Au moment où Yvette Roudy a présenté le projet de loi concernant les discriminations sexistes (c’était à l’occasion du 8 mars 1983), la presse de tous bords a semblé prise de vertige :
— les libertés de la presse, de la publicité étaient menacées ;
— les œuvres d’« art » risquaient la censure de la pubibonderie des féministes. . .
Tous frémissaient de voir leurs phantasmes limités par une loi contraignante et accusaient les féministes de vouloir brider leur imagination créatrice. Tout ce remue-ménage a prouvé, d’une part, que � cette loi, pourtant fort modeste, n ’ était pas totalement inutile, d’autre part, que la remise en cause du sexisme touchait un point sensible.
L’existence du sexisme n’est plus à prouver pour les femmes. Elles le subissent en permanence dans tous les aspects de leur vie, que ce soit dans leur activité1 professionnelle, à la maison, dans les images que leur renvoient la presse, la publicité, la littérature, le cinéma...
Une loi qui a sa raison d’être...
Pourtant, malgré, ou peut-être à cause de cette omniprésence, il est parfois difficile de faire entrer le sexisme dans une définition précise, complète, définitive. De plus, la perception des atteintes sexistes s’accroît en même temps que la conscience des femmes se libère de l’idéologie patriarcale. Ce n’esf as un hasard si le mot sexisme est tout récent. Les luttes des femmes pour obtenir l’égalité des droits, pour conquérir la libre disposition de leur corps ont été déterminantes dans cette évolution. Ce qui semblait normal et apparaissait comme une fatalité à nos grand-mères et arrières grand-mères est devenu insupportable aujourd’hui. Mais cette prise de conscience n’est ni linéaire, ni spontanée pour l’ensemble des femmes. De même que les luttes d’une minorité de femmes au cours des siècles ont été des révélateurs ou ont créé une dynamique pour le développement du mouvement féministe, un débat autour d’un projet de loi peut être utile.
La loi dite « anti-sexiste » est limitée, certes, mais le fait qu’elle existe affirme et rappelle que le sexisme est une réalité. La loi a le mérite d’inscrire les discriminations sexistes dans la liste des délits pouvant être jugés et pénalisés. Même si l’appréciation de ces délits reste l’affaire des juges, généralement peu sensibilisés, mettre certaines manifestations du sexisme sous le coup de la loi est une reconnaissance de la violence qui s’exerce contre les femmes.
... Mais qui risque d’être peu utilisable
Pourtant, il ne faut pas se faire d’illusions sur la capacité de cette loi à lutter efficacement contre le sexisme. Cela, pour plusieurs raisons :
— elle est imprécise : la loi anti-sexiste est calquée purement et simplement sur la loi anti-raciste. En ne donnant pas une définition plus précise et en ne dési-� gnant pas les victimes du sexisme, c’est-à-dire les femmes, elle escamote le véritable problème ;
— elle individualise : il appartient aux femmes qui s’estiment victimes d’une discrimination d’intenter un procès et d’en fournir la preuve. Les conditions exigées pour permettre aux associations féministes de se constituer partie civile (5 ans d’exigence légale à la date des faits, spécification explicite dans les statuts de l’association d’un objectif de lutte « contre les discriminations sexistes ») excluent de fait la plupart de ces associations. De plus, un procès coûte cher et peu de femmes isolées auront le moyen de le faire ;
— elle est inadaptée et insuffisante : le sexisme s’exprime parfois de manière grossière mais, le plus souvent, ses manifestations sont insidieuses. Il ne sera pas toujours évident et facile de faire le lien entre une publication incitant implicitement au viol, et l’accomplissement de ce délit. En ne spécifiant que les expressions les plus brutales du sexisme (violence, diffamation), elle ne combat pas les racines profondes qui préparent et justifient ces agressions verbales ou physiques.
Une loi qui ne fait pas l’unanimité
Les différents courants du mouvement des femmes sont partagés face à la loi. Une partie du mouvement, dont la plus significative est la « ligue du droit des femmes », se situe dans une défense inconditionnelle de la loi. Cette organisation s’attribue la « maternité » du projet de loi et le défend avec ardeur. A l’autre extrémité, il y a celles qui s’expriment contre la loi puisque, à leurs yeux, elle ne fait pas avancer d’un pouce la lutte contre le patriarcat.
Il y a celles qui acceptent une partie de la loi, tout en la jugeant insuffisante, mais qui refusent tout le titre ni sur la presse, sous prétexte que c’est une censure contre « l’imaginaire ».
Enfin, une partie importante des femmes du mouvement critique les insuffisances de la loi, reconnaît que, malgré son mérite d’exister, la loi sera difficile à faire appliquer, mais veut profiter de la « publicité » faite autour de la loi au moment de sa discussion à l’Assemblée nationale pour faire connaître la position du mouvement féministe sur le sexisme.
Malgré les divergences qui subsistent sur l’appréciation du contenu et sur l’efficacité de la loi, la plupart des composantes du mouvement des femmes prépare une campagne, non pas de soutien à la moi, mais contre le sexisme.
La discussion et le vote de la loi étant envisagés pour début décembre, il est prévu une réunion-débat le 27 novembre à la Mutualité. Le mouvement des femmes invite toutes les femmes à venir débattre sur ce qu’est le sexisme, mais aussi à échanger leurs expériences de luttes contre le sexisme.
EMMANUELLE