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SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

2e rencontre des femmes latino américaines à Lima

Cahiers du féminisme, n° 26, automne 1983 · p. 27-29 · 2 558 mots

Le comité de rédaction des Cahiers du Féminisme a reçu un long compte-rendu à propos de la deuxième rencontre féministe latino-américaine et de la Caraïbe, qui s'est tenue à Lima du 19 au 22 juillet. Nous en publions ci-dessous de larges extraits. Nos camarades colombiennes ont déjà relaté cette rencontre dans Combate Socialista, organe du Parti socialiste révolutionnaire (PSR , section colombienne de la IVe Internationale) : le mouvement féministe du continent Iptino-américain est « un mouvement social qui est encore à une phase de propagande, qui cherche son identité à travers la diversité. L ' élément le plus intéressant de cette rencontre fut précisément de per-i mettre l'expression des différentes conceptions et nuances qui traversent le mouvement féministe ». L 'article ci-dessous est partisan, il défend la position des « féministes lutte de classes ». Les Cahiers du féminisme espèrent qu'un débat peut s'engager et que d'autres contributions sur le féminisme latino-américain leur parviendront.

Du 19 au 22 juillet s’est tenue à Lima la deuxième rencontre féministe latino-américaine et de la Caraïbe. Sept cents femmes, deux fois plus qu’à la rencontre de Bogota en 1981, venues de 12 pays, ont pendant quatre jours confronté leurs expériences et leurs interrogations. On mesure mal en Europe le tour de force que signifie une rencontre à l’échelle de ce continent, où la crise économique le dispute aux conflits armés et aux catastrophes naturelles pour dresser un terrible tableau de certains pays. Dans ce contexte particulièrement tragique, la radicalisation des femmes prend toute sa signification : du Mexique au Chili, du Pérou au Costa Rica, des mouvements féministes naissent et se développent. Le nécessaire combat des femmes contre leur oppression spécifique et la construction d’organisations, qui leur soient propres, sont des points désormais acquis. Les participantes à la Rencontre étaient ! majoritairement bourgeoises et petites-j bourgeoises, mais la présence de quel-[ ques militantes et dirigeantes syndicales f ou de quartiers populaires s’affirmant féministes, et l’expérience accumulée par de très nombreuses femmes parmi leurs compagnes des milieux les plus défavorisés, permettent d’apprécier le chemin parcouru depuis 1975 (année internationale de la femme ; conférence de Mexico). On regrettera d’autant plus l’absence de l’Amérique en guerre : Salvador, Guatemala et surtout Nicaragua et Cuba. Ces pays restent pour les féministes les derniers territoires « à libérer » et cela pourrait leur sembler un paradoxe si toute leur histoire ne les avait habituées à voir se rallier en dernier à leur combat ceux et celles qui auraient dû en être les plus proches.

Quelle rencontre pour quel féminisme ?

Le comité organisateur avait préparé une rencontre soigneusement structurée autour d’un thème unique : le patriarcat. (...) L’objectif non avoué de cette organisation minutieuse était en fait d’éviter à tout prix le débat qui avait affleuré à Bogota, et d’interdire toute manifestation des « politiques »(...) Si l’on ajoute que le prix de la rencontre interdisait la participation de toutes les femmes aux revenus modestes, on comprendra que l’ambiance n’était pas à l’ optimisme parmi les groupes « hérétiques » de Lima, lesquels avaient eu tout le temps depuis un an de voir se rétrécir la porte de la rencontre. Comment y faire passer la réalité des femmes, de toutes les femmes de l’Amérique latine ? Des menaces de boycott et de contre-manifestations planaient dans l’air et les solutions les plus extraordinaires étaient tour à tour envisagées comme par exemple celle de faire entrer les féministes les plus pauvres en les cachant dans les coffres des rares voitures dont leurs compagnes pouvaient disposer !

