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Si toutes les femmes du monde...

Brésil : «Acorda Mulher !», un cri des femmes contre le chômage, l’oppression, les discriminations et la misère

· Cahiers du féminisme, n° 29, automne 1984 · p. 24-27 · 2 663 mots

Un cri des femmes contre le chômage, Foppression, les discriminations et la misère

Les femmes ont participé activement à la vie politique brésilienne au cours de ces deux dernières années notamment aux immenses mobilisations en faveur des élections directes pour le président de la République, qui ont rassemblé des millions de manifestants dans toutes les grandes concentrations urbaines du pays. Si ces manifestations n’ont pas abouti, les élections indirectes étant maintenues par les militaires au pouvoir, elles ont été l’occasion d’un processus de politisation en profondeur de la société dont la diversité des luttes actuelles témoigne.

Les élections législatives de novembre 1982, qui ont hissé au pouvoir le parti de l’opposition majoritaire — le PMDB — dans les principaux Etats du Brésil, n’ont pas eu d’incidences sur la crise économique, qui n’a pas cessé de s’approfondir depuis 1981. Cependant, des petits changements peuvent être notés, par exemple la création, à Minas » et à Sao -Paulo, en 1983, des « conseils de la condition féminine ».

Ces « conseils », d’influence et de portée limitées, en dépit de la bonne volonté de leurs membres, souvent issues de courants liés au mouvement des femmes, témoignent d’une modification institutionnelle à laquelle n’est certainement pas étrangère l’organisation des femmes au Brésil à partir de 1975 à une échelle de masse... et l’augmentation des femmes actives pendant cette même période.

L’évolution de l’activité des femmes

Le nombre de femmes actives au Brésil est passé de six millions en 1970 à douze millions en 1980 (de 18 % à 25 %). Elles constituent 37 % de la population active environ depuis la crise économique. C’est dans les régions industrielles les plus touchées par la crise, que l’augmentation du nombre de femmes salariées a été la plus forte, et on peut déduire que leur salaire, même moindre, doit servir à nourrir dorénavant toute la famille. En effet, en 1980, 84 % des femmes gagnaient de zéro à un salaire minimum, contre seulement 49 % des hommes. Cette mise au travail massive de femmes, d’abord due à l’expansion économique, et ensuite à cause de la récession, a des conséquences sur la fécondité qui a beaucoup diminué pendant cette période, sur la désyndicalisation qui s’est accrue plus que proportionnellement, sur la famille ouvrière.

obligations domestiques. Une des conséquences les plus évidentes — visibles à l’œil nu — ■ de la récession économique consiste dans le « gonflement » de ce secteur informel. Cependant, l’impact de la crise sur les familles ouvrières doit encore être mieux analysé. Nous voudrions ici indiquer cette évolution récente, pour faire mieux comprendre la participation des femmes travailleuses dans les mobilisations actuelles.

racontait que, chômeuse, elle n’avait plus de quoi payer le lait pour son bébé, et ne pouvant plus supporter ses cris de faim, était partie avec la foule chercher du lait en boîte. Elle avait été arrêtée et détenue par les forces de police et racontait son histoire, semblable à des centaines d’autres, à un journaliste venu l’interviewer dans sa cellule. Les bidonvilles, habités essentiellement par des ouvriers de l’industrie de Sao -Paulo, se sont organisés spontanément pour faire face à ces difficultés. Parmi les dirigeants de ces mouvements de « favelados » (habitants des bidonvilles) on compte essentiellement des femmes, très souvent mariées et avec enfants, qui n’hésitent pas à s’affronter en paroles et en actes à l’autorité en place, tant aux pouvoirs gouvernementaux qu’aux forces répressives.

