcon vertes sans immatriculation [véhicules utilisés pour les enlèvements] continuent de circuler. Et rien que le mois dernier a disparu le dernier survivant du massacre de Trelew, Ricardo Rene Haidar, qui venait juste de rentrer au pays. Un jeune de Rosario et un ancien chauffeur de la Chambre des députés, aujourd’hui dissoute, doivent également être ajoutés à la longue liste de ceux dont on est sans nouvelles. »
Marianella
En ces tout derniers jours de l’année 1979, San Salvador vit dans la tourmente. Voilà deux mois à peine qu’est tombée la dictature du général Romero. La junte qui a pris le pouvoir pour enrayer les mobilisations révolutionnaires, qu’attise la victoire des sandinistes au Nicaragua, affiche des visées réformistes et bénéficie, pour quelques semaines encore, du soutien d’une partie du mouvement ouvrier. Pourtant, avec une sauvagerie exacerbée par la montée impétueuse du mouvement de masse, une répression aussi violente qu’indiscriminée ensanglante le pays.
Dans son modeste local de l’avenida Espana, la Commission des droits de l’homme du Salvador n’a plus assez de bras pour secourir les blessés, accueillir les familles paysannes terrorisées par les bandes fascistes d’ORDEN, plus assez de voix pour dénoncer les mille crimes qu’on lui rapporte des quatre coins du pays. C’est là que j’ai connu Marianella Garcia Villas, la présidente de la commission. Dans la petite pièce où elle s’affaire, avec un calme qui stupéfait tant la tension de chaque instant s’impose, contagieuse, un lit de camp tient lieu de mobilier : un jeune homme attend la venue de ce médecin ami qui lui évitera l’hôpital et les inévitables interrogatoires, presque toujours synonymes de disparition... C’est une bien vilaine blessure que lui ont portée ces coups de machete.
Marianella tient à jour la longue liste de ces cadavres horriblement mutilés que l’on retrouve au bord des routes ou, même, pour mieux frapper l’imagination sans doute, sur un trottoir de la plaza Li-bertad, en plein centre ville. Elle s’efforce, sur chaque càs de répression, de disparition, d’assassinat, de réunir les témoignages qui permettront — une fois sur mille — d’éviter le pire ou, tout au moins, d’identifier le cadavre, de le rendre à ses proches.
Elle est encore, à cette époque, membre du parti démocrate-chrétien, pourchassé hier, au pouvoir aujourd’hui et caution active de la politique de la junte. Cela semble, chez elle, un acte de raison : le moyen de poursuivre au mieux l’action qu’elle est décidée à mener au grand jour, et pour laquelle elle expose déjà, quotidiennement sa vie. Pendant plusieurs mois encore, malgré les menaces de plus en plus directes, malgré l’assassinat de plusieurs de ses proches et le plasticage répété du local de l’avenida Espana, Marianella poursuit son combat, avant de devoir quitter son pays. C’est ainsi que nous l’avons revue quelque temps après, à Paris. Elle était venue en Europe en avocate d’un peuple martyr, défendre le droit de son pays à vivre libre, débarrassé de toute oppression, de toute exploitation.
Marianella est morte, sauvagement torturée et assassinée. La nouvelle est tombée sur les télex, ce jeudi 17 mars. « Morte dans un affrontement », ont clamé ses tortionnaires pour camoufler leur crime de sang-froid. Elle était revenue parmi ces paysans démunis de la campagne salvadorienne auxquels elle avait consacré toute sa force et son courage, revenue partager leur misère et leur espoir.
Cette mort, elle l’envisageait sans détour. A Hélène qui l’avait rencontrée il y a trois ans pour les Cahiers du féminisme *,elle confiait : « Je suis en permanence sous la menace des groupes d’extrême droite qui m’ont fait savoir qu’un tribunal antisubversif m’avait condamnée à mort et que l’exécution de la sentence était proche. Mais malgré les intimidations et les risques, qui sont très importants pour tous les militants, nous continuerons à lutter pour la libération de notre peuple. »
Féministe, révolutionnaire, Marianella l’était au plus profond d’elle-même. C’est ce visage, et non son corps mutilé par l’acharnement de ses bourreaux, c’est ce visage de courage et de détermination que rendra demain la révolution victorieuse.
P. Sylvain
Dernière minute
: Le discours du Premier ministre devant l’Assemblee, ce mercredi 6 avril, confirme toutes nos inquiétudes : l’objectif des trente-cinq heures en 1985 est officiellement abandonné, et le travail à temps partiel promu « pilier de la lutte contre le chômage ».
Notes
- * Cet entretien a été publié dans le n° 12 — mars-avril 1980 — des «Cahiers du féminisme ».