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La rencontre des «deux âmes» du mouvement des femmes

· Cahiers du féminisme, n° 25, 1983 · p. 20-23 · 3 834 mots

Au-delà de l’analyse des « nouvelles réalités en formation » dans les pays européens en ce qui concerne le travail des femmes, et de la discussion sur les réponses que les féministes peuvent y apporter, les organisatrices de la rencontre de Turin avaient un deuxième objectif : con fronter les tendances actuelles du mouvement des femmes « pour vérifier comment nous avons changé, comment ont changé nos attentes, et ce que nous avons acquis pendant ces quinze / vingt ans », expliquaient -elles dans un document préparatoire. Un peu une façon de faire le point : où en sommes-nous ? où en est le féminisme ?

Dans la pratique, c'est-à-dire dans l’organisation des débats, ce double objectif n 'a pas été sans poser quelques problèmes. Chaque participante, chaque groupe de participantes était venu avec ses propres préoccupations, ses attentes particulières, qui ne rentraient pas forcément en concordance avec celle des autres : les unes y voyaient surtout l’occasion d'une confrontation d'idées et de points de vue, d'autres attendaient essentiellement des perspectives d'action. D'où parfois, dans les premières heures, des débats un peu difficiles, une certaine incompréhension même. Difficulté née aussi de la diversité des traditions et des expériences en présence, chaque mouvement ayant son histoire propre, liée à des contextes historiques, sociaux, politiques, différents selon les pays.

Mais en trois jours, on apprend à mieux s’écouter ; les réticences et les a priori se sont peu à peu dissipés, les points de vue parfois rapprochés. Non qu 'on puisse nier les divergences : elles étaient presque inévitables, étant donné le caractère large et unitaire de ce rassemblement, où se retrouvaient ensemble des courants très divers du mouvement féministe. La rencontre de Turin a cependant permis d’avancer sur les deux terrains : celui de la mobilisation et celui du débat, deux terrains indissociables, selon nous, pour la construction du mouvement des femmes et l'approfondissement de la radicalisation féministe. Elle marque une étape importante de ce double point de vue : à la fois par les propositions concrètes qui en sont issues, comme on peut le voir dans la première partie de ce dossier, et par toutes les questions qui y ont été soulevées et débattues, questions qu'il s’agit maintenant de reprendre et d’approfondir.

L’article qui suit ne se veut pas un compte rendu exhaustif et impartial de toutes les discussions, et il ne donnera qu 'une vision subjective de la rencontre. Nous espérons simplement contribuer à la poursuite du débat engagé à Turin, sur les points qui nous paraissent les plus importants.

Il pourra aussi sembler trop axé sur les positions des féministes italiennes. Cela ne veut pas dire que nous minimisions l’apport des autres délégations. Mais les Italiennes étant de loin les plus nombreuses, ayant préparé et organisé la rencontre, il est indéniable que ce sont elles surtout qui ont « donné le ton » dans les différentes commissions. De plus, si leur façon d’aborder les différents problèmes liés au travail des femmes a pu étonner certaines des participantes, en irriter d’autres, elle n'a laissé aucune d'entre nous indifférente et sans être toujours d’accord avec l'éclairage qu’elles donnent à ces problèmes, il nous semble qu’il y a là l’occasion d’un réexamen qui peut être très enrichissant pour toutes.

Présenter le mouvement féministe italien comme un ensemble homogène et indifférencié serait très réducteur : comme d’autres mouvements, il regroupe différentes composantes, il est traversé de débats, de divergences, dont on a pu juger au cours de ces trois journées à Turin. Pour autant, on ne pouvait manquer d’être frappée par l’insistance de presque toutes les Italiennes, qu’elles soient membres de groupes femmes ou militantes syndicales, sur la subjectivité et sur le vécu : « Comment les femmes vivent-elles chaque situation, celle de femme salariée comme celle de femme dans ses activités familiales et domestiques ? Qu’est-ce qui a changé dans le rapport des femmes au travail, ou à la famille ? Comment les femmes se réalisent-elles dans le travail ? »

Est -ce à dire que les féministes italiennes, après la période des grandes mobilisations de masse des années soixante-dix sur l’avortement, le divorce, la santé, etc, prônent aujourd’hui le repli dans des « groupes de conscience » centrés sur l’interrogation du vécu ? Non : leur démarche a toujours été la même : partir du vécu de chaque femme pour le reporter aux rapports sociaux d’ensemble, partir de lui pour élaborer les revendications du mouvement des femmes. Pour elles, mettre l’accent sur la subjectivité ne veut pas dite refuser toute mobilisation ; mais le mouvement de libération des femmes ne peut se contenter de lutter pour obtenir 1 égalité des droits : il doit mettre au cœur de sa démarche la question de l’oppression des femmes sous toutes ses formes et s’appuyer, pour déterminer ses axes de luttes, sur la façon dont les femmes vivent cette opression.