Cependant, les organisatrices acceptaient somme toute avec bonne humeur d’abandonner la direction de la rencontre. Des ateliers « libres » où l’on retrouvait enfin l’ambiance habituelle d’une rencontre féministe se formèrent un peu partout.

Féminisme, classes sociales et néo-colonialisme

Les groupes féministes latino-américains ne sont pas des groupes au sens où on l’entend par exemple en France, mais plutôt des instituts qui se créent sur un projet de recherche ou de travail en direction des femmes, financés par des fondations auxquelles il faut rendre régulièrement des comptes. Ces instituts étudient et diffusent les idées féministes, font de l’éducation dans les quartiers populaires, offrent bibliothèques, dossiers, conseils juridiques, etc., tous les services dont peuvent avoir besoin les femmes, surtout les plus démunies. L’argent joue un rôle très important dans l’apparition du féminisme en Amérique latine et, ce qui est plus gênant, cet argent vient tout droit des fondations impérialistes, ce qui constitue un frein évident au développement de mouvements de masse authentiquement latino-américains. Les organisatrices nous ont présenté au début de la rencontre un magnifique rapport financier, en omettant seulement de dire que c’est la fondation Ford qui avait avancé l’argent... Il semble que plus le pays est pauvre et plus les féministes sont riches. Au Pérou, les organisations féministes ont des permanentes payées, confortablement dit-on ; dans un pays où plus de la moitié de la population est sous-employée, « faire dans » la libération des femmes est devenu un fabuleux filon ! (...). Le vieux mot d’ordre de Simone de Beauvoir « la libération commence par le porte-monnaie » n’a pas atteint ce côté-ci de l’Atlantique. En Amérique latine, la plupart des femmes qui travaillent — ce qui n’est pas le cas le plus fréquent — ne reçoivent pas de salaire suffisant pour se permettre de divorcer ou de quitter la maison familiale si elles le désirent. Elles vivent « entretenues » par leur oppresseur, père ou époux, comme les groupes vivent « entretenus » par les fondations des compagnies étrangères qui exploitent les différents pays. Quand le contact s’arrête, le local, la revue, le projet s’arrêtent aussi. Parler alors d’« autonomie » en réduisant cette notion aux relations avec les partis politiques est dérisoire : n’aurait-il pas été plus « autonome » de se faire aider pour la préparation de la rencontre par des partis et des organisations anti-impérialistes et engagés dans la lutte pour la libération de leur peuple. Le deuxième endroit où le bât blesse, c’est que les théories féministes sur lesquelles s’appuient les groupes latino-américains sont en général celles élaborées depuis quinze ans, en particulier aux Etats-Unis. C’est peut-être la plus grande déception de la rencontre : elle n’a pas permis réellement d’avancer dans l’analyse, et même la simple connaissance, des problèmes que vivent tous les jours les femmes latino-américaines.

La « commission idéologie » a travaillé pendant un an sur des textes nord-américains sans s’interroger apparemment sur la possibilité d’appliquer tel quel à l’Amérique latine le concept de patriarcat : il s’agissait en quelque sorte de partir d’un moule élaboré ailleurs pour y faire entrer tant bien que mal la réalité locale. (...) Tout se passe comme si le féminisme latino-américain avait tenté de s’édifier sans que le concept de libération ait été posé. Ici on ne parle pas de « mouvement de libération des femmes » mais « d’organisations féministes ». La notion de patriarcat choisie comme axe de travail pour la rencontre permet de se cantonner à une description des faits, alors que celle de libération aurait conduit à aborder la question des moyens, des actions à mener, de la stratégie. (...)

Mais les choses sont en train de changer : la deuxième rencontre marque sans doute le tournant. La presse de Lima a soudain découvert qu’on peut être féministe et préoccupée de la réalité sociale, qu’on peut être féministe et révolution- naire. « Il n’y a pas de féminisme sans socialisme », telle fut la phrase explosive qui a provoqué bien des remous à la 2e rencontre latino-américaine et de la Caraïbe (El Diario, 1/8/83). « Il est clair maintenant qu’il existe deux tendances marquées : l’une se réclamant d’un féminisme inscrit dans le contexte social et l’autre qui est une recherche de l’identité féminine coupée de ce qui l’entoure. » (El Diario, 25/7/83.)

