La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Enjeux des techniques nouvelles

· Cahiers du féminisme, n° 30, hiver 1984 - 1985 · p. 17-19 · 2 340 mots

Les applications récentes des recherches scientifiques en matière de reproduction et de génétique posent incontestablement des problèmes de régulation sociale et d’éthique. La famille traditionnelle fondée sur le triangle père I mère biologiques et leurs enfants est remise en cause par la dissociation qui peut désormais s’opérer entre parenté « naturelle » et parenté culturelle, celle-ci désignant l’acte de prise en charge d’un enfant quelle que soit son origine génétique. L ’éthique la plus élémentaire est heurtée par l’utilisation des « mères por-

Aussi est-il illusoire d’espérer une adaptation spontanée de nos sociétés à des techniques dans le sens d’un respect des libertés et de l’intégrité des individus. C’est l’existence d’un débat très large, dépassant le cercle des spécialistes, ou des « sages », qui constitue la principale garantie ; c’est aussi le recours à une inévitable réglementation, le laisser -faire sous le capitalisme aboutissant à la liberté d’exploiter les plus faibles.

Quelques faux problèmes

A lire la presse catholique, dont chacun connaît la fulgurante modernité en matière de sexualité, à lire la prose de madame Sullerot, en passe de devenir la dame patronnes-se de la IVe République, tous les problèmes sont sur le même plan : l’insémination artificielle comme les « mères porteuses », les dons d’ovules comme les grossesses postmortem. A l’origine du mal, comme dit le pape, la pilule, et cette fâcheuse volonté de ne pas se soumettre à la nature ! Il est au contraire essentiel de commencer à (établir une ligne de partage entre les pratiques qui ne font problème que pour des esprits réactionnaires, avec celles qui menacent réellement l’intégrité humaine. Aussi, entend-on parfois condamner — par l’Eglise et par les adeptes de la soumission à la providence — la possibilité de choisir le sexe de l’en- teuses » qui donnent ou vendent leur corps pour fabriquer des enfants, eux-mêmes transformés en produits, à l’usage des autres. De plus, ces innovations « techniques » apparaissent dans le cadre des rapports sociaux capitalistes, et sont d’emblée investies par la logique du profit, comme par des facteurs d’aliénation inhérents à toute société oppressive. L’utilisation des mêmes pratiques « à l’Est », au sein de structures sociales autoritaires, serait tout aussi inquiétante, même si la recherche capitaliste du profit n’intervenait pas en tant que telle.

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R fant. Or, dans nos pays développés, cette pratique est finalement anodine dans la mesure où elle concerne généralement le deuxième, troisième ou quatrième enfant, dont on souhaite qu’il ait un sexe différent du premier. Son utilisation « artisanale » par des milliers de femmes (régimes alimentaires) ou plus scientifique comme à Port-Royal en France, n’a nullement modifié le sex-ratio de la population française. Ses détracteurs, même s’ils ne l’avouent pas, y voient surtout un élément de limitation des naissances, les couples s’arrêtant après confection de deux enfants de sexe différent, au lieu de persévérer. En revanche, un vrai problème pourrait se poser dans les pays en voie de développement, astreints à la réduction de leur natalité. On imagine avec inquiétude les effets de cette technique en Chine, où les exhortations pour l’enfant unique entraînent les infanticides des petites filles. Que ferait l’Etat face au risque de déséquilibrer dans la répartition des sexes de sa population ? Comment déterminer quelle famille aurait droit à la bénédiction du garçon, ou à la malédiction de la fille ? Tirage au sort ? Bakshich au bureaucrate local ? Tant que l’évolution des mœurs, elle-même liée à la progression du niveau de vie, n’aura pas provoqué de changements notables, faut-il espérer dans l’intérêt des femmes que ces techniques restent à la porte des pays sous-développés ? Une vue réaliste des choses conduit à penser que ces pratiques reposent sur la diversification des régimes alimentaires tragiquement hors de propos dans la plupart de ces pays ; en revanche, le « décollage » rendant possible ces techniques s’accompagne de transformations mentales « assez rapides ».

Autre faux problème, l’insémination artificielle ou les dons d’ovules. L’insémination a de longues années derrière elle, et a enrichi les laboratoires... sans entraîner de troubles majeurs. Les dons d’ovules sont plus récents, techniquement plus difficiles, et déjà plus contestables, le prélèvement donnant lieu à une mini-opération accompagnée de douleurs aussi limitées soient-elles. On voit mal ce qu’il peut y avoir de choquant en soi dans l’utilisation du sperme, et éventuellement de l’ovule d’une autre personne, si le donneur ou la donneuse ne sont pas contraints de vendre leurs capacités reproductrices par une situation économique dramatique. On peut de ce point de vue faire un parallèle avec le don du sang, qui dans des pays sous-développés donne lieu à une odieuse exploitation, conduisant certains à la mort et qui, ailleurs, est un acte gratuit de solidarité. L’une des garanties en la matière est dans la réglementation interdisant les trafics, et dans le contrôle des laboratoires qui servent d’intermédiaires, ce qui suppose de contraindre l’Etat à faire respecter sa législation. Le risque d’eugénisme est évidemment réel, comme l’illustre l’exemple américain des banques de sperme de prix Nobel. Là encore, il est nécessaire de réclamer un cadre législatif interdisant de mentionner les qualités intellectuelles, ou autres, supposées contenues dans les gouttes de sperme, et surtout de rétribuer le donneur au prorata des dites qualités. Cela peut s’accompagner d’une éducation de l’opinion sur les doutes manifestés par les scientifiques quant à l’hérédité de l’intelligence, ou de l’aptitude à courir le marathon.

