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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La famille aujourd’hui : Ne pleure plus Jeannette...

· Cahiers du féminisme, n° 29, automne 1984 · p. 8-10 · 1 953 mots

La famille est l’institution essentielle par laquelle est assurée la reproduction des relations sociales.

Or, depuis une quinzaine d’années, on assiste à une diminution spectaculaire du nombre de mariages, liée à une forte augmentation des divorces, et au développement des unions -libres et des enfants dits « naturels »(1).

Ces transformations n’auraient sans doute pas été possibles sans une remise en cause par les femmes de leur rôle dans la société.

Néanmoins, le déclin apparent de l’institution mariage, de plus en plus souvent remplacée par la « cohabitation » au moins pendant une certaine période, ne semble pas avoir modifié les mécanismes sociaux de constitution des couples mariés ou non. De même, la forte hausse de la natalité hors mariage, résulte bien sûr de cette mise en cause du mariage, mais non celle de la famille puisque, beaucoup plus souvent qu ’auparavant, les enfants naturels sont reconnus par leur père et portent le nom de celui-ci.

Il semble donc qu’une nouvelle forme d’institutionnalisation de la famille se développe, même si c’est sous un aspect apparemment plus souple et moins codifié qu’avant

A la colle ou à la noce ?

La caractéristique la plus spectaculaire de l’évolution démographique en France est la baisse rapide du nombre de mariages, de 25 96 entre 1972 et 1982. Si cette tendance devait se poursuivre de façon linéaire, 36 96 des générations actuelles resteraient célibataires, alors que la moyenne était jusqu’à présent de 1 0 96 pour les femmes et 14 96 pour les hommes.

L’âge plus élevé des conjoints au moment du mariage peut partiellement expliquer ce phénomène (vie maritale fréquente avant le mariage, allongement des études). Mais cette chute est d’une telle ampleur depuis dix ans que la perspective d’un pourcentage important de célibataires reste tout à fait plausible. En Suède, ce pourcentage atteignait 48 96 en 1980.

Cette baisse des mariages s’accompagne d’un autre phénomène qui lui est étroitement lié : la montée en flèche de l’union libre.

La « cohabitation hors mariage » concernait 7 1 0 000 couples en 1981, la proportion aurait ainsi doublé en six ans. Cela concerne essentiellement les couples de moins de trente-cinq ans : en 1981, un jeune ménage sur dix cohabite sans être marié. Pour les couples sans enfant, cette proportion passe à un ménage sur quatre. Cette tendance reste fort inégale suivant les zones d’habitation et est plus importante dans les villes (40 96 en région parisienne) (2).

Il est donc vrai quV il faut noter que le continent mariage est en train de se laisser grignoter vague par vague par l’union libre »(3).

Le taux de nuptialité est le rapport du nombre de mariages à la population à une période donnée). Source INSEE

Des anneaux qui se brisent...

Non seulement on se marie beaucoup moins, plus tard, et après cohabitation dans de très nombreux cas, mais les mariages conclus sont plus fragiles et plus souvent rom- (Le taux de nuptialité est le rapport du nombre de mariages à la population totale à une période donnée.) Source INSEE.

Evolution de l’union libre entre 1975 et 1981. Source : rapport Sullerot

pus, même quand il y a des enfants dans le couple.

La France était jusqu’en 1972 un pays à faible taux de divorce. Si l’on excepte 1945-1946 où un « rattrapage » s’est fait après des années de quasi-interdiction de divorcer sous Vichy, c’était environ un ménage sur dix qui éclatait. A partir de 1972 (il est noter que c’est la date qui marque le début de la chute des mariages), le nombre de divorces augmente très vite en France comme dans tous les pays européens malgré la diversité des législations en vigueur. En France, cette accélération a d’ailleurs précédé la loi libéralisant le divorce (1975). La législation n’est donc pour rien dans ce changement-là ! Actuellement, ce n’est donc plus un ménage sur dix qui divorce mais un sur quatre, et on approche même de un sur trois.