La famille ouvrière sous la récession économique

L’organisation des ouvrières de Sao-Bernardo contre le chômage et les discriminations

Les mesures restrictives prises par le gouvernement brésilien à la fin des années quatre-vingts, après le deuxième choc pétrolier, ont provoqué une récession rapide dans l’industrie brésilienne, avec des répercussions immédiates sur l’emploi et ensuite sur les salaires, à partir des négociations avec le FMI en 1983. Le volume de l’emploi industriel à Sao-Paulo a diminué brutalement (réduction estimée à 20 % entre 1 980 et 1 984). Aujourd’hui, le taux de chômage officiel serait de l’ordre de 20 % au Brésil, en intégrant dans ces calculs le sous-emploi, mais laissant à part le chômage structurel. Or, ce chômage structurel avait été estimé par l’OIT a 35 % en 1980 î Etant donné le manque de toute forme d’allocation chômage ou de toute protection sociale contre les licenciements, les familles ouvrières sont obligées de trouver des « stratégies de survie » pour résister à la crise. Le recours au travail des femmes et au travail des enfants est un moyen d’échapper à la misère et à la faim. La recherche d’options de travail se fait tant dans le cadre des emplois formels que dans le secteur informel. Pour les femmes, les services domestiques deviennent une des sources possibles de rémunération supplémentaire. Un autre revenu pour les femmes consiste dans les activités de commerce informel, de vente de vêtements prêts-à-porter, d’objets, dans leur quartier, parmi leurs voisins et connaissances, ce qui peut être plus ou moins compatible avec leurs activités dans la sphère familiale et leurs « Devant la misère, la propriété perd ses droits. » (Emma Goldmann)

« La vraie tendresse serait dans la plus brutale des réponses : que nul n'ait plus jamais faim. » (Theodor W. Adorno, Minima Moralia)

Au Nordest, à Sao-Paulo, à Rio, des émeutes des populations ouvrières sans nourriture et sans argent ont fait la une de la presse en 1983 et 1984. L’essor désordonné des villes industrielles pendant le « miracle » économique des années soixante-dix et la dure récession commencée en 1981 ont contraint des masses de chômeurs, de chômeuses et leurs familles à attaquer des supermarchés, des magasins, pour se procurer les biens essentiels de consommation. L’inexistence de toute allocation chômage, ou de toute protection sociale en cas de licenciement économique, accule les travailleurs à des expédients plus ou moins précaires pour survivre, ces expédients devenant rares dans la mesure où la masse de chômeurs s’accroît. Contre la misère, les travailleurs pauvres des grandes villes industrielles ont affronté la police dans des explosions de révolte qui ont duré des journées entières en 1983, pendant lesquelles les manifestants ont pillé des magasins aux cris de « Je veux travailler, sinon je vais voler » et « que le gouvernement crée un supermarché pour les chômeurs »! (1)

Les femmes étaient dans ces manifestations, en participant activement aux pillages. Une de ces manifestantes

Il est peut-être plus facile de s’organiser, en tant que femme, dans un syndicat comme celui des travailleurs des industries de la chimie et de la pharmacie à Sao-Paulo, où il y a six femmes sur vingt-quatre membres à la direction du syndicat que dans un syndicat comme celui des travailleurs des industries métalliques, mécaniques et de matériel électrique de Sao-Bernardo do Campo et Diadema, où sur plus de quarante directeurs, on ne voit pas une seule femme ! Les ouvrières de Sao-Bernardo ne peuvent pas cependant passer inaperçues : elles remplaçent de plus en plus les hommes, chômeurs, dans l’activité salariée, elles résistent — et même avant les hommes — au moment où des luttes s’imposent. Pour le syndicat, le travail envers ces femmes est devenu peu à peu vital.

Elles se réunissent, elles racontent : les salaires des hommes sont plus contre les heures supplémentaires, « qui ne font qu ’accroître le chômage ».

élevés que ceux des femmes, qui travaillent plus ; les femmes chefs font des pressions insensées ; il y a des discriminations de tous ordres. Elles veulent que leur dignité de « professionnelles » soit reconnue, elles ne veulent plus être appelées « peôas » (OS) ni « estêras » (« cacas », au féminin) par les chefs. Les pressions pour augmenter le rendement ne se font que vis-à-vis des femmes, le temps de rangement des outils n’est comptabilisé que pour les hommes à la fin de leur journée de travail. Une promotion dépend soit du physique, soit de l’étude. On met des portes et on cloisonne les cabinets pour casser la solidarité entre les femmes des différents ateliers. Le salaire est si bas qu’on ne peut même pas venir au syndicat à cause des prix d’autobus.

