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Éditorial

L'austérité c'est le racisme, le chômage des jeunes et le renvoi des femmes au foyer. Ensemble il faut la refuser !

· Cahiers du féminisme, n° 24, avril - mai 1983 · p. 3-5 · 2 826 mots

EDITO

L'austérité, c'est le racisme, le chômage des jeunes renvoi des femmes au foyer. Ensemble il faut la refuser !

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Manifester le 8 Mars, au lendemain du premier tour des élections qui a enregistré un net recul de la gauche, n’avait rien d’évident. Pourtant, nous avons été mille cinq cents femmes à répondre à l’appel du mouvement des femmes à Paris (1). Le sens de cette initiative était clair : refuser tout à la fois le retour de la droite, refuser de donner un chèque en blanc à la gauche et rappeler que sans notre mobilisation, de manière indépendante, nous n’aurions rien obtenu et n’obtiendrons rien. L’annonce du deuxième plan d’austérité par le gouvernement rend plus actuelle que jamais cette démarche car, ne nous y trompons pas, les femmes, comme l’ensemble des travailleurs, ne seront pas épargnées par les nouvelles mesures.

En effet, ces mesures ne vont pas toucher une poignée seulement de privilégiés mais au contraire s’abattre lourdement sur l’ensemble des salariés. La hausse des tarifs publics, l’entrée en vigueur du forfait hospitalier de vingt francs par jour à partir du 1er avril vont frapper indistinctement les différentes catégories de consommateurs. Mais, en réalité, elles constitueront une charge supplémentaire beaucoup plus lourde pour les familles et les personnes disposant des revenus les plus bas. Le prélèvement de .1 96 sur les revenus imposables de 1982 et qui doit être reconduit dans les prochaines années, l’emprunt obligatoire de 10 % pour les contribuables payant plus de 5 000 F d’impôts vont pénaliser les catégories sociales déjà défavorisées.

Il faut en outre dénoncer le caractère parfaitement injuste de ces nouveaux prélèvements fiscaux. En effet, ceux qui disposent des plus hauts revenus auront plus de facilité à dégager les réserves nécessaires à l’emprunt obligatoire et, au bout de trois ans d’épargne forcée, cela leur rapportera proportionnellement plus. On s’aperçoit, par ailleurs, qu’une fois soustrait l’emprunt obligatoire, un ouvrier célibataire à 6 000F par mois devra payer, en plus de 1983, 25 96 de son salaire ; un couple de professeurs à 16 500 F (lui à 9 000 F, elle à 7 500 F), 14,7 % de ce revenu ; un couple de cadres à 37 000 F par mois (lui à 22 000 F et elle à 15 000 F), 13 96 de leur rémunération. Plus on monte dans la hiérarchie sociale, et plus la note est faible (2) !

De plus, tous ces prélèvements supplémentaires doivent être calculés sur les revenus de 1981. Or, depuis, certains sont au chômage ou à la retraite. Pour l’instant, aucune précision n’est donnée sur la manière dont cela sera pris en compte.

Enfin, sans nous étendre sur l’ensemble de ces mesures, rappelons que le gouvernement prévoit quinze milliards d’économies budgétaires mais que le budget de la Défense, faut-il le préciser, ne sera pas amputé !

La crise ne sera pas résolue ainsi

Quelles vont être les conséquences immédiates de ce plan ?

— baisse du pouvoir d’achat des ménages ;

— économies sur les équipements sociaux (combien de classes maternelles ou de crèches vont être sacrifiées ?) ;

— nouvelle augmentation du chômage ; n’oublions pas, lorsqu’on aborde cette question, que le taux de chômage des femmes est supérieur de moitié à celui des hommes (12,6 96 contre 8,5 96) et que les jeunes femmes (18-25 ans) représentent 75 96 des chômeurs de longue durée !

— développement probable de nouvelles poches de pauvreté ;

— nouvelles difficultés prévisibles pour l’équilibre financier du système de protection sociale, mis en péril essentiellement par la nécessité d’indemniser de nouveaux chômeurs, de nouvelles chômeuses. Dans ce contexte, ne risque-t-on pas de voir le gouvernement marchander le remboursement de l’avortement, dans les prochains budgets ?

