Le Centre de recherches et d’études sur la réforme agraire du Nicaragua (CIERA) a fait récemment paraître une étude documentée sur les Femmes dans les coopératives agraires, qui apporte à la fois une masse d’informations sur les conditions concrètes de vie des femmes à la campagne cinq ans après la révolution, et qui expose le projet politique des sandinistes à ce sujet, ainsi que leur analyse de la situation actuelle. Dans l’introduction, les auteurs soulignent que les « transformations des structures économiques et sociales ne garantissent pas en elles-mêmes un changement dans la situation d’oppression des femmes ». « Les changements radicaux de la société sur la question féminine dépendent de la capacité des femmes à se constituer en force sociale consciente et organisée (... ) capable de rompre définitivement avec les bases matérielles et idéologiques de la double exploitation. » C’est sur la base de cette démarche radicale que le CIERA, avec l’aide de l’AMNLAE, l’organisation des femmes nicaraguayennes, a mené une enquête dans différentes coopératives agraires, afin de connaître en détail la réalité de la condition des femmes à la campagne — rappelons que la majorité du pays vit de l’agriculture — et sur cette base, d’analyser les pas en avant réalisés depuis la victoire de 1979, mais aussi les obstacles aux changements, et les moyens de les surmonter. Nous publions ci-dessous une synthèse de cette étude.
D’après les estimations, les femmes représenteraient à l’heure actuelle 25 % de la population active à la campagne, en prenant en compte non seulement les activités liées à la production agricole et à l’élevage, mais aussi le commerce, l’artisanat, les services, et la participation économique de la femme au foyer�D.
Les coopératives ont été construites à travers la réforme agraire, qui a été appliquée dès la victoire de la révolution, et qui continue de se développer aujourd’hui : en octobre 1982, ü y avait 2 849 coopératives regroupant 68 434 producteurs (2). A cette époque, 44 % de ces coopératives avaient des femmes intégrées à part entière, c’est-à-dire comme membres. Mais, . les femmes ne représentaient que 6 % du total des membres des coopératives : en d’autres termes, en moyenne, les coopératives regroupaient trois femmes pour vingt-deux hommes. Pourtant, la réforme agraire a établi un cadre juridique explicite pour établir l’égalité entre les hommes et les femmes en ce qui concerne l’accès à la terre, les conditions du travail salarié et les rémunérations dans les entreprises et les haciendas. Que les femmes sous Somoza aient souvent été contraintes de s’intégrer même temporairement au prolétariat agricole est aujourd’hui un facteur qui favorise leur participation aux coopératives : à l’époque en effet, une grande masse de paysans étaient dépouillés de leurs terres, relégués sur de petites parcelles qui ne pouvaient pas assurer la subsistance de leur famille. La survivance de la famille dépendait du salaire de l’homme et de celui de la femme, qui se salariait dans les pires conditions, pour trois ou quatre mois au moment des récoltes. Les femmes ainsi prolétarisées sont plus intéressées que les petites productrices à leur intégration dans les coopératives, du fait de leur expérience dans la sphère de la production, et parce que la coopérative sera pour elles le seul moyen d’accéder à la maîtrise des moyens de production.
Cependant, être membre d’une coopérative, pour une femme, ne signifie pas toujours un emploi permanent et un salaire toute l’année : cela dépend de la possibilité de la coopérative de diversifier ses cultures. Par ailleurs, la coopérative ne parvient pas toujours à satisfaire les nécessités de base de la famille, ce qui contraint encore la femme à se prolétariser pendant les périodes de récolte. Il semble que l’incorporation des épouses et des filles de coopérateurs comme membres de coopérative réponde à une stratégie familiale visant à maximaliser les ressources du foyer: « Ainsi, la raison pour laquelle entrent ces femmes n’est pas la meilleure — le fait que la coopérative génère de bas salaires. Au moins se rompt la conception que la femme ne peut être membre à l’égal de l’homme... »
Il convient également de noter qu’en général un fort lien de parenté unit les différents membres d’une même coopérative, ce qui est un facteur de stabilité, qui permet aux femmes de se soutenir mutuellement. Les autres facteurs d’intégration des femmes aux coopératives sont la participation des femmes à la lutte pour la terre, la demande de main-d’œuvre de la coopérative, l’influence de la réforme agraire, le travail politique et idéologique du FSLN et des organisations de masse et enfin le développement idéologique et politique de la coopérative elle-même. Sur cinq exemples de coopératives de production (CAS) cités, les femmes sont vraiment incorporées avec les mêmes droits que les hommes trois fois : dans deux situations « leur incorporation ne fut pas facile ». L’exemple d’une sixième coopérative de production, la CAS Rigoberto Lopez Perez (mars 1980) est particulièrement instructif : le syndicat paysan ATC (3) avait proposé de faire un collectif pour travailler les terres d’Etat. Mais la majorité des hommes fut hostile à ce projet, car ils craignaient « la dilution des responsabilités » et étaient contre l’intégration des femmes au projet collectif. Cependant, dix femmes et cinq hommes décidèrent de former une CAS avec cinquante manzanas des terres nationalisées : ils reçurent l’assistance technique et le crédit pour les premières semailles de maïs.
