L’organisation de la Conférence nationale des femmes
En organisant une conférence nationale des femmes salariées en octobre 1985, la CGT renoue avec une tradition abandonnée depuis huit ans. Quelle place entend-elle lui donner ? Quels sont les enjeux d’une telle initiative, face à la remise en cause de leur droit au travail à laquelle les femmes sont confrontées ?
La conférence nationale prend place dans un contexte de très grandes difficultés internes de la CGT. Celle-ci voit son influence baisser régulièrement depuis 1978, avec des chutes particulièrement brutales après 1981, tant en ce qui concerne les adhérents que les votes aux élections professionnelles. Ce syndicat paye là sa politique sectaire des années 78 à 81 après la rupture de l’Union de la gauche, puis son opportunisme à l’égard du gouvernement de gauche (grandement lié à la présence des ministres communistes). C’est ainsi quelle n’a rien proposé en terme de riposte au premier plan d’austérité alors que Mauroy s’est offert le luxe en 1982 de venir le présenter au 41e congrès confédéral, tout comme elle n’a avancé aucune perspective de coordination des luttes qui se développaient dans les secteurs touchés par les licenciements : sidérurgie, automobile, chantiers navals, multiples PME, etc. En tournant le dos à ce que les salariés pouvaient attendre d’un syndicat qui se veut toujours syndicat de classe, la CGT a perdu beaucoup de son audience et de sa crédibilité auprès des travailleurs quelle influençait traditionnellement.
Elle a donc bien besoin, à quelques mois du prochain congrès confédéral, de montrer qu’elle s’intéresse à tous les travailleurs et qu’elle sait tenir compte des spécificités de certaines « catégories ». C’est sans doute le sens qu’il faut donner aux initiatives prises depuis le début de l’année en direction des jeunes, des travailleurs des DOM, des retraités... et des femmes.
Mais d’autres motivations animent également la CGT.
La confédération — qui a depuis longtemps inscrit dans son programme revendicatif le droit au travail des femmes — a compris la signification de leur entrée massive sur le marché du travail depuis dix ans. Elle y voit un phénomène quasi irréversible: « Il n’y aura plus de marche arrière. Le droit au travail est une conquête que les femmes entendent défendre et promouvoir ». (Document préparatoire à la conférence). Si l’on considère les positions des autres confédérations, avec le recul important de la CFDT sur les questions féministes et le désintérêt de FO, on peut comprendre aussi que la CGT ait vu là un créneau pouvant lui permettre de se présenter comme la seule organisation syndicale se préoccupant des travailleuses.
Il faut dire qu’elle a bien besoin de redorer son blason sur ce terrain. La liquidation du secteur femmes il y a quelques années a laissé des séquelles, à l’extérieur comme à l’intérieur. Même si la normalisation n’a pas été aussi totale que le souhaitait une partie de la fraction dirigeante, elle a conduit à la disparition pendant trois ans de tout travail spécifique et à la mise à l’écart des militantes responsables. Elle a également compromis l’existence du mensuel Antoinette, seul journal syndical en Europe s’adressant aux travailleuses, que bon nombre de responsables confédéraux auraient volontiers remplacé par quelques feuillets dans la Vie ouvrière...
La conférence doit être considérée comme une victoire
Aujourd’hui, sous la pression de militantes féministes, la direction est contrainte à une certaine autocritique, en admettant le « recul » enregistré dans ce domaine et en réaffirmant la nécessité d’un travail spécifique et la prise en compte de la situation globale des femmes et non pas seulement de ce qui se passe à l’entreprise. L’organisation de la conférence doit donc être considérée comme une victoire pour les militantes qui ont maintenu une partie des acquis contre la direction. Celle-ci l’a d’ailleurs bien compris. Elle entend se prémunir contre tout risque de débordement. Les 9 et 10 octobre, il y aura 700 déléguées venant d’entreprises ; mais tout le comité confédéral national sera aussi présent. Sous le prétexte d’en faire l’affaire de tous les responsables, elle installe ainsi dans la salle 300 cadres musclés. Les leçons tirées de 1977 ont été retenues...
Une réponse à la hauteur des attaques subies
Pourtant cette initiative se situe à un moment important pour les femmes. Les campagnes idéologiques des dernières années se concrétisent à travers le temps partiel-temps choisi, les mesures natalistes, les attaques multiformes du patronat. C’est à une remise en cause brutale du droit au travail des femmes que nous sommes confrontés. Les enjeux se situent donc à un niveau élevé. Si la CGT veut réellement être l’organisation prenant en charge la situation des travailleuses, elle devra proposer une réponse à la hauteur des attaques subies. La conférence nationale peut alors devenir une tribune pour lancer un appel à toutes les femmes, celles qui ont un emploi et celles qui n’en ont pas ou plus, autres organisations syndicales, pour l’organisation d’une campagne de défense du droit à l’emploi des femmes. C’est bien en tout cas ce qu’en attendent les militantes et les travailleuses.
Mathilde Le Breton