Quelle est la place du travail dans la vie des femmes ?

Ainsi, expliquent les militantes italiennes, on ne peut lutter sur la question de l’emploi des femmes sans analyser au préalable la place qu’occupe le travail salarié dans leur vie, et l’on ne peut dissocier le droit au travail de la « qualité » du travail : « Quel est le type d’activité professionnelle qui intéresse les femmes, qui leur permet de se réaliser ? Le travail re-présente-t-il, et à quelles conditions, une part de notre identité ? » Telles furent quelques-unes des questions soulevées à Turin dans la commission sur le travail salarié ou abordées dans plusieurs des textes préparatoires.

Autant de questions qui peuvent sembler très abstraites, fruit d’une démarche purement idéologique. Et certes, le contexte économique et politique paraissait souvent absent de ces analyses, ce qui au début n’a pas manqué de nous surprendre : comme si la situation des femmes pouvait être indépendante de ce contexte ! Mais ces questions n’en posent pas moins des problèmes réels, elles ne sont pas sans lien avec la situation concrète .-dès leur plus jeune âge, on apprend aux femmes que le seul lieu où elles pourront se « réaliser », s’épanouir pleinement, c’est leur foyer, que le seul « pouvoir » qui ne leur sera pas contesté c’est là qu’elles le trouveront ; on les prépare ainsi à vivre le travail à l’extérieur comme une concurrence par rapport à la famille et au travail domestique, à la fois sur le plan matériel (comment « concilier » tâches ménagères et activité professionnelle ?) et sur le plan affectif(sentiment de culpabilité vis-à-vis des enfants et du mari, à qui on a l’impression de « voler » leur dû dès qu’ils ne sont plus le seul centre d’intérêt).

Problèmes subjectifs, bien sûr, mais dont on ne peut pas ne pas tenir compte si l’on veut faire avancer la lutte des femmes : comment convaincre celles-ci qu’elles ont droit à un emploi, même en temps de crise, et qu’elles doivent se battre pour défendre ce droit ? Certes la situation des femmes a évolué en Italie, comme ailleurs : on a assisté dans les années soixante-dix à leur entrée massive dans le monde du travail. Ce changement, joint à l’impact des mouvements féministes, a favorisé la prise de conscience et la radicalisation des femmes, a commencé à ébranler les rôles traditionnels, à effacer l’image de la « mamma » italienne. Mais comment résister aux pressions culturelles et politiques qui aujourd’hui, en période de crise économique, visent à maintenir ou renvoyer les femmes dans ces rôles traditionnels, à leur faire quitter partiellement ou totalement le marché de l’emploi ? Face à cela, il ne suffit pas de parler de la nécessité de l’indépendance économique, même si c’est l’argument essentiel : il faut aussi mettre en évidence les autres motivations qu’elles peuvent trouver dans le fait d’exercer un travail à l’extérieur de la maison : la volonté de sortir de l’isolement domestique, l’aspect socialisant du travail salarié, le besoin d’affirmation dans des rapports sociaux autres que la famille, etc.

On ne peut pas non plus, ajoutent les Italiennes, revendiquer simplement un travail, ou des augmentations de salaire, sans poser en même temps la question : « quel travail ? », sans mettre en cause la nature des tâches qu’effectuent les femmes et la position qu’elles occupent dans le travail, sans parler également de leurs exigences par rapport à leur emploi et à la qualité de celui-ci. Car tous ces critères entrent en jeu dans la « concurrence » qui oppose tâches domestiques et activité professionnelle : ils peuvent influer sur la décision des femmes de continuer à travailler ou de « rentrer à la maison ». Alors que pour les hommes, les choses se passent tout à fait différemment : non qu’ils soient insensibles à ces critères ou qu’ils n’aient rien à dire sur ces questions ; mais la nécessité d’exercer un emploi, pour eux, n’est jamais remise en cause, cela fait partie de ces évidences qu’on ne discute même pas.