Une coopérative de femmes
Malgré le retrait graduel des cinq hommes, les femmes poursuivirent le travail : elles obtinrent deL faibles rendements pour le mais, mais trouvèrent que le sorgho rendait bien. Dès lors, cette coopérative de femmes s’est développée, illustration concrète de la volonté des femmes de transformer les anciennes valeurs idéologiques. Il s’agit de transformer les consciences, alors que le travail productif de la femme est traditionnellement sous-estimé, et son droit de participer aux coopératives nié. Parfois l’idéologie est sous-tendue par des raisons prétendument économiques comme le manque d’emplois dans telle zone. Le résultat est la discrimination. A Masaya, à la coopérative de crédit et de services (CCS) Laura Amanda Cua-dra, les hommes ont considéré que l’expérience du travail avec les femmes a été négative. Ils ont soutenu que les femmes ne peuvent pas effectuer de travaux agricoles (la coopérative cultive des grains de base), mais qu’elles doivent s’occuper de leurs maisons, des animaux : elles ne peuvent pas être responsables d’une parcelle. Le fait que beaucoup de femmes de cette zone ont eu des expériences comme ouvrières agricoles n’a pas été pris en considération. La question des femmes chefs de famille qui doivent accéder aux moyens de production et à un activité productive, qui leur permette de reproduire la force de travail familiale, a été écartée : seul l’homme peut diriger un foyer. C’est ainsi que les discriminations traditionnelles sont encore reproduites. A celles-ci s’ajoutent des limitations objectives à l’intégration réelle des femmes dans les coopératives .-d’abord, la charge de travail domestique et de l’éducation des enfants reste considérable tant qu’un service social pour une prise en charge collective par le Servicio Infan-til Rural n’est pas largement répandu. Ensuite, les femmes manquent globalement d’expérience par rapport aux hommes : pour les femmes de petits producteurs surtout la compétition avec l’expérience masculine paraît impossible. Enfin intervient le poids des activités économiques alternatives plus rentables comme le commerce de détail.
L’organisation du travail
Dans les coopératives de production (CAS) qui sont les plus avancées sur le plan social, quand il y a des femmes, elles sont intégrées avec les mêmes droits que les hommes. Le travail est alors organisé sous trois formes différentes : soit des équipes mixtes sont mises sur pied, dont tous les membres font normalement les mêmes travaux, mais il y a parfois en leur sein une division des tâches par sexe ; soit des équipes non mixtes se chargent de tâches différentes : aux femmes les travaux considérés comme « légers »
(semer, désherber, couper) mais en fait beaucoup de travaux, comme la récolte, sont communs. Enfin, le troisième cas, c’est la constitution d’une équipe féminine ayant une activité nettement différente et séparée de l’activité principale de la coopérative (démarrage de nouveaux projets, horticulture). Théoriquement, l’équipe mixte semble la forme de travail la plus avancée. Les équipes non mixtes, où les femmes ont toujours des tâches dites légères renforcent la division du travail par sexe et la dévalorisation du travail féminin. Mais alors que les équipes mixtes sont souvent problématiques, dans les équipes féminines, les femmes parviennent à créer une identité plus importante du groupe, et à acquérir plus de confiance dans leur travail. La participation des femmes à la gestion, aux prises de décision au sein de la coopérative se heurte aux mêmes obstacles. Toutefois, il semble que, quand la structure du pouvoir est plus décentralisée, c’est-à-dire que les décisions sont élaborées en commissions (production, finances, éducation) et confirmées par l’assemblée générale, les femmes ont plus de possibilité d’intégration. Par contre, la situation des femmes qui ne sont pas membres de la coopérative, mais seulement « épouses » ou « filles » d’un membre, reste encore très marginale : elles ont en général peu de connaissances sur le fonctionnement et les problèmes principaux de la coopérative, elles ignorent parfois même les cultures principales. Elles assistent rarement aux réunions, et il y a peu de discussions dans leur couple. Ces femmes « à la maison » n’ont pas de travail productif « visible », et de ce fait n’ont pas contrairement aux autres l’espace face à leur famille qui leur permet de participer aux décisions.