Quel féminisme pour l’Amérique latine ?

Les différentes tendances de la rencontre ne doivent pas être comprises à travers la réalité européenne.

Il n’y a pas à proprement parler de courant « sexiste radical ». La grande majorité des féministes latino-américaines sont mariées et mères de famille, et ne semblent nullement désireuses de changer de statut. Une commission sur le lesbianisme a fonctionné lors de la rencontre, mais elle n’a pas défendu l’homosexualité comme une position plus pure et radicale ; ce type de débat ne semble pas exister ou tout du moins présenter un caractère suffisamment important pour que des courants se cristallisent sur de telles positions. Les courants théoriques que les féministes « lutte de classe » ont trouvés en face d’elles étaient les suivants : une conception du féminisme qui le réduit à la défense des revendications spécifiques des femmes à l’exclusion de toutes autres, qui doivent être prises en charge par les partis et syndicats. Ces femmes ne s’opposent pas forcément à la « double appartenance », mais lorsqu’elles militent dans un parti, elles opèrent une coupure totale entre leurs deux activités. C’est leur façon de vivre l’autonomie : le cloisonnement. (...) Le second adversaire était plus divertissant parce qu’inattendu : la Rencontre de Lima a été marquée par une offensive de la social-démocratie internationale par l’intermédiaire des exilées chiliennes. C’est dans la commission « Patriarcat et pouvoir » qu’a eu lieu le débat d’orientation. Cette commission était animée par Judith Astelarra, théoricienne connue en Amérique latine, envoyée par le PSOE espagnol, qui a introduit la discussion en se livrant à une critique des « Etats autoritaires » — dictatures à la Pinochet ou pays socialistes — pour défendre sans complexe les démocraties libérales, « l’espace démocratique » qui conviendrait le mieux aux femmes. Les revendications de la classe ouvrière, expliqua-t-elle, ne peuvent se lier à celle des femmes... En fait de démocratie, toutes les positions pouvaient s’exprimer sauf la position « lutte de classes ». C’était d’autant plus difficile pour les militantes de ce courant que jusque dans les semaines précédant la rencontre, le débat avait été confus. Les mouvements féministes qui naissent en général dans le sillage des mouvements politiques et sociaux se considèrent automatiquement à gauche et se déclarent très souvent anti-impérialistes quand ce n’est pas carrément socialistes. Il n’était donc pas possible de mener le débat sur des textes ou des déclarations de principe puisque « tout le monde est d’accord ». Ce fut le premier argument que se vit opposer la militante dominicaine qui lut devant l’assemblée générale la déclaration : « Pour un mouvement féministe latino-américain et de la Caraïbe. » Ce texte signé par une vingtaine d’organisations de huit pays différents, préparé au fil de la rencontre sur la base d’un premier texte « Vers un féminisme péruvien », est la première expression d’un courant féministe lutte de classe à l’échelle de l’Amérique latine. Quant au débat sur la pratique, la conception et l’organisation de la rencontre, la conception du féminisme — qui seul aurait pu permettre d’éclaircir les différentes positions — les organisatrices avaient tout fait pour éviter qu’il ait lieu. (...) Le problème de l’absence des femmes des secteurs populaires à la rencontre a suscité le clivage le plus net entre les différents courants et a souligné le retard que les organisations féministes petites-bourgeoises ont pris sur la réalité de leur pays respectif. Bien que ces organisa- tions fassent parmi les femmes des quartiers populaires un travail intéressant qui contribue à l’éveil d’une conscience féministe, il ne leur serait pas venu à l’idée de faire une rencontre où toutes auraient pu se trouver côte à côte. Pour ces courants, le féminisme n’est pas une pratique révolutionnaire destinée à changer la vie mais une théorie extérieure qu’il s’agit d’assimiler. Les seules qui peuvent prétendre mener à bien 1 cette œuvre sont celles qui possèdent les moyens intellectuels et matériels de le faire.