Mais tous ces sacrifices ne sont-ils que provisoires et vont-ils permettre réellement à l’économie « française » d’être « compétitive » sur le marché inter natio- nal ? Certains économistes expriment déjà tout haut l’orientation profonde du gouvernement: « A l’horizon de 1985, pour rééquilibrer la balance commerciale, il faudrait diminuer de 5 à 6 % le volume de la consommation des ménages, soit réduire d’environ 7 à 8 % leurs revenus réels (en sus de ce qui a déjà été fait). Pour peser sur la consommation, il faudrait agir directement sur le pouvoir d’achat des revenus primaires et les transferts sociaux (3). »

En outre, pour remettre à flots l’économie française, il ne suffit pas d’équilibrer les échanges commerciaux par la baisse des importations. Il faudrait encore relancer l’investissement. Or, dans un système capitaliste, si l’on veut inciter le patronat à investir plutôt qu’à spéculer et placer ses capitaux en Suisse (il y aurait 500 milliards de francs dans les banques suisses), il faut lui garantir un certain niveau de profits et donc imposer une aggravation des conditions d’exploitation des travailleurs et des travailleuses pour lui permettre de vendre à bas prix sur le marché international (encore faudrait-il que les débouchés existent...).

Pour parler clairement, cela signifie accepter de se faire tondre au nom de l’intérêt national, dans l’intérêt du patronat.

Cette politique d’austérité s’accompagne en même temps de petites phrases lourdes de sens, dans la bouche de responsables gouvernementaux : « Il faut, déclarait Mitterrand dans son allocution télévisée, refuser le déclin de la France qui s’inscrit dans le déclin de la famille. »

Pour masquer le chômage, le gouvernement va-t-il s’engager dans une politique nataliste et chauvine pour inciter les femmes à déserter le marché du travail comme l’avait fait le gouvernement Giscard-Barre en 1979 ? En tout état de cause, nous ne l’accepterons pas.

Le patronat fait monter les enchères...

Pourtant, malgré ces mesures très dures, se profile déjà à l’horizon, l’échec économique et social d’abord (maintien probable d’un déficit commercial important dans les deux prochaines années, problèmes monétaires, poursuite du chômage, absence de relance de l’investissement patronal, etc.), l’échec politique ensuite, avec le mécontentement grandissant des travailleurs (combien revoteront pour la gauche aux élections législatives de 1986 ?). Face à ce spectre de l’échec qui hante de plus en plus fréquemment les allées du pouvoir, le patronat en redemande : « Il faut alléger les charges sociales des entreprises », tel est le refrain du CNPF. Gattaz, lui, a encore été plus précis dans une récente déclaration : « Il faut lever les contraintes sur les embauches et les licenciements. » En clair, aller plus loin dans les attaques contre les acquis des travailleurs.

Du côté des dirigeants de la gauche, on parle de complément indispensable. Louis Mermaz, président de l’Assemblée nationale, dans une interview au Monde , sans remettre en cause « la nécessaire rigueur », parle de « l’indispensable réforme fiscale » (5). Mais ce discours sur la réforme fiscale n’est-il pas destiné à faire avaler l’amère pilule ? Le gouvernement n’a rien fait en effet, ou si peu, dans ce sens, depuis mai 1981.

La gauche parle de « correctifs »

D’autres dirigeants, comme ceux du PCF, de la CGT ou de la CFDT parlent de « correctifs nécessaires ». Mais le chiffrage proposé par la direction de la CGT (pas de prélèvement de 1 96 pour les moyens et bas salaires, renforcement de l’impôt sur les fortunes etc.), n’est-il pas, de fait, un début de remise en cause du plan gouvernemental qui impliquerait une mobilisation de masse de très grande ampleur pour obtenir autre chose que de simples amendements ?

Pour relancer l’emploi, Edmond Maire recommande, quant à lui, d’accélérer la baisse du temps de travail. La baisse du temps de travail est effectivement indispensable mais dans quelles conditions va-t-elle être opérée ? Va-t-elle s’accompagner ou non d’une baisse des salaires, du contrôle des cadences ? Toute la différence est là. Dans le premier cas, on sait très bien que cela permettrait aux entreprises de hausser la productivité du travail sans créer de nouveaux emplois. Ce qui serait tout bénéfice pour le patronat mais ne réduirait pas le chômage.