Y a-t-il des problèmes du point de vue du receveur ? Certains, alléguant de l’inadaptation du droit français, ou de « l’intérêt de l’enfant », les multiplient. Il est vrai que le Code civil ne reconnaît que la filiation biologique, et que l’enfant né par insémination artificielle ou don d’ovules peut faire l’objet d’un désavœu de paternité, et maintenant de maternité, même si sa « mère » l’a porté neuf mois. Il y a là une aberration qui peut se résoudre aisément. On conçoit qu’une insémination faite sans l’aval du mari de la receveuse pose problème, toute personne ayant le droit de refuser d’élever un enfant qu’elle n’a pas souhaité, et auquel elle est complètement étrangère, sa conception lui ayant échappé. En revanche, lorsque l’insémination ou le don d’ovules se font avec l’accord manifeste et enregistré des deux partenaires d’un couple, la loi doit leur faire obligation d’entretien de l’enfant, même si la couleur de ses yeux déplait ou même si le couple s’est séparé dans l’intervalle. L’implantation d’embryons réalisée in vitro, à partir d’un spermatozoïde et d’un ovule de donneurs, dans l’utérus d’une femme qui souhaite porter puis élever l’enfant a été refusé récemment par un comité de médecins français. On voit pourtant mal la différence avec l’insémination artificielle. Rien ne s’oppose, selon nous, à la diffusion de cette pratique, sous réserve des garanties précédemment énoncées pour les donneurs et les receveurs.

Faut-il accepter le principe de l’insémination des femmes célibataires, d’homosexuelles ? La loi française l’interdit et madame Sullerot rappelle vertueusement dans son dernier rapport que « l’enfant a besoin d’un modèle masculin et d'un modèle féminin ». Qu’il soit difficile à une mère célibataire d’élever seule un enfant dans la société actuelle, et d’abord pour des raisons matérielles, nul ne le nie. Que ces enfants soient perturbés, comme sont supposés l’être les enfants de divorcés, est beaucoup plus contestable. Ils le sont de toute façon moins que les enfants dont la mère est battue tous les soirs, même si ceux-ci ont sous les yeux un « vrai » modèle masculin. De plus, ce débat est absurde puisque ni la loi ni madame Sullerot n’entendent, du moins l’espère-t-on, empêcher les femmes seules de prendre un amant chargé de leur faire un enfant ! Même chose pour les homosexuelles... Le procès en demande de restitution de sperme de son mari par une jeune femme veuve pose des problèmes identiques. On peut juger que les motivations de Corrine (faire revivre un double du disparu, honorer sa mémoire...) augurent mal de l’équilibre futur de son enfant. On peut le penser ; on peut, si l’on fait partie de ses proches, l’en convaincre. Mais on ne peut accepter que des médecins ou des juges décident pour elle. En outre, la décision d’avoir un enfant « naturellement » n’obéit pas toujours à des motivations satisfaisantes selon les normes de la société et de la psychanalyse réunies, la naissance de l’enfant, sa réalité, modifiant d’ailleurs les fantasmes initiaux !

Les vrais problèmes

Les vrais problèmes surgissent là où l’intégrité physique ou morale d’une personne est menacée ; ils surgissent là où apparaît la volonté d’eugénisme. De ce point de vue, l’accouchement post-mortem nous paraît devoir être radicalement in- terdit. Pratiqué aux Etats-Unis, il consiste à maintenir artificiellement en vie un fœtus dont la mère est morte, et à effectuer une césarienne plusieurs jours après le décès de la mère. Cette pratique paraît dangereuse pour la santé physique de l’enfant ; la relation mère-enfant dans la vie intra-utérine est encore mal connue ; et de profondes perturbations sont susceptibles d’intervenir quand cette relation se rompt. De plus, s’il est possible d’assumer que l’on descend d’un père ou d’une mère biologiquement inconnus, il semble plus difficile d’admettre que l’on est né d’une morte !

