La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

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Vents d’ouest

· Cahiers du féminisme, n° 31, printemps 1985 · p. 22-24 · 2 584 mots

La fin des années soixante avait marqué la réapparition d’un discours sur les femmes, et le contexte socio-politique d’alors avait ancré ce discours à gauche. Le féminisme est partie constitutive de l’émergence de la « nouvelle gauche » américaine ; dans une Europe où les comportements sociaux et les valeurs accusent un net retard sur l’évolution économique (ainsi, la France de madame de Gaulle), la contestation de l’oppression est portée par un mouvement plus large de rejet de la famille traditionnelle et de contestation de la morale sexuelle. La droite moderniste se fond dans le courant — les mesures Giscard de 1974-75 — , l’« autre droite », incarnée par M. Debré ou Royer, est vouée au ridicule, sanction d’un anachronisme momentané. En 1985, ce paysage est singulièrement modifié. La gauche officielle, minorité silencieuse et qui n’a rien à dire, parvient à ânonner, de temps à autre, des bribes du discours de la droite sur la démographie, la famille (« valeur commune à tous les Français », Mitterrand), et les incomparables mérites du temps partiel. La droite va beaucoup mieux, merci. Ses penseurs ont pris un charter pour Denver ou Salt Lake City, et l’esprit soufflant dans le vent des grandes plaines leur a désigné Dieu, la morale et la sociobiologie comme éléments de rédemption de l’Occident.

La volonté affirmée de reconquête de la société civile par la droite date de la fin des années soixante-dix. La démarche est empruntée à la gauche « moderniste » qui, dans les années soixante, cherchait à contourner le double immobilisme de la SFIO êt du PC. On crée des clubs auxquels adhère « l’élite », énarques, polytechniciens, universitaires... saupoudrés de quelques chefs d’entreprise et politiciens éclairés. Ainsi naquirent, à droite, le GRECE, le Club de l’horloge, les clubs Perspectives et Réalités... On se réunit, on écrit, on se fait éditer et on place ses hommes dans les comités de rédaction des journaux {le Figaro ) et les états-majors des partis. On part du constat que la gauche a gagné la bataille des idées dans le domaine économique (keynésianisme), dans le domaine social (l’égalitarisme) et culturel (les valeurs issues de 1968). Dans ce contexte, même au pouvoir, la droite perd son identité et fait du socialisme rampant. Il faut donc reconquérir l’hégémonie grâce aux intellectuels organiques de l’Europe éternelle.

Le temps du renouveau

A droite, on sait d’instinct, comme disent les sociobiologistes, que la société civile est un tout articulé, et que la sphère « privée » est un élément moteur de la reproduction idéologique. A droite, on sait que les femmes et la famille, ce n’est pas du supplément d’âme pour motions de congrès jamais appliquées. Il est vrai qu’à droite, on constate l’adéquation entre ses intérêts de classe et de sexe dominant, et que cela facilite beaucoup les choses. Aussi, l’offensive sur ce terrain a-t-elle été d’emblée reliée à l’ensemble de la construction idéologique et programmatique.

• Premier objectif : l’« égalitarisme ». La gauche, imbue de « marxisme », prétend que tous les hommes sont identiques : l’énarque et l’OS de Talbot, leur progéniture respective, les Ethiopiens et les Américains, le fonctionnaire minable et besogneux et le hardi chef d’entreprise, les hommes et les femmes... Funeste erreur qui amène au nivellement par le bas, à l’étouffement des élites et de l’esprit d’entreprise. Seule l’inégalité est créatrice. Or, l’inégalité la plus évidente est celle qui règne entre les sexes, et les sociobiologistes américains, pour lesquels la spécialisation du cerveau n’a plus aucun secret, montrent combien elle est naturelle. L’agressivité et l’aptitude aux mathématiques, traits distinctifs de l’individu performant, sont indéniablement masculines. Aux femmes il reste le meilleur maniement du langage, ce qui montre assez la cote de la culture à Wall Street (1). De plus, comme on est toujours puni quand on contrarie la nature, la réduction de la différenciation sexuelle est un signe de décadence pour une civilisation. Où les sexes sont-ils le moins différenciés ? Pas dans les pays en voie de développement, dont le bon côté est de respecter certaines traditions, mais chez nous, Européens et Américains du Nord. Et voilà pourquoi avec nos femmes masculinisées et nos hommes efféminés et inaptes au combat, nous ne tarderons pas à sombrer sous les invasions sino-arabo-africaines stipendiées par le KGB.

