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Flexibilité, quand tu nous tiens

Cahiers du féminisme, n° 32, été 1985 · p. 9-11 · 2 487 mots

Flexibilité 9 quand tu nous tiens « Flexibilité de l’emploi », curieuse formule quand on y pense dont tout le monde use et abuse (patrons et journalistes en particulier) sans prendre la peine de la définir comme si l’affaire était entendue depuis toujours et la réalité quelle recouvre limpide et évidente pour tous. En fait, même si vous et moi sommes encore dans le brouillard, d’autres en effet savent très bien de quoi il s’agit, les responsables des firmes multinationales par exemple qui depuis des années s’appliquent à mettre en œuvre cette politique dans tous les pays où les syndicats ont offert la moindre résistance, au Japon et aux USA pour ne parler que des pays développés.

Mais, signe des temps, la flexibilité, comme la tornade blanche, doit faire le ménage dans tous les coins et la vieille Europe ne doit pas être épargnée. De ce point de vue, personne ne peut croire à une simple coïncidence quand, dans le même temps où le FMI (Fonds monétaire international) recommande vivement aux pays européens la plus grande flexibilité du marché de l’emploi (cf. le Monde du

14 septembre 1984) fleurissent simultanément en Espagne, en Belgique, en Allemagne, en France etc. de nouvelles législations favorisant l’extension du travail à temps partiel, des contrats à durée déterminée, de l’intérim, etc. En dépouillant quelques documents qui portent sur ce sujet et réalisés par des spécialistes, on s’aperçoit rapidement que la « flexibilité » n ’est pas une mode de langage passagère, mais qu’il s’agit bien d’une stratégie internationale du patronat, à la reconquête de ses profits, dans un contexte de crise prolongée. On pourrait même, sans exagérer, parler de véritable complot international contre les salariés, les femmes en particulier. Pour obscure que soit l’expression « flexibilité de l’emploi », elle n’en est pas moins parfaitement exacte. Le dictionnaire ne définit-il pas la flexibilité comme l’aptitude à se plier ? Mieux vaudrait, bien sûr, pour être clair, parler de salarié flexible que d’emploi flexible, mais dans ce cas, évidemment, le succès de la formule n’est pas assuré, c’est tout le problème...

Mais pour éclairer la question rien de mieux que de partir d’exemples concrets pris au Japon ou aux USA de préférence, puisque ces deux pays servent aujourd’hui de modèles au patronat français. Ainsi, dans le Monde diplomatique de février dernier, J. Bel, sociologue, décrit le sort des femmes de « cols blancs » au Japon. « Lepouse d’un cadre ira fort volontiers enfiler la blouse de travail à l’usine voisine, tenir la caisse au supermarché, faire les écritures et servir le thé aux messieurs dans un bureau, personne n y trouvera à redire. On y est payé 15 francs de l’heure sans aucune couverture sociale, sans perspective d’avancement, sans les primes supplémentaires, mais, après tout, il n’y a guère de qualification exigée et puis on peut quitter quand on veut. Si l’on ne souhaite pas sortir de chez soi, le travail à domicile est aussi possible : de la confection à l’électronique, le vaste monde de la sous-traitantce ne demande qu’à entrer dans votre salon. Mais là, c’est l’esclavage. » Tel est le sort « enviable » de cette main-d’œuvre flexible par excellence que sont les femmes au Japon, les femmes mariées en l’occurrence.

Mais voilà, vous n’êtes pas con-vaincu(e)s parce qu’il s’agit de femmes mariées à des cadres (des privilègiées en quelque sorte) et que cela se passe au Japon (des traditions très particulières, vous savez...) Alors, changeons de continent, et allons voir ce qui se passe en Amérique, chez Reagan, dont les thèses « libérales » ont séduit tous les politiciens de France, y compris les socialistes... Le cas suivant est rapporté dans une étude de Marie-France Toinet, publiée dans le numéro d’octobre 1984 de Problèmes économiques. Il ne concerne pas les femmes, mais...

Un soudeur de la United States Steel (un des plus gros trusts de la sidérurgie US) recevait en 1981 comme ouvrier à plein temps 24 dollars de l’heure avec les avantages sociaux. Malheureusement pour lui, comme beaucoup d’autres, il va être licencié. En août 1983, il retrouve un emploi « trois ou quatre jours par semaine, trois heures par jour, pour nettoyer un cinéma de Pittsburg. Il gagne le salaire minimum, 3,35 dollars. Il n ’a aucun avantage social et n 'a plus de couverture santé ». C’est sans doute ce qu’entend le Fonds monétaire international lorsqu’il parle de « flexibilité dans la négociation des contrats de salaires » dans son rapport annuel. Encore une fois, ne croyez pas qu’il s’agit d’un cas particulier. C’est au contraire une situation très commune dans l’Amérique de Reagan et les exemples de ce genre pourraient être multipliés à l’infini.