La pratique de « location d’utérus », de recours aux mères porteuses est tout aussi choquante. Il ne s’agit plus en effet de faire don d’un élément organique détaché de soi (il n’y a pas de « problème » à donner son sang, un bout de peau, son sein, un ovule...), mais de laisser utiliser son corps pour un résultat qui devient étranger. Pendant neuf mois, une personne sera rémunérée pour livrer son corps afin de fournir une marchandise. Vieille pratique qui porte un nom depuis très longtemps... la prostitution. Peut-être la location d’utérus est-elle encore plus aliénante puisqu’une prostituée ne vend qu’une partie de son corps, et à des moments limités dans le temps, tandis qu’une mère de substitution vend tout son organisme et toute son existence penfant neuf mois. Les médecins, aux arrières-pensées transparentes qui défendent cette patique allèguent de la délivrance des couples sans enfant. L’argument vaut aussi pour la prostitution : la sexualité masculine serait tellement irrépressible que supprimer les prostituées serait multiplier les viols et crimes sexuels divers. En revanche, personne ne s’étonne qu’il n’y ait pas de « call-boys » pour les femmes célibataires dont la sexualité est réprimée d’avance. Il s’agit en fait de légitimer par une pseudo-nature humaine, ici l’exubérance sexuelle des hommes, là l’instinct de reproduction, des possibilités de gains considérables pour les pou-voyeurs de chair humaine. En effet, pourquoi s’arrêter à fournir des enfants tout fabriqués aux seuls couples stériles ? Etre enceinte manque d’agréments ; accoucher est encore bien souvent l’équivalent d’une bonne séance de torture. Pourquoi avec de l’argent ne pas organiser la fécondation in vitro de son ovule avec le spermatozoïde de son partenaire préféré, le faire implanter dans l’utérus de sa bonne marocaine, et prendre livraison neuf mois après ? Rien techniquement n’empêche ce scénario. Avec la crise, on trouverait même de bons esprits pour affirmer que le métier de loueuses d’utérus fait diminuer les statistiques de chômage et correspond admirablement aux aptitudes féminines !

Que de telles solutions soient envisagées — et réalisées — posent un autre problème fondamental : celui du désir de l’enfant et dans les cas de recours aux « mères porteuses », de la frénésie de possession d’un enfant. Sans doute n’est-il pas nouveau de présenter la réalité comme une malédiction :1a persistance de ce sentiment, dans le XXe siècle techniciste, illustre le degré d’archaïsme porté par les mentalités collectives, et l’écart entre l’avancée scientifique et la réalité sociale. On pourrait raisonnablement penser que des individus pussent assumer de n’avoir pas d’enfants, et orienter leur existence sur d’autres satisfactions que celles du prolongement fugace dans les gènes d’autrui. Mais le sentiment maternel (et de plus en plus la fibre paternelle), invention du XVIIIe siècle, a tellement submergé l’imaginaire social, que hors de la production d’enfants, point s’améliorer. Le fait de préférer la location d’utérus à l’adoption correspond à la volonté de garder au père la paternité biologique, de mieux contrôler l’origine de l’enfant, le désir immodéré s’ac-comodant de certaines précautions...

Faut-il donc en appeler aux rigueurs de la loi contre les « mères porteuses » et les parents receveurs ? Le Comité d’éthique médicale souhaite l’interdiction de cette pratique, et en appelle à un débat public. On ne peut qu’approuver le dernier point. En revanche, l’interdiction simple ne résoud rien. Où il y a pénurie, il y a marché noir... Il faut interdire l’institutionnalisation de la location d’utérus, la création d’associations d’intermédiaires et surtout leur rémunération. On verrait dès lors l’intérêt du corps médical et para-médical pour ces nouvelles technologies décliner assez rapidement. Quant à la femme qui veut aider sa soeur ou son amie... à avoir un enfant, aucune réglementation ne pourra l’en empêcher. Comment s’y prendrait-on d’ailleurs ? Amendes ? Prison ! Mais dans le cas précité, il s’agirait d’un choix ponctuel et individuel, et non de l’établissement d’un nouveau service social.

d’épanouissement individuel ! D’où la réticence à la solution pourtant évidente à la stérilité : l’adoption. Sans doute est-ce en France une procédure difficile, longue et désagréable, et il faut souhaiter la simplification des procédures. Sans doute est-il particulièrement odieux d’être amené à acheter son enfant dans le tiers-monde, mais cette pratique abjecte par ce qu’elle révèle du sous-développement, est à tout prendre moins scandaleuse puisqu’elle concerne un enfant déjà né, dont le sort ne peut guère que

La loi doit simplement garantir à la mère porteuse la faculté de garder son enfant si elle le désire après son accouchement, avec fixation d’un délai de réflexion. En fait, les nouvelles technologies ne contiennent pas en elles-mêmes une nature réactionnaire ni progressiste. Elles sont aujourd’hui l’objet d’un formidable enjeu de pouvoir. II ne s’agit pas de les laisser investir par la logique du profit, au risque d’en faire des instruments de barbarie.

Frédérique Vinteuil

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