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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

République dominicaine : Interview de deux militantes du CIPAF

· Cahiers du féminisme, n° 25, 1983 · p. 32-34 · 1 618 mots

L'ancienne He de la Hispaniola , dans la mer des Caraïbes, à coté de Cuba, est aujourd'hui partagée entre Haïti et la République Dominicaine. Cette dernière compte aujourd’hui six millions d'habitants.

« La Hispaniola, pendant des siècles, fut synonyme d’aventure pour les colons européens. Sang et sucre. (...) Avant lïndépendance, quarante mille planteurs devaient leur prospérité à près d’un demi-million d’esclaves (...) », rappelle l’écrivain latino-américain Eduardo Galeano, dans son livre les Veines ouvertes de l’Amérique latine (l).

En 1804, à la suite de la révolte dirigée et symbolisée par Toussaint Louverture, Haïti devint la première République libre d’Amérique latine, le premier Etat noir indépendant au monde.

Dans l’autre moitié de Tile, par contre, blancs et mulâtres, en unissant leurs efforts, réussissent finalement à endiguer l’irruption de ce pouvoir noir.

En 1915, les deux pays sont occupés par les troupes américaines. Depuis lors, directement puis au moyen de dictatures imposées et soutenues par Washington, la dépendance vis-à-vis des Etats-Unis est totale.

En 1965, une nouvelle intervention directe des troupes US écrase un processus insurrectionnel : la mobilisation du peuple dominicain menaçait les intérêts de l’impérialisme.

Lors d’élections générales organisées en 1978, k victoire est revenue aux sociaux-démocrates locaux Se présentant comme des << réformistes modérés », nt remettant en rien en question l’essentiel, c’est-à-dire les mécanismes de la domination impérialiste, ils on, néanmoins rétabli quelques-unes des libertés démocratiques fondamentales.

Nous avons rencontré Quintina et Magali, femmes dominicaines, membres du CIP AF (Comité de recherches pour l’action des femmes). Les Cahiers du féminisme les ont interrogées sur la lutte des femmes dans leur pays.

• Pouvez-vous caractériser les différentes composantes du mouvement féministe en République Dominicaine ?

Le mouvement féministe est très récent. Il est apparu seulement en 1978, au moment de la chute de J. Balaguer, dictateur depuis douze ans, et de l’arrivée de la social-démocratie.

L’origine des groupes féministes est liée aux partis de « la gauche critique ». Au début, ces groupes étaient assez faibles, mais aujourd’hui, cinq ans après, leur influence est considérable, surtout dans les centres urbains, comme Saint Domingue, la capitale, et Santiago.

En fait, depuis les années cinquante, des groupes de femmes existaient sous la forme de groupes de quartier, de clubs de femmes au foyer, de centres de mères, de groupes de paysannes, de « communautés de base », etc. (2).

Dans les années soixante-dix, il y a dans les villes de nombreuses manifestations contre la baisse du niveau de vie, l’inflation et la hausse des prix : les comités de femmes participent activement à ces luttes qui furent, surtout en 1974, extrêmement massives. Mais aujourd’hui, ces comités sont affaiblis et tentent partiellement de gagner une certaine indé-

Dessin tiré du livre « Capitalisme et patriarcat >>, édité par le CIPAF.

pendance vis-à-vis des ministères, des instituts et des paroisses — dont la politique n’a pas débouché sur une amélioration réelle de la vie des femmes.

En plus, avec la généralisation de la télévision (3) et d’un certain nombre de divertissements, en raison des difficultés liées au manque d’infrastructures, les réunions en vue d’un travail collectif sont de plus en plus rares et cela contribue à l’atomisation des femmes de la ville.

Enfin, le gouvernement de Balaguer a réussi à manipuler ces comités de femmes grâce au programme d’assistance. Par exemple, le gouvernement a organisé la « Croisade amour » avec des centres dans tous les quartiers de la capitale, chargés de la distribution des biens alimentaires. des machines à coudre ou des ustensiles ménagers. Cela lui a permis de mobiliser les femmes des villes en soutien à sa politique, avec un tel succès que les structures de cette croisade représentaient plus de forces que le parti au pouvoir.