En attendant ce « Munich de l’Occident » (sic ! il faut oser quand on est fils spirituel de collabo, mais passons), il convient que les femmes restent à leur vraie place. Et après les « savants », les politiques. La vraie place est dans la maternité et dans des relations structurantes (re-sic !) avec l’homme de sa vie. En effet, avec le féminisme, les femmes ne savent plus où elles en sont, qui elles sont. Un couple stable, reflétant l’aspiration innée des femmes à la monogamie est une garantie d’épanouissement. Travailler ? Pourquoi pas ? On est moderne. Et puis, que ferait notre industrie sans ses bas salaires fémi- nins ? Mais travailler en relativisant, en évitant les fonctions trop créatives (Giscard : Deux Français sur trois). En y réfléchissant, le mieux, c’est le temps partiel...

• Deuxième objectif : la démographie. L’Europe se meurt de sa dénatalité pendant que les hordes du tiers-monde croissent et se multiplient. Il faut faire faire des enfants aux femmes. Les avis divergent sur les moyens à mettre en œuvre. Pour les uns (Debré, Chaunu, Sauvy, etc.), il faut une vraie politique de la famille avec déduction d’impôts aux familles nombreuses et salaire maternel. Las, c’est en appeler à l’Etat, et à l’ Etat-providence que l’on décrie tant et qui, de toute façon, ne peut pas payer. Il y a bien l’encouragement aux bébés-éprouvettes, lesquels évoquent une sélection génétique bien séduisante ; mais les femmes stériles ne sont pas si nombreuses, et l’Eglise avec laquelle on est en train de renouer alliance n’aime guère. Il reste l’interdiction de l’avortement, plus priseé du côté des autels, qui se vend bien aux Etats-Unis, et dont il est bon de tester l’impact politique (Chirac).

• Troisième objectif : la lutte contre l’Etat totalitaire. Reprivatiser l’économie par des dénationalisations et le démantèlement de l’Etat-provi-dence est l’objectif numéro un. Aussi est-il nécessaire, par-delà les mesures économiques, de lancer une campagne de promotion du privé, sous toutes les acceptions du terme, et de dénoncer l’emprise étatique. L’entreprise est d’autant plus délicate qu’en France, l’interventionnisme remonte à Philippe Auguste. C’est là que les femmes cessent d’être l’objet d’un discours peu attractif pour être promues agents de la modernité. Private is beautiful. Or, la quintessence du privé n’est-elle pas la famille qu’il convient de protéger des empiétements des pouvoirs publics et de leurs séides parmi lesquels les enseignants marxistes, résumés de perversité totalitaire. Aux mères de défendre les droits des parents sur l’éducation des enfants, de surveiller les manuels scolaires, les programmes... l’idéal étant d’opter résolument pour l’école privée.

Ces trois thèmes constituent le noyau dur des référents idéologiques de la droite. Ils sont communs à tous ses courants et ont été élaborés dans les clubs. Elaborer est d’ailleurs un terme inexact puisque ces théories sont la copie conforme des productions de la New Right américaine. Tellement conforme que l’on peut penser que les sommes considérables versées par les firmes américaines et le budget fédéral pour alimenter les instituts de recherche destinés à promouvoir les valeurs du monde libre, ont trouvé, en France, un excellent emploi.