Au lieu de décréter les 35 heures pour toutes et tous, le gouvernement semble s’orienter vers le développement du temps partiel (cf. la déclaration du Premier ministre devant les parlementaires socialistes), pour répondre, paraît-il, à une profonde aspiration de la population, des femmes en particulier. Mais alors comment expliquer que cette aspiration ne transparaisse que de manière minoritaire dans les enquêtes : « Parmi les femmes actives désireuses de changer d’emploi,

9,3 % recherchaient exclusivement un emploi salarié à temps partiel et 8 96 un emploi salarié à temps partiel de préférence (soit respectivement 35 000 et 30 000 personnes). Parmi les chômeuses au sens du BIT, 10,3 96 recherchaient un emploi à temps partiel exclusivement et 1 2,2 % un emploi salarié à temps partiel de préférence (soit respectivement 94 000 et 1 1 0 000 personnes) (5) ». On devrait s’interroger aussi de manière plus sérieuse sur les raisons qui poussent les femmes à recourir au travail à temps partiel. On constate en effet « que la pratique du temps partiel s’accroît avec le nombre d’enfants : 1 3 96 des salariées ayant un enfant, 20 96 de celles en ayant deux, et plus de 30 96 de celles en ayant davantage , selon l’enquête “emploi” de mars 1980(5) ».

Les contraintes familiales n’expliquent pas tout. En effet, « dans leur ensemble, les femmes âgées de plus de quarante ans recourent plus au temps partiel que leurs cadettes.C..) Si l’on peut penser pour les plus âgées à un désir d’allègement du travail en fin d’activité professionnelle, on est plutôt tenté, pour celles ayant entre quarante et soixante ans, d’y voir l’effet de la nature et de la qualification des emplois qui leur sont proposés. En effet, on observe que les cadres supérieurs travaillent moins à temps partiel que les cadres moyens, les cadres moyens moins que les employées de bureau ; parmi les ouvrières, celles qui sont qualifiées ou contremaîtres moins que les non-qualifiées (5) ».

La longue lutte des travailleuses de chez Bekaert Cokerill, en Belgique, face à l’odieux chantage de la direction de l’usine qui leur proposait soit d’accepter le passage à temps partiel de vingt-huit femmes non chefs de famille, soit le licenciement de treize d’entre elles, est là pour nous rappeler que le temps partiel est rarement un choix pour les travailleuses, que c’est toujours un moyen pour le patronat de camoufler des licenciements, et de diviser les travailleurs entre hommes et femmes.

Il ne faut pas « corriger » mais changer de logique

Pour nous il ne peut s’agir de « correctifs » à la politique gouvernementale. Il faut remettre en cause les choix gouvernementaux actuels. Les moyens financiers existent. Il faut une réforme fiscale. Il faut faire payer les fraudeurs qui réussissent à subtiliser de 90 à 100 milliards de francs au fisc. Comment ? En recrutant du personnel au service des impôts, par exemple. Il manquerait 15 000 agents selon l’administration, 22 000 selon les syndicats. Or, 1 500 postes seulement ont été créés dans ce secteur. Chaque agent supplémentaire rapporterait pourtant soixante fois le montant de son salaire annuel ; intéressant, non ?

Pour rétablir l’équilibre financier de la Sécurité sociale, au lieu de pressurer les salariées, il faut faire rentrer dans les caisses de la Sécurité sociale les dettes patronales qui s’élèveraient à trente milliards de francs rien que pour la région parisienne (2).

Au lieu de limiter à 2 000 francs par an la sortie de devises pour tout individu anonyme (mesure symbolique qui ne rap-porterapas plus de six milliards de francs), tandis que les hommes d’affaires, eux, pourront continuer à user et abuser de la carte de crédit de leur entreprise, il faut donner le feu vert aux travailleurs des banques et des douanes pour rendre publiques les informations sur les transferts illégaux de capitaux en Suisse, il faut prendre des mesures de rétorsion financières à l’égard de ces fraudeurs en gros.

Nous sommes sûrs que ces mesures rapporteraient beaucoup plus que les 65 milliards escomptés par le gouvernement de son plan d’austérité. D’autant que s’il manque de l’argent pour créer des emplois ou construire des équipements sociaux, on peut toujours remettre en cause le budget de la Défense.

Il est vrai qu’il est plus facile pour un gouvernement de taxer les salariés que de faire payer le patronat. Cette deuxième solution supposerait en effet de faire appel à la mobilisation des travailleurs et travailleuses pour imposer un rapport de forces face au patronat. Mais le gouvernement Mauroy et Mitterrand n’est capable que d’une seule chose : faire appel à l’« effort » pour se serrer la ceinture.

Une voie étroite

Dans ce contexte d’austérité et de difficultés pour définir les voies et les moyens d’une riposte unie de tous les travailleurs, de toutes et tous, certains et certaines peuvent être tentés de dire que le Mouvement autonome des femmes, c’est un luxe dépassé, d’autant que le mouvement féministe a bien des divisions, etc. Qu’il vaut peut-être mieux concentrer toutes les forces dans le mouvement syndical, etc.