La décision de l »ONU de faire dé l’année 1975 l’année internationale de la femme a suscité sur la question des droits des

Dessin tiré du livre « Capitalisme et patriarcat », édité par le CIPAF

Unis dans la lutte

Unis dans la lutte.

femmes des débats publics généraux, mais qui ont permis une certaine prise de conscience féministe.

• Quelle est la situation des groupes féministes en 1983 ?

Il y a eu plusieurs groupes féministes de réflexion ou d’autoconscience, mais dont la vie a été précaire parce qu’ils ne sont pas parvenus à se lier, au moment voulu, à une pratique.

Actuellement, cinq groupes font un travail qui a un impact important sur la population. Dans les conditions de retour à la démocratie, les groupes peuvent utiliser tous les moyens de communication (télévision, radio, journaux), et susciter des débats publics.

Par exemple, un des groupes a fait un travail d’information et de sensibilisation sur les chansons qui incitent à la violence à l’égard des femmes et qui dénigrent l’image des femmes. Il y a eu des débats avec des tables rondes, des interventions à la radio, des programmes à la télévision, des manifestations de rue, la publication de bulletins, tracts et pétitions. Une large discussion publique a été imposée sur les questions suivantes : faut-il interdire ces chansons, quelles chansons alternatives, pourquoi ces chansons sont-elles machistes, pourquoi reproduisent-elles des images aliénées de la femme ?

• Quelles sont les femmes qui viennent dans les groupes féministes ?

Il faut dire qu’en République Dominicaine, il y a eu depuis quinze ans un processus original de démocratisation de l’enseignement. Ainsi, l’université autonome de Saint-Domingue a supprimé les examens d’admission à partir de 1965 et a réduit à vingt dollars environ le montant de l’inscription et des frais de scolarité. Le transport et le restaurant universitaire sont complètement subventionnés. De huit mille étudiants en 1964, on est passé à cinquante mille aujourd’hui.

De nombreuses femmes ont ainsi eu accès à l’université et aux carrières traditionnellement masculines comme la médecine (50 96 des étudiants en médecine sont des femmes), l’architecture, etc.

Donc, dans les groupes féministes, il y a des femmes d’origine très variée, mais pas de femmes des couches les plus privilégiées. C’est la force du mouvement antiimpérialiste et l’importance des débats politiques en République Dominicaine qui permettent de comprendre pourquoi les femmes qui participent aux groupes féministes viennent majoritairement des partis de gauche.

• Existe-t-il une coordination des groupes de femmes en République Dominicaine ?

A partir de la première rencontre féministe de l’Amérique latine en 1981 à Bogota, on a créé une Coordination des associations féministes. En novembre de la même année, on a choisi de célébrer également l’anniversaire du 25 novem bre (4).

A l’occasion de cet anniversaire, on a journées du 8 Mars et du 25 Novembre.

En 1983, elle avait décidé de faire du 8 Mars une grande journée de mobilisation : il y a eu une quinzaine de programmes à la radio et à la télévision dans la semaine. Le jour même, il y a eu deux cents rassemblements publics dans tout le pays. Un bulletin sur le 8 Mars et la lutte des femmes a été diffusé. Des affiches ont été publiées. Les quatre plus grands journaux de la République Dominicaine avaient consacré leurs éditoriaux à la lutte des femmes. Et les chansons litigieuses ne sont pas passées sur les ondes ce jour-là.

• Quelles sont vos perspectives et vos débats actuels ?

Nous voulons contribuer à la définition et à une pratique du féminisme latino-américain. A Bogota, on a déjà beaucoup discuté en vue d’un élargisse-

Tract d'appel au premier séminaire national des méthodes et techniques de recherches au sujet de la femme paysanne.

organisé une semaine de débats où, pour la première fois, furent exposés largement les sujets et les revendications féministes. Chaque jour était consacré à la dénonciation d’une forme de violence spécifique (dans les mass médias, dans le travail, dans la famille, la violence sexuelle, etc.).

