A l'occasion du 8 mars, le groupe ISKRA 1 a diffusé au cinéma Le Marais2 pendant trois semaines, une série intitulée « Planète des femmes », de Gordian Troeller et Claude Deffarge. Au fil des projections, nous découvrons ainsi la situation des femmes à Sumatra, au Togo, en Iran, en Amazonie péruvienne, en Erythrée, aux USA. Mais tous ces films ne sont pas de simples documentaires dont certains sont d’ailleurs fort intéressant3. Ils sont accompagnés en effet d ’un discours idéologique souvent très pesant et d’un simplisme navrant.
C’est sur les présupposés de ce discours que nous voudrions revenir ; ils alimentent en effet le mode de pensée de nombreux miliant(e)s tiers mondistes et tout un courant, en Anthropologie.
Deux affirmations servent de références théoriques à ces deux cinéastes :
Première affirmation : c’est l'impérialisme et le capitalisme qui, en détruisant les rapports sociaux traditionnels introduisent, de l'extérieur, les rapports de domination entre hommes et femmes. A l'appui de cette thèse, on nous présente une communauté agricole qui survit dans une région de l’île de Sumatra. Les femmes y sont collectivement propriétaires de la terre, se la transmettent de mère en fille, de même que leur nom. Les hommes eux travaillant sur la terre de leur mère ou de leur épouse. Dans cette communauté, les hommes « sans pouvoir » jouent le rôle d'intermédiaire avec le reste de l'île qui, elle, fonctionne au rythme du capitalisme et du patriarcat. Un deuxième reportage nous décrit une société tout aussi idyllique : celle d’une communauté indienne du Pérou, en Amazonie. Pour eux, les notions de propriété et de travail n’existent pas ; la forêt leur fournit en abondance gibier et subsistance. Ici encore, il y a division des tâches par sexe mais « pas de hiérarchie ». Par contre là où les missionnaires catholiques ont organisé le travail de ces indiens et ont diffusé la morale chrétienne, on découvre la misère et l’introduction des inégalités, notamment entre hommes et femmes.
A l’issue de la projection, c’est le scepticisme qui nous gagne. Il ne s’agit pas pour nous de contester la réalité des rapports hommes/femmes dans ces sociétés ; nous ne les avons pas étudiées. Il ne s'agit pas non plus de contester l’œuvre « dévastatrice » des missionnaires ; suffisamment de témoignages ont été écrits par ailleurs sur cette question pour lever nos doutes. Mais cette absence de regard critique est telle chez ces deux cinéastes qu’ils en réintroduisent à propos de Sumatra la confusion entre société matrilinéaire et matriarcale4, qu’ils en oublient de s’interroger sur le contenu réel de ce rôle d’intermédiaire réservé aux hommes. Est-ce vraiment un rôle purement honorifique ? Enfin, nous apprenons au détour du documentaire, que cette communauté agricole (toujours à Sumatra) a été gagnée à la religion musulmane mais que cela n’a aucune conséquence sur les rapports entre hommes et femmes. Qui peut y croire ? En ce qui concerne le fonctionnement de cette communauté indienne, il nous est présenté de manière trop superficielle ; et ceci ne constitue pas une démonstration.
Le féminisme, une invention occidentale ?
La deuxième affirmation est la suivante : le féminisme est une invention occidentale, il n’a aucune base objective dans les pays du tiers monde. Selon eux, le féminisme est de plus un obstacle pour comprendre les traditions culturelles de ces pays. Deux films illustrent particulièrement ces thèses : celui sur la polygamie au Togo et celui sur l’Iran. Dans le premier, des témoignages de femmes africaines se succèdent, pour nous convaincre des bienfaits de la polygamie : franchise des rapports (en Europe, c’est l’adultère généralisé et clandestin...), partage des tâches ménagères entre plusieurs femmes, quelle liberté ! Certaines femmes néanmoins ont surtout l'air résigné « de toutes façons on ne pourra pas y échapper » mais la triste réalité apparaît travers le témoignage sans détour d’un homme à qui l’on demande ce que pensent « ses » femmes de la polygamie, il avoue :
« de toutes façons, elles n'ont rien à en penser ».
Le film sur l’Iran quant à lui (il a été tourné en 1981) tend sur la base de témoignages, à démontrer qu'il n’y a pas d’atteintes aux libertés, notamment à celles des femmes, que « tout cela c’est de la propagande impérialiste ». En 1984, ces deux cinéastes oseraient-ils faire le même film alors que des centaines d’opposants à Khomeyni qui ont renversé le Shah, ont trouvé refuge en Europe et ont témoigné sur la brutalité de la répression, à l’égard des femmes en particulier ?