Elles écrivent dans le journal du syndicat : elles veulent tout écrire sur l’ouvrière de la métallurgie : ce qu’elle souffre, ce qu’elle sent, et demander ensuite : pourquoi ne pas agir ? Pourquoi ne pas nous unir, au lieu de se jeter l’une contre l’autre ? « La femme a été toujours comparée à une fleur, à la sensibilité, à la maternité, à ce qui est délicat, à tout ce qu ’on appelle “ les choses féminines". Mais cette même femme travaille sur la presse, se charge de poids sur le dos, se salit de graisse, va au lavoir, pousse des chariots, plante, cueille, prend dans les bras et élève les enfants, est écrasée dans des autobus serrés, mange et dort peu, fait des miracles pour survivre au coût de la vie et, pire que tout ça, gagne moins... parce qu’elle est une femme. Cette discrimination doit être combattue ! » (Bulletin du syndicat de métallurgistes, juillet 1984). Un premier bulletin lance le débat, un deuxième propose une réunion pour analyser « pourquoi les femmes gagnent moins ». Des ouvrières lisant le tract à la porte des usines s’exclament : « Finalement, le syndicat s 'est rendu compte que les femmes gagnent moins ! » Ensuite, le groupe d’ouvrières se lance dans une campagne, promue par le syndicat des métallurgistes à l’échelle de la région,

La lutte des ouvrières de Sao-Bernardo contre les heures supplémentaires

Début août 1984, la campagne est lancée : les 48 heures hebdomadaires de travail, obligatoires au Brésil, ça suffit ! Dans le secteur de montage électrique de Volkswagen, à Sao-Bernardo, les femmes ont été les premières à refuser de faire des heures supplémentaires le samedi, entraînant dans leur mouvement les autres ateliers de montage, de peinture, de retouche, etc. Ce refus d’effectuer des heures supplémentaires a porté presque immédiatement ses fruits. L’entreprise a été obligée d’embaucher soixante-dix femmes pour accomplir les normes de production pré-fixées. Le journal du syndicat déclare que ces femmes nouvellement embauchées étaient les mêmes qui '« allaient de porte en porte demandant un emploi, des mères de famille qui étaient au chômage » ! et les exhorte à garder en mémoire cette résistance des ouvrières de l’atelier de montage électrique : « Elles ne pourront jamais oublier que leur emploi d’aujourd’hui a été le résultat de la lutte de leurs camarades. Elles doivent s’engager, au nom de tant d'autres qui continuent de l’autre côté des grilles, à dire non aux heures supplémentaires / »

Une grève de femmes contre le chômage et le harcèlement des chefs

Dans un des secteurs les plus combatifs du mouvement ouvrier — la métallurgie de la ville de Sao-Paulo — a eu lieu une grève avec occupation d’usine, pour la première fois depuis les années soixante, et contre ceux qui pronostiquaient la disparition des « occupations d’usines », qui ne seraient pas compatibles avec le « caractère du

Jornal da muhler

Bulletin de la maison des femmes de Grajan

travailleur brésilien »... En effet, les femmes ont été les principales protagonistes de cette occupation, étant majoritaires dans l’usine, résistant même à la visite — vers 23 h 30 de leurs maris venus les chercher pour rentrer à la maison. Les revendications sur lesquelles ces ouvrières de la métallurgie se battaient portaient sur les licenciements en cours dans l’usine ; pour la création d’une commission d’usine pour défendre les travailleurs (les sections syndicales et les délégués syndicaux sont interdits par la législation fasciste prévalant encore au Brésil) et contre les abus des chefs. Le cas d’une ouvrière embrassée de force par son contremaître sur son poste de travail a été évoqué lors des négociations.

« Ce sont les menaces de licenciement qui donnent la force à ces ouvrières de se battre », disait un leader syndical qui racontait les épisodes de cette « grève de femmes », comme il l’appelait. Elle fut la dernière en date (juillet 1984) des mobilisations contre les licenciements, où des femmes ont pris une position active et ont collaboré avec les hommes pour défendre leur emploi.