De même, les divorcés se

Evolution de la demande féminine. Source INSEE

remarient de moins en moins. Dans les années 1960-1970, plus de 80 % des divorcés âgés de moins de trente ans se remariaient. L’« état » de divorcé chez les jeunes n’était qu’un état provisoire entre deux mariages.

Depuis 1970, la somme des remariages a considérablement baissé, essentiellement chez les jeunes.

Pour l’ensemble des femmes, tous âges confondus, la proportion de celles qui se remarient est passée de 57 96 en 1970 à 49 96 en 1978 et a encore beaucoup diminué depuis car c’est au cours de ces quatre dernières années que tous ces phénomènes se sont accélérés.

Depuis l’institution du divorce en France, la proportion de demandes de divorce par les femmes a toujours été supérieure à celle des hommes. Cela s’est accéléré depuis

Répartition des demandes de divorce, 1977

1965 et plus particulièrement à partir de 1975, suite au vote de la loi facilitant le divorce.

L’homme, plus souvent que la femme, est impliqué socialement à l’extérieur du foyer. Ses zones de liberté sont suffisantes pour qu’il se satisfasse du statu-quo conjugal, ce statu -quo lui étant d’ailleurs généralement favorable dans le cadre d’une idéologie ambiante tout à son avantage.

Ce n’est pas le cas de la femme qui se voit contrainte, lorsque la situation devient tout à fait intolérable, de prendre l’initiative de rupture. Aujourd’hui, l’élévation du niveau d’éducation des femmes et le fait qu’un plus grand nombre d’entre elles travaillent et possèdent donc une relative autonomie financière leur permet davantage encore de prendre cette initiative.

Ainsi, en 1977, environ 50 96 des demandes étaient faites par des femmes contre 22 96 par des hommes, les divorces par consentement mutuel représentant environ 28 96 des demandes.

...et des enfants sans maires

Si l’union libre tend à devenir chez les jeunes situation banale et courante, en passe de devenir la « norme », en revanche la « parenté libre » était jusqu’en septembre 1976 repoussée. Depuis cette date, les naissances hors mariage augmentent à un rythme jamais vu : + 60 % de 1976 à 1981. Cela provient d’un attitude nouvelle des jeunes couples qui ont volontairement un enfant sans être mariés alors qu’auparavant les enfants naturels étaient souvent non désirés, leurs mères étant de très jeunes filles où des femmes enceintes abandonnées.

A la fille-mère a succédé la mère célibataire, et maintenant à la mère célibataire succède le couple non marié qui décide d’avoir un enfant. Environ 60 96 de ces enfants sont reconnus par leur père (contre 20 96 en 1968).

Il est à noter que le développement relatif de la contraception a contribué à la diminution du nombre de naissances non souhaitées. Cependant, pour les femmes de moins de vingt ans, le pourcentage d’enfants naturels reconnus par le père reste nettement plus faible : environ 37 %.

La proportion d’enfants naturels a augmenté dans toutes les catégories socio-professionnelles, sauf dans celles où l’on trouvait auparavant le plus de naissances non souhaitées.

Par ailleurs, le nombre moyen d’enfants par ménage a consi-

Sd tt HH C/VC/5 O O

Enfants naturels suivant la catégorie socio-professionnelle de leur mère

dérablement diminué au cours de ces quinze dernières années, qu’il s’agisse d’enfants naturels ou nés dans le cadre du mariage : ce nombre moyen est passé de 2,9 enfants par famille en 1963 à 2,2 en 1980, et est sans doute aujourd’hui inférieur à 2. Le type de famille le plus fréquemment répandu est maintenant la famille à un ou deux enfants.

Il y a de l’eau dans le gaz...

A quelles causes peuvent être attribuées des évolutions aussi rapides ?