D’autres, et certains courants du mouvement féministe qui ont, de fait, choisi cette voie à la veille du 8 Mars 1983, peuvent être tentées de transformer les forces du mouvement féministe en annexe du ministère des Droits de la femme au nom de la solidarité avec Y. Roudy, qui a bien du mal à se faire, entendre dans ce gouvernement et qui aura sans doute encore bien des difficultés, etc.

Ces deux options sont pour nous erronées. Si le mouvement des femmes n’avait pas gardé son indépendance par rapport au ministère, il n’aurait jamais été capable d’impulser la mobilisation unitaire dans la rue, pour le remboursement de l’avortement, le 23 octobre 1982 et n’aurait jamais pu obtenir satisfaction.

Ce ne sont pas non plus les organisations syndicales qui ont été à l’initiative des mobilisations en faveur du remboursement de l’avortement, ni même contre les atteintes au droit à l’emploi des femmes, manifestes dans les tentatives d’im-I poser le temps partiel. C’est grâce au j GRIEF et aux groupes femmes de la ré-j gion parisienne qu’a pu avoir lieu la première manifestation, en novembre 1980, contre les lois giscardiennes. C’est la Coordination des groupes femmes de la région parisienne qui a impulsé la préparation unitaire des Etats généraux sur le travail des femmes, qui ont rassemblé 2 000 personnes, en avril 1982.

Mais pour nous, il n’y a pas contradiction entre développer des initiatives propres au mouvement des femmes qui permettent aux femmes de discuter ensemble, d’agir ensemble, et des initiatives un moyen d’expression nationale de type journal, pour débattre de ses perspectives ? La question est d’une actualité brûlante.

Plusieurs thèmes de luttes seront à l’ordre du jour dans les prochaines semaines, voire les prochains mois :

• La lutte pour l’égalité professionnelle et contre les discriminations sexistes : la loi sur l’égalité professionnelle devrait repasser en deuxième lecture devant les députés, au cours de la session de printemps. Une occasion comme une autre de rediscuter sur les lieux de travail des discriminations dont sont victimes les travailleuses. Par ailleurs, avant les élections municipales, le Conseil des ministres avait adopté une loi antisexiste qui devait être discutée par les députés à la prochaine session. Le sera-t-elle vraiment ? Une loi unitaires avec les organisations du mouvement ouvrier. Personne ne peut nier pour autant, que le mouvement des femmes rencontre de nombreuses difficultés dans son existence quotidienne. Oui, les thèmes féministes ont trouvé un large écho auprès de nombreuses femmes de milieux populaires, au sein même du mouvement ouvrier. Il est vrai que de multiples initiatives de masse ont réussi à mobiliser des milliers de femmes d’horizons différents, mais il est vrai aussi que les forces féministes en France restent dispersées, sans moyen d’expression nationale.

Les luttes qui nous attendent...

Les féministes qui ont débattu ensemble lors des Etats généraux sur le travail des femmes, qui ont manifesté ensemble pour le remboursement de l’avortement, qui ont agi ensemble contre les discriminations professionnelles et qui se retrouveront probablement ensemble pour lutter contre les discriminations sexistes, toutes ces femmes qui ont des itinéraires différents pourront-elles se retrouver ensemble pour développer le Mouvement autonome des femmes, pour lui donner qui tout à la fois permettrait aux associations féministes de disposer d’un droit de réponse pour dénoncer dans la presse, à la télé, les actes sexistes, et qui permettrait surtout à ces associations d’intervenir au sein même des entreprises pour dénoncer les discriminations sexistes au travail, serait loin d’être inutile. Cela implique des amendements à la loi Roudy, mais certainement pas qu’elle soit escamotée.

• La lutte contre l’austérité. La lutte pour la défense des salaires et l’emploi des femmes, pour la baisse du temps de travail, contre la généralisation du temps partiel, pour le développement des équipements sociaux indispensables pour transformer la vie quotidienne des femmes et de l’ensemble des travailleurs doit devenir un axe fondamental de notre combat féministe. De ce point de vue, le mouvement des femmes doit prendre toute sa place dans cette lutte.

Notes

  1. Josette Desbois
  2. le 4 avril 1983
  3. 1. Le 8 Mars 1983 à Paris a été organisé par la Coordination des groupes femmes, le GRIEF, le MIEL, les femmes de l’Union pour la résistance populaire.
  4. 2. Cf. «Rouge » n° 1057.
  5. 3. Cf. article de Raymond Courbés et André Keller, dans «le Monde » des 3 et 4 avril 1983.
  6. 4. «Le Monde » du 29 mars 1983.
  7. 5. «Economie et Statistiques » n° 145 (avril 1982).

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