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Irlande : Le référendum pour la reconnaissance du droit du foetus

Cahiers du féminisme, n° 24, avril - mai 1983 · p. 29-30 · 1 576 mots

Le référendum pour la reconnaissance du droit du fœtus

Dans les deux mois à venir devrait avoir lieu en Irlande du Sud un référendum proposant une modification de la Constitution qui « ga -rantirait le droit à la vie du fœtus à partir de la conception ».

A première vue, il semblerait que l’Irlande s’aligne sur tant d’autres pays qui, en période d’austérité, s’attaquent aux droits des femmes, en particulier celui de disposer de leur corps, jouant sur cette oppresion séculaire qui permet ainsi de renvoyer les femmes au foyer quand le marché du travail est saturé.

La crise économique touche l’Irlande comme les autres pays — et d’ailleurs de façon criante. Pourtant, l’offensive contre le droit à l’avortement a une dimension bien particu -Hère : en effet, l’avortement est déjà Illégal en Irlande selon une loi qui date de 1861 ! Qui plus est, il est sévèrement puni : l’emprisonnement à perpétuité !

On voit mal ce qu’on pourrait attendre de pire en matière de répression et c’est sans doute pourquoi les partisans d’une société « pure et morale » ont cherché à aller beaucoup plus loin en proposant que soit inscrit dans la Constitution « le droit absolu du foetus à la vie ». Un tel amendement constitutionnel excluerait alors tout retour en arrière, toute tentative ultérieure de libéralisation (ou d’abrogation) de la loi de 1861.

Le fœtus serait à jamais reconnu constitutionnellement comme un être humain et donc l’avortement comme un crime.

D’autre part, l’amendement pousserait à une application stricte de la loi de 1861. En effet, cette loi ne prévoit aucune exception à l’interdiction d’avorter : c’est-à-dire même en cas de viol, d’inceste, ou quand la santé de la femme ou celle de l’enfant à naître est en danger, une femme serait obligée d’accoucher, selon la loi. En pratique, bien évidemment, les hôpitaux irlandais ne tiennent pas compte de la loi face à ces « exceptions ». D’ail-leurs, une grande partie de la population irlandaise, même farouchement opposée à l’avortement, dénonce une telle inhumanité, par exemple dans le cas d’une femme violée ou d’une femme qui risque de mourir en couches. Enfin si l’amendement passait, toute forme de contraception qui empêche un ovule fertilisé de s’implanter dans l’utérus serait interdite. Cela concernerait le stérilet, certains types de pilule, en particulier la pilule du lendemain.

Le « Phare de la pureté »

Derrière tout cela, les initiateurs de l’amendement poursuivent un but international qu’ils ont d’ailleurs publiquement déclaré. Ce but serait de faire de l’Irlande le premier pays du monde qui défende dans sa Constitution le droit du fœtus à la vie, encourageant ainsi tous ceux qui, de par le monde, se battent contre l’avortement. L’Irlande deviendrait ainsi « le phare de la pureté » pour le monde entier.

En effet, ce que craignent par-dessus tout les partisans de l’amendement, c’est que l’Irlande finisse par être contaminée par cette « vague d’anticonformisme et de laxisme moral » qui déferle sur l’Europe depuis quelques années. En d’autres termes, il faut préserver l’Irlande de cette « libéralisation des mœurs » qu’a connue la société occidentale depuis les années 1960 et qui s’est traduite le plus souvent par des revendications pour le droit des femmes à contrôler leur corps. Ainsi, l’Irlande aurait une mission historique : celle de sauver l’Europe de la « décadence ».

On est d’ailleurs vite édifié quand on cherche à voir d’un peu plus près qui sont ces gens si soucieux de notre moralité.

Les forces derrière la PLAC

Ils se regroupent dans un mouvement du nom de la PLAC, Campagne pour l’amendement en faveur de la vie (Pro Life Amendment Campaign). Sont affiliées à la PLAC une série d’organisations particulièrement réactionnaires et conservatrices, toutes plus ou moins inspirées par ila religion catholique, et qui combattent le « déclin des valeurs morales dû à la contraception et à l’éducation sexuelle ». Parmi celles-ci on trouve : la Société responsable (The Responsible Society), la Ligue pour la décence (League for Decency), la Ligue de la famille irlandaise (Irish Family League), la Société pour l’interdiction de la pornographie (Society to Outlaw Pornography), Pro Fide, le Mouvement politique d’action chrétienne, l’Intérêt parental (Parent Concern), etc.

Malgré cette longue liste d’organisations, il ne faudrait pas surestimer leurs forces réelles. La plupart n’existent en fait que dans la rubrique « courrier des lecteurs » des journaux nationaux où elles envoient des lettres offusquées à la moindre remise en cause des normes et valeurs chrétiennes. Par contre, on ne peut ignorer SPUC (Society for the Protection of the Unborn Child), la Société pour la protection de l’enfant non-né, qui, bien que par ses méthodes et son fanatisme elle ternisse un peu l’image de « respectabilité » que cherche à se donner la PLAC, s’implante rapidement en Irlande, avec déjà 4 000 membres et de nombreux groupes locaux. SPUC s’est rendu tristement célèbre par son film montrant des images de fœtus et d’avortement, conçues pour jouer sur la corde sensible des spectateurs. Ce film est déjà passé dans 250 écoles irlandaises : voilà le type d’éducation « morale » qu’ils préconisent pour les nouvelles générations !