Il est certain que les luttes menées par les femmes depuis le début des années soixante-dix et le développement des idées féministes ont largement favorisé une certaine évolution des mœurs, et plus particulièrement une remise en cause de « l’institution famille ». De même, l’élévation du niveau d’études et le développement du travail des femmes ont contribué à ce que l’image de la femme au foyer-mère de famille ne soit plus l’unique référence du rôle attribué aux femmes dans notre société. En effet, « dans un couple où chacun gagne sa vie et peut aller à la cantine, acheter ses vêtements tout faits, ses surgelés et son frigidaire pareillement, les rôles économiques parallèles prédisposent à ce couple d’amoureux partenaires vivant ensemble, plutôt qu a la cellule dans laquelle s’échangeaient, en dehors de la tendresse, des services et des rôles, et qui faisait socialement figure de “ménage” » (2).

Par ailleurs, la maîtrise de la fécondité par la contraception et l’avortement a été l’un des facteurs essentiels de ces mutations. La dissociation entre sexualité et fécondité a considérablement modifié la vie des femmes. En effet, avoir un enfant devient la plupart du temps un choix, qui pour certains s’effectue en dehors du mariage.

Des phénomènes secondaires ont aussi pesé sur ces évolutions, telles que l’urbanisation rapide entraînant des mutations culturelles ainsi qu’un certain anonymat plus favorable à de réels choix de vie.

On peut également signaler la perte d’influence de la religion, essentiellement là aussi en zone urbaine, qui a entraîné une « désacralisation » du mariage.

... Mais la cheminée fume toujours

Les chiffres bruts peuvent laisser penser que l’on a affaire à une évolution non seulement rapide mais également profonde de la structure familiale.

La remise en cause de « l’institution mariage » est incontestablement importante. Sinon, ses partisans se sentiraient-ils obligés d’écrire: « En revanche (...) si l’on aborde la question d’un point de vue (...) résolument psycho -affectif, on peut avancer que le mariage n 'a pas besoin d’être défendu : il demeure, plus que jamais, le contexte qui offre à l’enfant le maximum de chances. En effet, son père et sa mère biologiques ont exprimé la volonté de préserver leur union et de tenter de lui assurer la durée. L’union libre, même la plus stable, n 'offrira jamais cette même sécurité à l’enfant qui pourra tojours demander à ses parents : “ Pourquoi ne vous mariez-vous pas ?” (sic) (3). »

Mais ceci ne suffit pas à remettre fondamentalement en cause la structure familiale classique basée sur un couple et des enfants vivant ensemble de façon relativement isolée (voir dans ce dossier l’article de F. Vinteuil).

Dans cette « nouvelle » famille, les relations avec les parents-beaux parents restent une préoccupation importante — surtout lorsqu’il y a des enfants — même si par ailleurs, la notion de « devoir familial » existe moins, chaque membre du couple va plus facilement voir seul sa propre famille.

De même, la répartition des rôles au sein des couples, mariés ou non, a peu évolué. Même si la prise en charge des enfants est plus partagée qu’avant (saluons au passage l’apparition des « nouveaux pères ! »), il n’en reste pas moins que c’est souvent la femme qui assume l’essentiel de l’éducation et que le rôle de la mère reste bien ancré. D’ailleurs, les femmes non mariées n’ont-elles pas automatiquement l’autorité parentale, même lorsque l’enfant a été reconnu conjointement par la père...

Pareillement, la répartition des tâches domestiques a peu changé, même lorsque la femme travaille (cf. l’article de J. Desbois à ce sujet).

Les évolutions auxquelles on assiste depuis une quinzaine d’années portent en germe une contestation de l’institution-famille sans la remettre fondamentalement en cause pour l’instant.

Si ces transformations ne semblent pas aujourd’hui être freinées par la crise économique, des indicateurs tels que le développement du travail à temps partiel, l’indication de retour au foyer pour les femmes, la notion de « famille-refuge » face à la crise, peuvent laisser craindre pour l’avenir un certain blocage de ce processus.

1. Cette dénomination, si bizarre soit-elle, est la plus décente que nous ayions trouvée dans la gamme des « enfants illégitimes » et autres « bâtards ».

2. Les chiffres sont tirés de « Donnée sociales 1984 » (INSEE) et du rapport d’E. Sullerot au Conseil économique et social, séances des 24-25 janvier 1984 (Journal officiel).

3. Citations tirées du rapport de Mme Eveline Sullerot.

Françoise FOUCAULT Françoise VI AL

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