C’est dans ce domaine que l’on peut mesurer le mieux la coupure entre les ' groupes féministes et la réalité des lut-! tes de femmes en Amérique latine. Les I femmes du peuple sont de tous les com-' bats : elles manifestent seules, organi-! sent des grèves, se battent contre la police ou l’armée, dirigent des actions de guérilla, des attaques de commando, souffrent la prison, la torture, la mort. Elles créent des « comités de femmes » pour pouvoir participer aux grèves de leurs maris, et lorsque ceux-ci disparaissent dans les geôles de la répression, c’est encore elles qui leur évitent souvent la mort en faisant la grève de la faim. Elles sont souvent chefs de famille, et 1 seul soutien économique du foyer quand le mari a disparu ou lorsqu’il est au chômage. Leur pouvoir de décision semble beaucoup plus grand que ce que l’on croit en général : ce sont elles qui administrent le budget familial, qui suivent les études des enfants, et elles prennent part de façon décisive à la vie politique quand elles dictent à leurs maris l’attitude à prendre dans une grève ou une lutte.

Ces femmes naturellement sont « anti-) féministes » pour les raisons exposées plus haut, c’est-à-dire qu’elles ne se disent pas « féministes », mais toute leur vie est une rupture totale avec le rôle traditionnel de la femme. Une militante de UMBO (Union des femmes boliviennes) a raconté comment s’est déroulée une rencontre de 700 femmes ouvrières et paysannes dans ce pays. A leur retour au foyer, toutes les participantes se firent copieusement battre par leurs maris (selon une pratique courante...) mais elles déclarèrent qu’elles avaient été si heureuses de se retrouver entre elles, que, malgré les représailles, elles étaient prêtes à recommencer. Au Pérou, une autre militante ayant suggéré de fêter le 8 Mars dans un quartier populaire, les femmes arrivèrent à 3 000, avec leurs banderoles et leurs slogans, des sketches sur le travail domestique, le partage des tâches êt les rapports avec le mari.

Alors quel est le problème ?... Tout simplement, qu’une féministe de Lima ou de Mexico se sent plus proche d’une Anglaise et d’une Italienne, mais qu’elle ne sait pas comment s’adresser à une paysanne ou une ouvrière de son pays. Ce fut une grande question de la rencontre : quel travail féministe faire dans les quartiers populaires ?(...) C’est dans cette direction que se situe l’avenir du féminisme en Amérique latine. Organiser, coordonner ce qui existe, les groupes féministes et les mille et un comités, les clubs, toutes les organisations de femmes et les syndicats d’employées domestiques, aider à la naissance et à la manifestation dans ces structures d’une conscience et d’une pratique féministes, voilà la tâche des féministes révolutionnaires. C’est de cette tâche et de cet ave- nir que sont porteuses les signataires de la déclaration « Pour un féminisme latino-américain et de la Caraïbe ». Beaucoup sont des militantes de partis politiques et toutes ne militent pas dans des groupes féministes parce que dans certains pays comme la Bolivie il n’en existe pas encore, mais la claire conscience qu’elles ont de la problématique féministe et l’amour profond qui les lie aux femmes les plus pauvres de leur pays, sont le meilleur garant pour la construction de mouvements de femmes authentiquement latino-américains et libérateurs. La rencontre de Lima a éclairci la perspective et a montré le chemin à suivre : tout reste encore à préciser par la pratique dans chacun des pays, mais les deux années à venir peuvent être riches d’expériences. Rendez-vous pour le bilan au Brésil en 1985 !...

Correspondante

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