Quand reniant naquit
Finalement mon départ de la Ligue a croisé ma prise de conscience de femme. Militer à la Ligue, je l'ai fait avec passion, à Paris, de 68 à 70, puis plus difficilement, dans deux petites villes de Normandie de 70 à 72. Militantisme d'étudiant (e?) et je n'en avais guère envisagé d'autre. Le passage au statut de travailleuse salariée en 70, la vie en province, l'isolement à 2, ça se compliquait (aller et retour pour la réunion de cellule : plus de 100 km) mais on restait très libre, sans souci matériel, et on vivait cela comme du provisoire ; en 71, je/nous décidons d'avoir un enfant.
Ma grossesse, première expérience d'un « être » physique de femme qui modifie concrètement ma vie extérieure, publique, limite mes possibilités.
Quelques problèmes de santé : réduction des déplacements, fatigue.
Réclusion, Diminution des réunions. Congé de maternité (arrêt de travail). Isolement que ne compense pas le plaisir de découvrir la nouveauté de la vie avec un enfant. Je lis K. Millet, G. Greer. Je discute du mariage, de l'enfanté ment, des femmes, de la contraception, de la sexualité, de moi... Je discute passionnément. Je vis tout cela avec des sentiments mêlés.
Grossesse, accouchement : en fait césarienne, blessure, meurtrissure, lieu de souffrance, déception, amertume, colère.
Révolte aussi contre les médecins qui ne disent pas, n'acceptent aucune critique, me font une césarienne, sans doute nécessaire, mais non expliquée. Je vis aussi la difficile communication avec mon mari, le père de mon enfant.
Les illusions de V« accouchement sans douleur » : partager tout... je suis seule à souffrir dans tout moi, dans mon corps, puis à rester à la maison, à vivre quotidiennement la prise en charge physique de l'enfant. Ce n'est pas une division des rôles définitive. C'est une situation momentanée certes mais c'est une situation vécue complètement. Cela fait penser. Idées, questions, discussions qui commencent à naître entre femmes. Aucun écho dans la Ligue. D'autres liens sont en train de naître ; d'autres besoins. Besoin vital de cette parole entre femmes.
Je quitte la Ligue 8 mois après la naissance de l'enfant, vénant de déménager. Seule, Y. est au Service militaire, j'étouffe. J'ai envie de vivre, plus, autrement, de sortir de mon isolement. J'avance dans la psychiatrie. Je me pose une foule de questions ; ma première année de travail en H.P. m'en a fait découvrir sur la folie, la mort, le suicide, l'angoisse, la violence. Tout cela ne peut être repris dans la lutte politique, telle que je la connais alors. Je doute de moi, de mes capacités. Angoisse. Je décide de commencer une psychanalyse et c'est le départ de la Ligue.
A partir de ce moment, je me sens encore plus politique. Je me sens politique partout. Je ne suis plus le démarcheur de la Ligue, toujours à la recherche d'un nouveau contact. Alors tout devient politique, tout mon travail en psychiatrie. Toutes mes discussions dans le service, tous mes actes. Mes rapports avec les femmes surtout. On discute à n'en plus finir, de tout : des enfants, du mariage, de la pilule, de l'avortement, de notre sexualité, de nous... De même pour les différentes luttes, dans lesquelles je m'investis alors énormément : avortement particulièrement. Travail qui me confronte plus particulièrement à ce lieu de l' impossible : impossible finalement de faire un avortement sans une angoisse invivable. L'angoisse, la souffrance, la douleur physique, la peur surtout, celle de l'autre, sa peur à elle, la femme qui n'est pas moi et à laquelle je m'identifie sans doute.
J'ai peur, je tremble. Faire des avortements, ça semble beaucoup plus facile à mes camarades, militants, hommes, qu'à moi.
Mon rapport aux femmes, à leur corps souffrant, leur douleur, mes désirs, mon homosexualité. Je suis psychiatre pour ne pas être médecin, pour écouter, ne pas toucher, ne pas faire, ne pas faire mal, l'angoisse de la mort.
Les groupes femmes. Parler ; limite de la parole. Lutter ensemble ; le passage de l'un à l'autre n'est pas simple. Le groupe hésite ; se défait ; se refait ; recommence, je reste et recommence plusieurs fois. Recherche toujours un peu déçue.
Par ailleurs, je me lance avec passion dans ma thèse de médecine sur la grossesse ; « Désir de grossesse. Envie de maternité ». S'y rassemble interrogation personnelle, militante et professionnelle. Toujours cette tentative d'unifier les secteurs séparés de ma vie. Je m'y investis totalement pendant plus d'un an.
Ailleurs, dans la vie quotidienne, la vie rythmée par l'enfant — nourrice, école maternelle, école primaire — les vacances, l'enfant seule avec nous. Chaque dimanche est un problème. Quelques tentatives collectives. Pour elle ? Pour nous ? Ce n'est pas toujours conciliable. Tout ça, dont on a tant parlé dans les groupes de femmes. Ça ne suffit plus.
On a voulu changer le monde. On a cru que tout allait changer. Puis on se retrouve 10 ans après, mariés, travaillant, avec une fille de 6 ans. On veut toujours changer le monde, on sait que ça risque d'être dur et long, mais on voudrait que quelque chose change maintenant, on étouffe et on se retrouve sans cesse avec les seules solutions individuelles, familiales ou de voisinage-copinage précaire au mieux ; on rage de faire revivre à son gosse cette même solitude, enfant unique. On ne va quand même pas lui faire un petit frère rien que pour la distraire...
La lutte politique me manque, agir sur les choses, pas seulement les subir ou les regarder en spectateur/trice intéressée, curieuse, inquiète. Par ailleurs unifier en permanence les luttes et les points de vue partiels dans une vision globale, internationaliste ; dans un projet de société ; envie de comprendre, plaisir de comprendre. Comprendre la lutte des femmes dans ce projet, anticiper, sortir de la répétition épuisante. Crise des groupes femmes que je ressens très fort.
Aujourd'hui, envie, besoin de relations, de rapports de travail complètement égalitaires avec d'autres femmes et d'autres hommes militants partageant ces mêmes préoccupations ; partageant aussi les mêmes exigences théoriques. Cette même curiosité tout azimuth, ce désir de comprendre pour agir. Désir aussi d'utiliser ma pratique professionnelle pour interroger tout un domaine théorique et pratk que : psychologie et marxisme et féminisme. Urgence : ne plus tites filles surtout; que je « soigne » (en psychothérapie) le poids de ma formation théorique bourrée de pseudo concepts « masculinlféminin ».
Pour conclure, je dirai que, actuellement, militer et avoir un enfant restent contradictoires. Tant que la maternité reste vécue dans le cadre du couple ou seule, le poids en retombe au moins pour la moitié sur les femmes et cela de façon très spécifique, quotidienne, permanente. Mais, pour la plupart, nous ne voulons pas avoir à choisir et nous continuons, tiraillées, à essayer de tout concilier. Double insatisfaction, dans le travail militant, dans la vie affective et les relations que l'on a avec le/la ou les enfants. Plus le sentiment désespérant de reproduire à quelque chose près, la même aliénation familiale pour l'enfant. Ecole -famille -colonie de vacances. Beau programme qui nécessiterait à lui seul un autre texte.
Mon texte est confus, disparate. Je me bagarre depuis quelques jours avec des tas de feuilles de papier et n'en sors rien d'autre que du disparate. Cela traduit sans doute la complexité du problème. Problème que nous avons plus l'habitude de parler que d'écnre.