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CULTURE

Anna K : Costa-Gavras trahi par les bons sentiments

· Cahiers du féminisme, n° 26, automne 1983 · p. 33 · 820 mots

En un sens, le cinéma de Costa-Gavras a toujours été un art d'édification. De Z à Missing, en passant par L’Aveu, il est dominé par le goût des « grands sujets ». Avec une constance et un allant un peu scout, il met en images claires et souvent fortes une réflexion humaniste, progressiste sur les grands-problèmes-de-notre-temps : fascisme, dictature, totalitarisme, etc. Son dernier film, Hanna K. ne sort pas de ce cadre. On y aborde de front, sans ambages ni complexes, une autre « question brûlante » de l'époque : l'explosive superposition d'Israël et de la Palestine sur la même terre, la dramatique confrontation des Juifs et des Arabes en ce Proche-Orient déchiré, meurtri. . .

A dire vrai, ce ne sont pas les bonnes intentions qui manquent, dans ce film. Fondamentalement, son propos est de rendre justice à un jeune arabe palestinien dont la famille a été contrainte à l’exil, en 1948, lors de la fondation de l’Etat d’Israël. Transformée en musée, sa maison est offerte en pâture aux touristes de passage. Le film s’ouvre sur le « retour » illégal en Israël de cet homme, décidé à faire valoir contre vents et marées son bon droit, à récupérer sa maison, sa terre, sans armes ni violences. Son obstination le conduit tout droit à la prison d’où il ne sort que grâce à l’acharnement d’une jeune avocate juive, d’origine américaine, commise d’office pour sa défense. Libre, il entreprend d’étranges parcours qui le conduisent dans son village, dans d’anciens camps réfugiés. A la fin du film, une bombe explose dans un autocar. Est-il coupable ? La question demeure sans réponse. Quoi qu’il en soit, et malgré certaines ouvertures sur le point de vue adverse, c’est bien la présentation de l’injustice faite à cet homme et à son peuple qui constitue la trame de ce film. Le problème est qu’ au-delà des intentions, Hanna K. souffre d’un défaut majeur : destiné au plus grand nombre, le message ne peut, selon son auteur, parvenir au public que sous l’enveloppe d’une intrigue, d’une « histoire » où chacun puisse aisément trouver matière à s’identifier, s’émouvoir, rire et pleurer. Sur ce plan, le scénario de Solinas et Costa-Gavras réussit à accumuler un nombre stupéfiant de maladresses, d’invraisemblances, de situations fausses. Le plus souvent, pour commencer, on se démène en plein théâtre de boulevard : il ne suffit pas, dramatisation oblige, que Hanna tombe amoureuse de son client, le beau Palestinien, mais il faut de surcroît qu’elle ait une liaison avec le procureur israélien qui l’a fait condamner et qu’en supplément elle soit lourdement paternée par un mari français et délaissé, plus beauf que nature ; si bien qu’à l’évidence, l’intention « féministe » du scénario (faire émerger une figure de femme indépendante qui se fraie son chemin entre les écueils de volontés masculines antagoniques) se retourne en son contraire et qu’Hanna, au bout du compte, apparaît comme une pauvre fille dépassée par les événements, ballottée entre ses trois « mecs ». L’affaire tourne franchement au ridicule, vers l’épilogue, lorsque, rassemblés dans sa cuisine, les trois mecs en question règlent leurs comptes avec l’Histoire et la Vie, le revolver et le biberon à la main (Hanna a eu un enfant du juge, mais c’est plutôt le Palestinien qui s’en occupe, tandis que le Français donne des conseils puisés dans le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert...).

Quiconque connaît un tant soit peu Israël sera, de la même façon, frappé par les nombreuses incongruités politiques du scénario, qui parfois vont jusqu’à la totale incompréhension : comment accepter, par exemple, la ficelle énorme que constitue cette histoire de maison arabe transformée en musée, les photos de ses légitimes habitants demeurant, comme par hasard, intactes, soigneusement accrochées au mur, alors que, depuis toujours, l’Etat hébreu s’acharne à gommer des mémoires le passé arabe de cette terre — dans une autre scène, Costa-Gavras fait d’ailleurs clairement émerger ce problème. Comment concevoir qu’un Arabe apatride, entré illégalement en Israël, condamné puis relâché, puisse, par la suite, se promener en toute liberté dans le pays, voire vaquer à son gré dans les territoires occupés ? On pourrait ainsi multiplier les exemples d’invraisemblances, sans parler des poncifs de l’image et du dialogue : cartes postales de Jérusalem, discours stéréotypé de l’holocauste, etc.

Sur un sujet dur, sur une société brutale, Costa-Gavras a fait un film dominé par la mièvrerie où la politique se perd dans un entrelacs de love-stories trop compliqués pour qu’on y croit. Dommage.

A.B.

• Les femmes rouges de Renée Rousseau, aux éditions Albin Michel ; une étude historique très vivante sur les femmes du PCF, entre 1935 et 1956.

• La mise à nu : cahiers du GRIP n° 27, consacré à l’étude de la lutte des travailleuses de Beckaert Cokerill.

• Le Club Flora Tristan vient de publier le compte-rendu du débat avec les travailleuses de Beckaert Cokerill, du 16 avril 1983, à la Mutualité.

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Marguerite Staquet, licenciée de Bekaert : « Une volonté à toute épreuve ». photo extraite d'une mise à nu

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