Les effets d’une colonisation

Comment expliquer l’aspect particulièrement réactionnaire et ultra-droitier de la campagne anti-avortement ? C’est que l’Irlande n’est pas un pays européen comme les autres. Première colonie anglaise, elle n’est pas complètement libérée des effets de ce colonialisme, et en garde comme principal héritage une économie sous-développée qui reste toujours dépendante de l’Angleterre. C’est ce qu’on appelle le néo-colonialisme .

On a donc affaire à un régime secoué par une combinaison de crises économique, politique et sociale aiguës et qui se maintient grâce à la répression et l’absen-ce de droits démocratiques élémentaires. Un des plus forts alliés de ce régime est l’Eglise catholique : en effet, en Irlande il n’y a pas séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Tout au long de l’histoire (depuis la partition en 1921) l’influence de la hiérarchie catholique sur la vie politique irlandaise se fera sentir.

Ainsi en 1923 sera votée la loi sur la censure cinématographique (The Censorship of Films Act) permettant de censurer des films prétendument « subversifs pour la morale publique ».

En 1924 et 1927, deux lois sur la consommation d’alcool (Intoxicating Liquor Act) réglementaient les heures d’ouvertures des pubs et en réduisaient le nombre, pour le maintien « des normes morales ».

En 1927, ie divorce est interdit.

En 1929, c’est la loi sur la censure littéraire (Censorship of Publications Act) interdisant la vente ou la distribution de tout livre ou magazine considéré comme « obscène ». Ainsi, toute publication traitant du contrôle des naissances devient illégale.

Une déclaration d’évêques en 1927 nous donne un aperçu de la mentalité régnante : « En ce moment, le Mal est en train de tresser des pièges pour l’innocent. Ces pièges sont la salle de danse, le mauvais livre, le journal indécent, le cinéma et la nouvelle mode d’habillement des femmes ! Tout cela tend à détruire les vertus caractéristiques de notre race (J.-H. Whyte, Church and State in Modem Ireland, 1923-1970). »

La majeure partie de cette législation est toujours en vigueur à l’heure actuelle, comme par exemple l’interdiction du divorce. Mais là où le comble de l’absurde est atteint, c’est en matière de contraception. L’utilisation de contraceptifs n’est pas illégale ; par contre, la vente de contraceptifs

La campagne contre l'amendement

ration lial nations dernière dicale servatifs quoi nu à aucun sauf les faiseuses d’anges et les voyages en Angleterre.

Le 27 avril 1981, la PLAC annonçait qu’elle projetait de faire pression sur le gouvernement pour qu’un référendum soit organisé sur l’amendement proposé. Très rapidement, en trois semaines, ils obtenaient gain de cause faisant promettre aux gouvernements de tenir ce référendum. Déjà, les principaux partis irlandais — Fianna Fail et Fine Gael — ont pris position en faveur de l’amendement.

Mais, depuis, une campagne contre l’amendement (The Anti-Amendment Campaign) a démarré qui englobe les gens d’opinions les plus diverses. Il existe un courant féministe très faible au sein de cette campagne et qui, lui, se bat pour le « droit de choisir ». Mais, la majorité des gens impliqués dans cette campagne pensent que l’avortement est une mauvaise chose, mais ils n’approuvent pas les méthodes extrémistes utilisées par la PLAC, ou refusent d’aller jusqu’au bout de leur logique.

Ainsi, on trouve de tout dans cette campagne : de l’Eglise protestante à l’avocat qui pense que l’avortement n’est tibles de mourir dans les premières heures de leur vie (anencéphalie).

Beaucoup de femmes soutiennent la campagne parce qu’elles savent que l’avortement est une réalité en Irlande. Il y a chaque jour dix femmes irlandaises qui avortent en Angleterre officiellement. Il faut presque tripler ce chiffre pour obtenir le chiffre exact, car de nombreuses Irlandaises donnent l’adresse de parents ou d’amis en Angleterre. Le gouvernement irlandais fait donc preuve de l’hypocrisie la plus totale en voulant bannir complètement l’avortement de la vie irlandaise quand les Irlandaises y sont confrontées de façon quotidienne.

Qu’entend donc faire le gouvernement pour empêcher les Irlandaises d’aller avorter en Angleterre ? Vont-ils en arriver à faire des tests de grossesse aux aéroports ou à l’arrivée des bateaux aux ports ? Ce serait pourtant dans la logique de leur intransigeance...

Envoi de télégrammes de protestation à l’ambassade d’Irlande : 12, avenue Foch, 75016 Paris.

Ecrire aux Irlandaises pour leur apporter votre soutien politique et financier : à The Anti-Amendment Campaign, P. O. box 1285 Dublin 01, Eire.

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