La lutte pour l'affirmation de la différence

Dans cet accent mis sur le rapport des femmes au travail, et sur la différence avec l’attitude des hommes, on retrouve aussi une autre caractéristique du mouvement féministe italien, qui est apparue dans la plupart des interventions des Italiennes à Turin : la lutte pour « l’affirmation de la différence ». Le mouvement des femmes doit avoir pour objectif « d’un côté la lutte pour la parité sur le travail (les droits égaux, les mêmes possibilités d’accès à des postes de travail traditionnellement masculins, etc.), de l’autre côté l’expression de notre spécificité sexuelle cachée ou jamais exprimée ».

Egalité, différence... Le débat n'est pas nouveau. Nous avons souvent expliqué les méfiances qu’éveillent en nous tous les discours sur la différence et sur l’identité des femmes, dans la mesure où ils renvoient à l’idée d’une « nature féminine » qui serait le produit de la différence biologique. Car c’est justement cette idée — et son corollaire : les « valeurs féminines éternelles » bien connues — que la société patriarcale utilise, depuis des siècles, pour justifier l’oppression des femmes. S’agit-il de cela ici ? Il ne semble pas. La démarche des féministes italiennes ne vise en tout cas pas (contrairement à celle d’un mouvement comme Psychanalyse et Politique) à « retrouver » cette prétendue identité perdue.

Mais refuser l’idée d’une « nature féminine » ne veut pas dire ignorer les conséquences de l’oppression : il est bien évident que la division sexuelle des tâches produit des différences : le rapport des femmes aux enfants, par exemple, ne sera pas la même que celui des hommes, non à cause d’un « instinct maternel » inscrit dans leur nature biologique, mais parce que c’est à elles que revient prioritairement, en vertu de cette répartition des lâches imposée par la société, le soin de s’occuper des enfants, et parce que la maternité est la seule fonction socialement valorisante qui leur soit reconnue. De même, le rapport des femmes au travail, ou à la société tout entière, sera différent de celui des hommes. Et tout ce qu’on appelle les qualités « féminines » (ou les défauts) ne sont aussi qu’un produit de cette division sociale et du rapport d’oppression.

Ce sont toutes ces spécificités que les féministes italiennes prétendent mettre à jour et expliciter : le rapport différent des femmes à la famille, à la société, au travail, etc. Dans quel but ? S’agit-il d’ériger cette différence en valeur, de cultiver un « ailleurs » des femmes ? S’il en est ainsi, la société patriarcale a encore de beaux jours devant elle, le statu quo n’est guère menacé... Dans les années passées, certains courants du mouvement italien ont effectivement défendu cette position : ce qui se traduisait par un refus de toute lutte pour l’égalité des droits, incompatible pour eux avec l’affirmation de la différence, et entraînait en particulier la désertion des mobilisations sur le terrain de l’emploi, considéré comme un domaine éminemment « masculin ». Mais la plupart des Italiennes présentes à Turin ont, au contraire, insisté sur la nécessaire liaison entre les deux démarches : « Notre objectif est de rassembler les deux âmes du mouvement des femmes, celle pour la parité et celle pour la différence », expliquait le document de présentation de la rencontre. L’un des termes ne devant pas faire oublier l’autre : « On veut la parité pour exprimer notre propre différence », précisait l’un des rapports de conclusion lors de l’assemblée générale du dernier jour.

Les Italiennes mettent également l’accent sur le rôle de « subversion » que peuvent jouer les valeurs différentes dont les femmes sont porteuses du fait de leur oppression, dans un monde organisé par les hommes, fonctionnant selon des valeurs masculines : il ne s’agit donc pas de cultiver ces différences, mais de les utiliser comme des instruments de lutte, de les retourner contre l’oppression des femmes et contre la société tout entière.

« Changer le travail pour le rendre à la mesure des femmes »

Pour mieux comprendre cette démarche, voyons comment elle se traduit sur la question du travail salarié. C’est un sujet auquel elles ont été confrontées il y a quelques années, après l’adoption de la loi sur la parité, par l’entrée de milliers de femmes dans les entreprises, y compris dans des secteurs et à des postes traditionnellement masculins, et sur lequel elles ont engagé un vaste mouvement de réflexion et d’élaboration ; réflexion amorcée lors d’un premier congrès du mouvement des femmes sur ce thème, « Femmes et travail », tenu à Turin en 1979, pousuivie dans le cadre des groupes femmes et des « intercatégorielles » (coordinations de déléguées syndicales), et dont cette rencontre d’avril dernier constituait une étape. Réflexion dont elles expliquent le point de départ dans le texte de compte rendu du congrès de 1979 : « La tentative d’approfondir l’analyse du rapport femmes/travail avait son équivalent dans l’attitude nouvelle des nouvelles embauchées : changer le travail pour le rendre à la mesure des femmes. » Car le monde du travail n’est pas neutre, c’est un monde masculin, régi par des valeurs masculines dans lesquelles les femmes, en général, ne se reconnaissent pas : compétitivité, agressivité, respect de la hiérarchie, etc.