Pour faire un bilan, on peut dire que les femmes membres tirent certains avantages de leur situation : elles ont un emploi sûr et stable. En recevant le titre de la réforme agraire, elles ont un sentiment de sécurité, et elles ressentent positivement le fait que la révolution accomplisse ses promesses. Individuellement, elles progressent beaucoup en acquérant une formation réelle. Elles soulignent les possibilités nouvelles de résoudre les questions sociales (santé, éducation, approvisionnement), dans le cadre copératif. Enfin, elles acquièrent confiance en elles-mêmes en accomplissant les mêmes tâches que les hommes. Cependant, elles rencontrent bon nombre d’obstacles : le manque de travail durant toute l’année et la faiblesse des salaires rendent souvent leur situation, surtout si elles sont seules au foyer, économiquement précaire. Elles revendiquent des subsides pendant la période de l’accouchement (aujourd’hui, quarante jours d’absence sans traitement), et une prise en char- ge plus collective de l’éducation des enfants. La plupart d’entre elles effectue une lourde double journée de travail, en l’absence de répartition des tâches domestiques. Par ailleurs, beaucoup sont moins alphabétisées que les hommes, malgré les campagnes d’alphabétisation : elles ont dû souvent interrompre leur formation à cause d’une grossesse, ou d’enfants malades par exemple. Enfin, si en général, elles sont respectées, elles sont également l’objet de critiques : elles ne font pas leurs devoirs au foyer, ou bien « elles sont folles car elles se disent les égales des hommes ».
En conclusion de leur étude, les auteurs soulignent que la base d’une société égalitaire est l’égalité des sexes : par conséquent le Nicaragua doit poursuivre une politique explicite d’intégration des femmes comme membres des coopératives, ce qui serait un facteur positif pour l’élargissement et la consolidation du mouvement coopératif. Cette intégration doit nécessairement s’opérer selon un même statut et avec les mêmes droits : « Sinon, c’est une nouvelle forme d’exploitation à l’intérieur de la coopérative » qui surgit. Comme l’obstacle principal à cette intégration est aujourd’hui d’ordre idéologique, il est décisif de renforcer le travail politique. « La majorité des femmes n’est pas organisée aujourd’hui : leur incorporation dans les coopératives serait une manière de consolider leur participation au processus révolutionnaire. »
Natacha Brink
Notes
- 1. D’après les statistiques établies par le CIERA, l’emploi du temps d’une paysanne ayant quatre enfants correspond à 18 h 20 de veille (de 4 h 20 du matin à 9 h 40 la nuit) dont 52,5 % sont consacrés à des tâches domestiques (9 h 38), 21,1 % à des tâches de production (3 h 52, ici s’occuper des animaux et l’artisanat), 7,3 % à des tâches liées à la vente des produits et 19,1 % (3 h 30) au repos et à la conversation. Le mari et le fils consacrent 50 minutes aux tâches domestiques, quant aux deux filles 6 h 39.
- 2. On distingue différentes formes de coopératives : les coopératives de production (CAS), où tous les moyens de production sont collectifs et où la terre est travaillée collectivement ; les coopératives de crédit et de services (CCS) où les moyens de production sont possédés individuellement, la terre est travaillée individuellement, mais les paysans sont groupés pour recevoir collectivement les services de l’Etat. Les coopératives de Surco Muerto (CSM) où une parcelle est cultivée en commun ; les groupes de producteurs associés (GPA) et les collectifs de travail (CT). Les deux premiers types prédominent et constituent les exemples étudiés ici.
- 3. ATC : Association des travailleurs de la campagne, qui regroupe aujourd’hui les ouvriers agricoles.