Le culte de la libre entreprise, la condamnation de l’Etat, l’exaltation du privé, ne font pas partie des traditions de la vieille droite française ; qu’elle soit de tradition orléaniste, légitimiste ou bonapartiste, selon les distinctions classiques, la droite a toujours prôné un Etat fort, garant de l’Ordre social et moral, mais aussi apte à arbitrer entre les différents intérêts économiques. L’extraversion de l’économie française, depuis trente ans, encore accusée par la crise, a entraîné une révolution culturelle de la droite, dont les penseurs ont perdu tout ancrage national au bénéfice d’un alignement sur les thèmes de la droite américaine. Le verbiage du GRECE, autour de la filiation indo-européenne et de la supériorité de la civilisation du vieux continent, ne compense pas la force de l’« américanisation » de la pensée. Il la compense d’autant moins que les Etats-Unis offrent le meilleur exemple de la matérialisation de ces idées en forces sociales. Avec le pullulement de ses Eglises fondamentalistes, ses ligues de vertu, ses femmes organisées contre le féminisme, ses associations anti-homosexuels, etc., l’Amérique de Reagan est le modèle et le laboratoire pour les droites de tous les pays développés. Le renouveau vient de l’Ouest et, comme on dit à droite, il faut savoir être le « parti de l’étranger »...

Après le renouveau, 1’unification

Bien que les trois thèmes cités plus haut fussent communs à tous les courants, on notait, il y a cinq ans encore, un certain nombre de nuances. Ainsi, à l’extrême droite, se dessinait une tendance peu intéressée par les thèmes de l’ordre moral, acceptant l’IVG (des enfants de pauvres en moins), le divorce et la cohabitation hors mariage ; l’accent était mis sur la sélection génétique avec un intérêt très prononcé pour toutes les techniques de fécondation artificielle. Les « plus avancés » reconnaissaient aux femmes un certain droit au travail (thème des femmes créatrices d’entreprises dénonçant l’archaïsme des féministes incapables d’être des gagneuses). Le Figaro-Madame s’était fait une spécialité de la broderie autour de cette idée force.

La période actuelle est marquée par une remarquable unification idéologique et un recentrage sur l’ordre moral. Aujourd’hui, il est pratiquement impossible de distinguer en matière d’idéologie familiale et de statut réservé aux femmes la droite traditionnelle de l’extrême droite. Le Pen, Debré ou Giscard, et

M hh <y> C/5 O O m i-H ca) c/j O O derrière eux Alain de Benoist ou Louis Pauwells, ont quasiment le même discours ; la droite s’est radi-calisée tandis que l’extrême droite met en veilleuse sa « païenne amoralité » pour retrouver le chemin de la vertu et de la famille. Ce rapprochement s’explique par un ensemble de facteurs. La victoire de la gauche, la percée du Front national poussent au durcissement : il ne faut plus avoir peur de s’affirmer à droite sur tous les thèmes. Dans le même temps, un miracle est survenu : le pape est polonais, indulgent avec les intégristes, sans pitié pour les théologiens de la libération ; son culte de prédilection est la dévotion à la Vierge. Du jour au lendemain, Pauwells, qui fustigeait les curés rouges encore plus que les enseignants marxistes et les juges gauchistes, à longueur d’éditoriaux, rencontre Dieu. La grâce transforme cet ancien auteur d’ouvrages pornographiques, ce tenancier de sex-shop (cf. le Canard enchaîné), en défenseur de la vertu la plus sourcilleuse. Il est vrai que là encore souffle le vent d’ouest : c’est à travers le thème de la majorité morale que la droite américaine a su susciter un mouvement de masse.

Aussi, l’heure est-elle au repli sur les valeurs sûres : une famille solidement hiérarchisée, une campagne contre l’avortement, une dénonciation de l’éducation sexuelle à l’école et, bien sûr, la valorisation de la femme au foyer. On se tromperait pourtant si on analysait cette évolution comme purement réactionnaire au sens premier de retour au passé. Le nouvel ordre moral se combine, comme aux Etats-Unis, avec l’exaltation de la modernité technologique et socio-économique (la société flexible libérée des corporatismes) ; on pourrait même dire que l’une fait passer l’autre. Les groupes sociaux qui se survivent, dans la France contemporaine — petits patrons, commerçants, professions libérales diverses — sont érodés par la crise ; ils se raidissent et se figent d’autant plus sur des positions politiques radicalisées à droite, sur les valeurs traditionnelles. En outre, toutes ces couches avaient une revanche à prendre sur les années soixante-dix. La France profonde que l’on avait hâtivement enterrée existe : on l’a rencontrée un jour de manifestation pour l’école privée. Le printemps 1984, beaucoup plus que le résultat d’une manœuvre habile des appareils de la droite, beaucoup plus que la rançon de la veulerie de la gauche ou des problèmes du système scolaire, est le produit direct de Mai 68. Ceux qui défilaient ce jour-là le faisaient contre le « laxisme » des mœurs, la pédagogie, la pilule, le MLF, le divorce, la messe en jazz, les immigrés dans nos villes... L’Eglise l’a bien compris qui a utilisé cette lame de fond au profit de son école, mais qui surtout infléchit son discours à droite, renouant la sainte-alliance : positions dures sur les mœurs, déclaration de guerre des évêques au travail des femmes (« un seul salaire suffit à un couple en période de crise »).