• Cette semaine a-t-elle été un succès?

Ce fut extraordinaire, avec une participation massive. On a sorti un disque 45 tours, on a collé des affiches dans presque tout le pays, on a fait des interventions à la radio et à la télévision, on a organisé aussi trois meetings publics : l’un avec le témoignage de femmes violées, l’autre sur la situation des femmes travailleuses, et le troisième, qui clôturait la semaine, avait pour thème la violence politique.

La coordination continue à exister et elle a organisé de manière unitaire les

Tract d'appel au premier séminaire national des méthodes et techniques de recherches au sujet de la femme paysanne

Intégrons la lutte syndicale

Intégrons la lutte syndicale.

// est interdit d'employer des femmes à des travaux souterrains ou qui leur feraient courir un danger pour leur vie ou leur santé

Dessin tiré du livre « Capitalisme et patriarcat » édité par le CIPAF.

Dessin tiré du livre « Capitalisme et patriarcat » édité par le CIPAF

ment de la lutte des femmes, des liens à créer entre les mouvements féministes autonomes et les organisations de femmes (clubs de mères, comités de quartier, femmes paysannes, etc.) qui ne se définissent pas comme féministes, mais qui ont une grande stabilité et une longue histoire de luttes.

Nous voulons créer une organisation forte, un mouvement féministe de masse qui soit capable, au moment de la lutte, non seulement d’être présent, mais aussi d’imposer des alliances avec les secteurs impliqués dans le changement social. Nous voulons être insérées dans la lutte révolutionnaire et créer un rapport de forces pour que, une fois le pouvoir pris, il ne soit pas possible que nous ne recevions que des miettes, comme cela a toujours été le cas au cours de l’histoire.

• Peut-il exister un féminisme latino-américain ?

Entre les groupes de recherches du Pérou, du Mexique, de l’Equateur ou de la République Dominicaine par exemple, les caractéristiques communes sont multiples et les coïncidences théoriques et politiques incroyablement nombreuses. Nous travaillons dans la même voie, ce qui ouvre la possibilité d’un féminisme latino-américain (travail d’animation dans les quartiers populaires, recherches éducation-action. travail syndical, travail dans le mouvement paysan, etc.).

Nous croyons que le mouvement des femmes peut se transformer en force politique majeure en Amérique latine dans les prochaines années.

Propos recueillis par Louise Briceno

Notes

  1. 1. E. Galeano : les Veines ouvertès de l’Amérique latine. Terre humaine. Plon.
  2. 2. Dans les années cinquante-soixante. en effet, dans les zones rurales, des organismes comme Caritas International ou l’Eglise ont impulsé une politique d'assistance en formant des petits groupes de femmes dans le but «d’aider les familles pauvres à améliorer leurs conditions de vie ». Mais dans les années soixante-soixante-dix. des organisations internationales (FAO. Institut interaméricain de sciences agricoles. etc.) et quelques gouvernements choisirent une nouvelle politique qui consiste à «intégrer les femmes au développement » en créant des jardins potagers. des fermes familiales, en donnant des cours de diététique, etc. Mais cette intégration des femmes à
  3. la production est toujours restée marginale et secondaire par rapport au budget familial.
  4. 3. On a pu vérifier qu’à l’heure des feuilletons de l’après-midi, il était impossible de convoquer une réunion ou de proposer une quelconqueinitiative.
  5. 4. A la rencontre de Bogota, on a déclaré le 25 Novembre journée latino-américaine de dénonciation de la violence contre les femmes, sur proposition de la délégation dominicaine : le 25 novembre 1960.1e dictateur Trujillo a assassiné les trois soeurs Miraval qui avaient fondé le mouvement clandestin de lutte contre la dictature. La rencontre de Bogota a ainsi décidé d’impulser une campagne contre toutes les formes de violence contre les femmes.

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