Et où en est le mouvement des femmes ?

Profitant de la réunion annuelle de la Société brésilienne pour le progrès des sciences qui draine chaque année quelques milliers d’étudiants pour débattre dans un coin différent du pays, les groupes femmes de tous les Etats du Brésil se sont réunis, par l’intermédiaire de cent cinquante représentants, les 7 et 8 juillet 1984 à Sao -Paulo.

J’ai entendu parler des femmes de dix-sept groupes pendant les deux premières heures de réunion : des groupes de lesbiennes, de militantes des maisons pour les femmes battues (les SOS-femmes existant dans les principales villes du pays), des femmes d’ Associations de femmes au foyer,

Bulletin de la maison des femmes de Grajan.

des filles des collectifs de. partis politiques tels que le PMDB et le PT. Toutes venues de Sao-Paulo et de Rio, mais aussi de coins éloignés comme Goias, Rio-Grande-do-Sul ou le Nor-dest du pays (neuf Etats représentés). Des « anciennes » du mouvement et des nouvelles. Une des premières intervenantes compare le féminisme à l’eau-de-vie : « L’un comme l’autre devient un vice (1). » De vieilles questions : le rapport à l’Etat, les écueils de l’assistanat dans les pratiques des SOS-femmes, l’autonomie du mouvement sinee par son ex-mari, un an apres leur séparation, au moment où elle se produisait sur scène, dans une boîte de nuit; c’était le 30 mars 1981. Mis en liberté après avoir été interrogé, l’assassin, Lindomar Castilho se présentait au procès protégé par un habeas corpus. Le mouvement des femmes, dans la ville où s’est déroulée la tragédie, Sao-Paulo, a appelé à une manifestation : plus de mille femmes portaient des pancartes « Non à la violance machiste » et criaient « Qui aime ne tue pas ». Ce même mouvement, réuni dans un collectif, le Mouvement des femmes contre la violence, a appelé à manifester lors du jugement de l’assassin — lui aussi chanteur populaire — le 23 août 1984 dans l’après-midi, devant le palais de la justice, à Sao-Paulo.

Elles voulaient la condamnation exemplaire de l’assassin, qui se défendait avec une clause juridique brésilienne, la « légitime défense de l’honneur ». Des chocs se sont produits, entre les groupes de femmes et des dizaines d’hommes qui se sont regroupés devant le tribunal en appui à Lindomar Castilho. Des militants hommes de l’opposition syndicale de Sao-Paulo venus soutenir les féministes ont évidemment été traités immédiatement de « pédés »... L’évé-

Dans les murs de la ville, l'exigence de justice.

et les revendications à avancer. De nouvelles questions : les divisions provoquées par la conjoncture, en particulier par l’appartenance des féministes à des partis politiques différents, et notamment au PMDB et au PT. La réponse aux conséquences de la crise économique sur les femmes, la participation aux émeutes de la faim, quel « travail à rendre » aux ouvrières syndiquées... Une première réponse, très spontanée, est venue pendant les mobilisations autour d’un procès contre un crime sexiste.

Dans les murs de la ville, l'exigence de justice

Mouvement des femmes, mouvement ouvrier : la rencontre lors d’un procès contre un crime sexiste

Eliane de Gramont, chanteuse populaire de vingt-six ans, a été assas- nement le plus marquant de cette journée du 23 août a été probablement l’arrivée d’une délégation d’une dizaine de femmes chômeuses, occupant les locaux du SINE (T ANPE locale) qui sont venues soutenir les manifestantes avec des banderoles sur lesquelles on lisait : « Le chômage est aussi une violence ! » Nous ne savons pas encore à cette date quel a été le résultat pratique de ces mobilisations. Mais le mouvement des femmes a gagné sûrement un point en sa faveur lors de ces manifestations, qui ont été répercutées largement par la télévision, la radio et la presse locale. En somme : le mouvement des femmes est bel et bien vivant au Brésil, et les femmes ouvrières continuent leurs luttes avec et sans les hommes et les syndicats !

Notes

  1. Helena Septembre 1984

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