Encore une fois, ce n’est pas une question de « nature » féminine ou masculine qui expliquerait ces différences : c’est que le travail n’a pas la même valeur sociale pour les uns et pour les autres. C’est lui qui permet aux hommes de se situer et de se valoriser socialement : ils s’y investiront donc souvent totalement, s’identifieront à lui. Pour les femmes par contre, impossible de séparer complètement présence au travail et présence à la maison, vie publique et vie privée, puisque leur fonction prioritaire est celle de mère et d’épouse. C’est dans cette impossibilité que se trouve la racine des valeurs différentes portées par les femmes : « Elles refusent de consacrer toute leur énergie à leur travail, et sont donc plus axées sur la qualité de celui-ci que sur un souci de carrière et d’arrivisme, remettant ainsi en cause les notions de compétitivité et de hiérarchie. » Beaucoup d’interventions, dans les diverses commissions de la rencontre, revenaient sur ces questions, cher- chant à mettre en évidence toutes les manifestations de la « différence » dans le travail : « Une plus grande demande de rapports humains, un sens plus développé du travail collectif » ; ou encore « une demande de travail moins rigide et plus diversifié, plus concret également ». Dans la commission sur les nouvelles technologies, par exemple, des informaticiennes expliquaient les constatations qu’elles avaient pu faire dans leur métier : les hommes se passionnent quel que soit le problème qu’ils ont à traiter, c’est comme un jeu pour eux, ce qui compte c’est la démarche intellectuelle ; alors que les femmes s’impliquent baucoup moins si elles ne voient pas d’objectif au projet sur lequel elles travaillent, ou si elles ne sont pas d’accord avec celui-ci.

En rester à ces constats serait insuffisant : ce qui est plus important, c’est que ces « différences » entrent en contradiction avec le système actuel d’organisation du travail, et qu’elles peuvent être ainsi la source d’une remise en cause de celui-ci : « Comment faire de ces valeurs positives des instruments collectifs de modification des diverses formes de travail ? », demandent les Italiennes dans le texte issu de leur congrès de 1979. Objectif repris par les coordinations des femmes syndicalistes, dont un autre texte, écrit pour la rencontre de cette année, relate les tentatives pour élaborer une politique « qui transforme les différences entre femmes et hommes d’élément de faiblesse personnelle en levier capable de changer la société ». Les auteurs de ce texte (intitulé justement « Parité-différence ») citent l’exemple d’usines de la métallurgie et de l’automobile où les femmes ont été embauchées sur des postes jusque là toujours occupés par des hommes : rapidement, elles ont commencé à dénoncer la nocivité de ces postes, le manque d’hygiène, le non-respect des conditions de sécurité, et à avancer des revendications sur ces questions, dont les hommes jusqu’ici ne s’étaient guère préoccupés.

De même, parce qu’elles vivent quotidiennement la contradiction entre les tâches domestiques et la vie active à l’extérieur, les femmes sont particulièrement sensibles aux revendications concernant la transformation du mode de vie et avancent souvent des exigences sociales beaucoup plus radicales que les hommes (développement des équipements collectifs en particulier).

La crise reste une réalité incontournable

Mais plusieurs autres participantes à la rencontre, tout en reconnaissant l’intérêt de ces questions, exprimèrent néanmoins quelques inquiétudes : attention, à hop parler de « différence », ne risque-ton pas d’oublier que l’« égalité » est loin d’être acquise, que l’insertion des femmes dans le monde du travail, par exemple, est au contraire de plus en plus menacée ? A force de mettre l’accent sur les aspects idéologiques, ne finit-on pas par escamoter les problèmes économiques et politiques très concrets, par sous-estimer la gravité des attaques qui se multiplient aujourd’hui contre les femmes au nom de la crise économique ?