A droite, toujours plus à droite

On hésite sur la caractérisation de ce corpus idéologique. L’ordre moral, l’obsession démographique sont typiques des valeurs conservatrices ; le goût de la sélection génétique et la théorisation de l’inégalité créatrice sont d’inspiration fasci-sante. En revanche, le rejet de l’Etat est un article d’importation qui ne « colle » pas avec le fascisme bien de chez nous, celui des années trente. Mais une observation plus affinée du discours actuel fait ressortir une adaptation, plus qu’une transformation des valeurs. Ainsi, ce n’est jamais l’individu que l’on oppose à l’Etat (thème libéral classique), mais un ensemble d’institutions fonctionnant comme contre-pouvoirs: l’école privée, la famille, l’entreprise... Et de vanter le modèle japonais où l’individu s’abolit pour le bien de l’équilibre de la balance des paiements. Ces institutions que l’on défend de l’Etat sont, en fait, des mini-Etats dont on attend une fonction répressive et normative. C’est que la droite extrême considère qu’elle a perdu son contrôle sur un appareil d’Etat qu’elle décrit comme social-démocratisé (énarques dirigistes, juges de gauche, flics syndiqués, profs rouges, etc.). L’heure est donc à la reconquête de l’extérieur, par la société civile ; on se souvient que c’était l’objectif fondateur des clubs. En sorte que l’anti-étatisme est une fausse anomalie et que le discours actuel de la droite est plus fascisant que conservateur.

Cette analyse peu rassurante est nuancée par une vision des forces sociales. Qu’il y ait une base de masse potentielle pour le rassemblement autour de ces idées est évident. Que cette base de masse puisse être mobilisée avec efficacité, pour des coups politiques répétés ou derrière un chef de file est moins évident, car la droite manque de relais organisationnels dans la société civile ; elle a des partis mais ils sont divisés et elle a peu d’associations. Aux Etats-Unis, la majorité morale dispose de l’énorme infrastructure des églises diverses, des clubs de quartier, des ligues de vertu.

En France, il est peu probable que l’Eglise offre son appareil d’autant que beaucoup de ses associations de base restent liées au mouvement ouvrier. Celui-ci continue à dominer le mouvement associatif, par ailleurs. A court terme, il y a peu de risques de voir les dames patronesses mettre le feu aux centres d’IVG, les comités hétéro donner la chasse aux homos, et nos enfants réciter l’Ave Maria à la maternelle. En revanche, le familialisme, l’antiféminisme, les valeurs d’ordre à l’école, et le démantèlement de l’Etat-providence sont d’une brûlante actualité. C’est la gauche au pouvoir et son libéralisme rampant qui en sont responsables, légitimant, d’ores et déjà, une partie du programme de la droite. Il n’y a aucune raison d’être suicidaire avec les dirigeants de la gauche. La bataille idéologique, aujourd’hui, est vitale. Sans doute, son issue dépend-elle des rapports de forces sociaux, mais elle est partie prenante de la construction de ces rapports. A droite, on le sait. Il faudrait le réapprendre à gauche.

Frédérique Vinteuil

Notes

  1. 1. A ce propos, voir le livre de Sarah Blaffer Hardy, «Des guenons et des femmes », éd. Tierce, 1984. Et l’article de P. Thuillier, «la Sociobiologie au service du féminisme ? », in «la Recherche », février 1985.

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