Deux films échappent (ou presque) à cette vision du monde : celui sur la lutte des femmes en Erythrée dans le cadre du FPLE 5 ; à travers de nombreux témoignages, on voit comment les femmes ont pris progressivement leur place à tous les niveaux du FPLE, y compris dans les unités combattantes comment aussi des hommes ont été initiés à des tâches traditionnellement féminines comme la cuisine ; aucun de ces témoignages ne prétend que tout est réglé. Au cours de leur commentaire, les deux cinéastes ne peuvent s’empêcher tout de même de signaler que de nombreuses femmes du peuple rejoignent le FPLE et font preuve « d'un très grand équilibre bien qu’elles aient été excisées ou peut-être même à cause de cela ». Que les responsables du FPLE nous expliquent qu’ils n'ont pas voulu heurter de front des traditions anciennes comme l’excision en l’interdisant dans les zones qu’ils contrôlent et qu’ils préfèrent un travail d’éducation, cela peut se comprendre, mais que des cinéastes en rajoutent, cela est plus que choquant.
Dans le dernier film, (celui qui porte sur la lutte des femmes américaines pour l’égalité des droits dans la constitution et son échec), nos deux cinéastes retrouvent tout leur sens critique à l’égard de la droite américaine bien entendu mais aussi à l’égard du mouvement féministe américain sans pour autant tomber dans T antiféminisme le plus plat qu'ils nous avaient servi dans les films précédents.
Au bout du compte cette série, si elle a au moins l'intérêt d’ouvrir un débat sur la situation concrète des femmes en dehors du monde capitaliste développé, n'en constitue pas pour autant une contribution particulièrement positive à la lutte des femmes. Car au lieu de profiter du féminisme pour aiguiser leur sens critique et porter un regard plus riche sur les réalités socio-politiques de par le monde, ces deux cinéastes se sont servis du féminisme comme d’un repoussoir après l'avoir caricaturé. La lutte anti-impérialiste ou contre la bureaucratie soviétique n’a rien à gagner des inconditionnels de toutes sortes, prêts à défendre la polygamie, l’excision et l’enfermement des femmes pour ne pas être suspectés de complicité avec l'impérialisme. La lutte des femmes non plus.
Josette Desbois.
2. Marais 20, rue du Temple, 75004 Paris.
3. Comme celui intitulé « la vrai révolution » sur les femmes en Erythrée, ou « le dernier rire » sur les indiennes de l’Amazonie péruvienne et enfin « le retour de bâton » sur la lutte des femmes américaines.
4. Dans les sociétés matrilinéaires, la filiation se fait par le biais des femmes mais le pouvoir n’en revient pas moins aux hommes. Ce n’est ni le père ni l’époux qui disposent de l’autorité mais l’oncle maternel. « Le matriarcat » renvoie à une société dans laquelle les femmes ont le pouvoir et dominent ou/non les hommes.
5. Front Populaire de Libération de l’Erythrée.
Femmes de personnes
Un titre attirant, une publicité imposante, des valeurs sûres en tête d’affiche, tout était fait pour que l’on soit nombreuses ce soir-là à prendre la file de « Femmes de personne ». Déçues parce que la critique avait été plutôt favorable, déçues parce que si nous sommes ici ou ailleurs les femmes de personne, de gré ou de force, dans tous les cas pour respecter nos engagements, pour poursuivre une certaine « ligne de force », correspondant à notre vision féministe du monde, alors à aucun moment de ce film beau, propre et friqué, nous n’avons pu nous reconnaître dans Cécile, Idabelle, Adeline et Julie. A ces femmes-là, tout réussit : elles ont une situation, des appartements luxueux, et quand elles décident d’avoir un amant, il n’est pas question qu’elles échouent. Certaines situations prennent le contre pied des schémas traditionnels où un homme drague une femme. Ici, c’est elle qui oublie à l'aube le prénom de l’amant qu'elle vient de quitter, c’est elle qui refuse de laisser son téléphone, c'est elle encore qui tend des pièges aux hommes. Mais c’est dans cette inversion systématique (et drôle parfois) que le bât blesse : les personnages, malgré le talent des acteurs, manquent d’épaisseur et les scènes perdent toute crédibilité. Ce film est froid comme est glaciale l'atmosphère des repas conventionnels entre amis, et la révolte contre ces conventions ne sonne pas juste. On reste à la surface des choses. Il semble que l'auteur du film, Cristopher Frank, conclue à la difficulté d’être indépendante : aucune de ses héroïnes n’est heureuse. L’une tente même de mourir. Seule, celle qu’on aperçoit furtivement derrière son piano, la femme légitime de Gilquin (alias Trintignant), épouse et mère sans histoires, apparaît au terme de ce parcours mouvementé comme heureuse et équilibrée. La morale est sauve !
N. BRINK
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Notes
- 1 . ISKRA 74, rue Albert, 75013 Paris ; tél. : 583.11.18.