Quand des milliers de travailleuses sont licenciées par suite de la restructuration des entreprises, que l’emploi de milliers d’autres est menacé, dans le secteur tertiaire, par l’utilisation croissante des nouvelles technologies, que la plupart de celles qui avaient réussi il y a quelques années à se faire engager chez Fiat se retrouvent aujourd’hui en chômage technique ; quand les patrons s’arrangent pour contourner la loi de parité lors de l’embauche, et cherchent à généraliser le travail à temps partiel ; quand de tous côtés fleurissent les discours sur le rôle de « mère avant tout » des femmes... Face à tout cela, il semble difficile de nier l’importance et l’urgence d’une bataille pour défendre le droit à l’emploi des femmes. D’autant moins que le problème se pose à peu près de la même façon dans l’ensemble des pays européens, comme l’ont fait remarquer de nombreuses interventions, montrant la forme concrète que prend dans chacun d’eux les attaques contre les droits des femmes (voir à ce sujet la première partie de ce dossier).

Dans ces conditions, l’attitude de certaines féministes italiennes — qui voulaient cantonner le débat sur le terrain du qualitatif, se contentant de parler de « la nécessité de bâtir un nouveau type de travail, de développer les capacités d’imaginaire des femmes dans le monde du travail » — cette attitude ne signifie-t-elle pas un refus de lutter contre les conséquences de la crise ?

Mais il faut se garder de toute généralisation abusive et de toute condamnation hâtive : cette position est loin d’être partagée par l’ensemble des Italiennes. Beaucoup d’autres, au contraire, tout en se réclamant de la « lutte pour la différence », étaient d’accord avec la nécessité d’une bataille pour la défense des acquis et des droits des femmes : « La lutte pour la parité est nécessaire pour nous permettre d’affirmer notre propre différence. Celle-ci ne doit pas être un prétexte pour annuler les droits acquis. » La poursuite des débats sur le plan idéologique, la recherche de la spécificité et de l’identité des femmes, ne sont donc pas incompatibles avec la lutte contre la crise et l’action sur le terrain revendicatif.

Poursuivre les débats sans céder aux tentations de repli

Les risques ne sont cependant pas inexistants : dans une période difficile, de crise économique, d�taques très dures de la bourgeoisie contre tous les acquis des travailleurs et des travailleuses, en l’absence d’un mouvement social fort et de perspectives claires, la démarche prônée par les Italiennes, si elle ne s’appuie pas sur la conscience politique des enjeux de cette situation, peut effectivement conduire au repli idéologique et à une logique d’acceptation de la crise. L’insistance sur le qualitatif devient alors un prétexte pour justifier le refus de se battre sur le quantitatif et la défense des acquis, et le discours sur la « différence » ne sert plus qu’à masquer cette politique d’acceptation de la crise et de ses conséquences pour les femmes. Qui ne voit par exemple comment les critiques exprimées par certaines Italiennes sur « les horaires trop rigides », sur « le besoin qu’éprouvent les femmes d’une plus grande flexibilité du travail et des horaires », si elles ne sont pas liées à la revendication de baisse du temps de travail pour tous les travailleurs, rentrent trop bie en concordance avec les objectifs actuels du patronat, qui s’appuie sur cette « demande » des femmes pour développer le travail à temps partiel, afin d’adapter la main-d’œuvre féminine aux besoins de la production, en la rendant justement plus « flexible ».

Autre exemple, celui des services sociaux : de la critique — juste — du fonctionnement de ces services, qui ne prennent guère en compte les besoins des utilisatrices, certaines passent directement à la proposition de services alternatifs autogérés, à la recherche de lieux où « vivre autrement », sans poser d’aucune manière le problème de la lutte pour l’embauche de personnel supplémentaire dans les services publics, ni celui de la réaction aux coupes claires que le gouvernement italien est en train d’effectuer dans les budgets sociaux.

Oui, les risques de « dérapage » existent. Mais dire cela, ce n’est pas condamner en bloc la démarche du mouvement des femmes italien : ces risques n’ont rien d’inéluctable, la seule garantie c’est une politique claire de refus de la crise, de refus que les femmes en fassent les frais. Et souligner les divergences ne veut pas dire pour nous balayer d’un revers de main toutes les questions posées à Turin par les Italiennes.

Si nous dénonçons tout repli sur la lutte idéologique, à l’inverse nous pensons qu’il ne saurait y avoir d’un côté la réflexion, l’analyse de l’oppression des femmes, qui seraient le « supplément d’âme » du mouvement féministe dans les périodes « fastes », et de l’autre simplement les revendications « économiques » sur lesquelles le mouvement devrait se retrancher en période de crise. Ce sont ces deux aspects que nous devons lier pour construire le mouvement autonome des femmes.

Anne-Marie Granger

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