La flexibilité, c’est d’abord un marché dual de l’emploi

Bien sûr, il ne fait pas de doute que de telles situations n’existent pas en France aujourd’hui. On sait qu’au Japon comme aux USA, il y a ce qu’on appelle un marché dual du tra-

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I vail, c’est-à-dire un marché primaire protégé avec hauts salaires, avantages sociaux substanciels (aux USA) et garantie de l’emploi (dans certaines grandes entreprises japonaises) et un marché secondaire où les emplois sont le plus souvent non qualifiés, à temps partiel, mal payés, accompagnés d’aucun avantage social. Ce deuxième marché au rabais est le domaine des entreprises sous-traitantes en particulier et recouvre également ce qu’on appelle les « services » (travail de bureau, santé, gardiennage, restauration, commerce, etc.). C’est un secteur déserté par les syndicats où se retrouvent toutes les catégories surexploitées de la société : les minorités ethniques, les immigré(e)s et la masse des femmes. Comme par hasard, cette coupure s’est accentuée depuis le début de la crise, et comme par hasard, les créations d’emplois qui ont accompagné la « reprise » américaine en 1983 et 1984 ont été réalisées presqu’exclusivement dans les services au détriment de l’industrie manufacturière au point que F. Renard, dans le Monde du 30 octobre 1984, parle de « processus très net de désindustrialisation » aux USA et note : « On pourrait caricaturer la reprise américaine en estimant quelle s’est faite, pour une bonne part, sur l’ouverture de fast-food et le recrutement de gardiens d’immeubles ».

En janvier 1984, on estimait à 5,9 millions le nombre de personnes travaillant ainsi à temps partiel contre leur gré (15% des actifs environ) parmi lesquelles des femmes partageant un emploi de bureau à deux (part-time job) en raison du trop petit nombre de crèches. Il ne faudrait donc pas oublier que c’est au prix du développement des emplois précaires, que le nombre de chômeurs a baissé aux Etats-Unis entre 1982 et 1984 (10,7% de la population active en novembre 1982, contre 7,4 % en octobre 1984).

Le capitalisme sauvage sans fard ni loi

De plus, et c’est une autre différence avec la France actuellement, dans son souci de laisser les lois du marché jouer librement, Reagan a encouragé la « déréglementation ». Ainsi, par exemple, le 22 février 1984, la Cour suprême autorisait les entreprises en faillite à annuler une convention collective ou à en modifier unilatéralement les termes.

C’est ce qui s’est apparememnt passé à l’usine d’empaquetage de viande de Mason City (Iowa) si l’on en croit un extrait d’ US News & World Report du 9 avril 1984, cité par un numéro du Monde diplomatique sous le titre « A prendre ou à laisser ». « L’usine d’empaquetage de viande de

Mason City (Iowa) où travaillait Dave McCoid a été fermée, puis réouverte quelques jours plus tard, avec un nouveau propriétaire. McCoid a toujours son emploi, mais il a perdu quelques chose de plus que son ancien patron. Evanouis aussi, son syndicat ; les 4,29 dollars en moins sur son salaire horaire ; ses trois semaines de vacances et les 86 dollars de gratification mensuelle qui lui revenaient auparavant. » « Tous les moyens sont bons pour obtenir ces concessions salariales, commente M. F. Toinet, dans le Monde diplomatique de janvier 1985 « mises en faillite pour annuler des accords d’entreprise, menaces de mise en faillite ou de fermeture d’usines ou de succursales, sous-traitance à des entreprises non syndiquées, remplacement de grévistes par des jaunes, nouvelles embauches à des salaires réduits : l'imagination des responsables patronaux est fertile ».

Toutes ces pratiques sont aussi monnaie courante au Japon et ce, depuis longtemps comme nous l’apprenons dans le livre de Kamata So-toshi, Japon : l’envers du miracle, où la faillite est mentionnée comme « instrument de régulation du personnel ». C’est aussi cela la flexibilité mais pas que cela comme nous l’a montré R P. Paringaux dans son article :« Mi-temps à journée pleine ». Au Japon en effet, de nombreuses femmes embauchées à temps partiel dans les usines ou les ministères peuvent facilement faire huit heures par jour, certaines ouvrières d’Osaka, à temps partiel, réalisant plus de quarante-huit heures par semaine. L’intérêt de ce « parto timu » (pour le patron, cela va de soi), c’est que ces femmes sont payées au rabais. Ainsi, dans la firme multinationale bien connue Kawasaki, 180 femmes à temps partiel (sur 200 ouvrières travaillent de 8 h 30 du matin à 1 7 heures pour un salaire horaire de 530 yens (20 F).

Partout en Europe, les emplois au rabais...

Mais l’Europe, la France en particulier, sont-elles si éloignées de cette réalité ? Oui, si l’on s’en tient aux acquis sociaux arrachés dans les combats passés : le système de sécurité sociale unifié, le SMIC, ce qui reste des allocations chômage, les congés payés, le principe de la gratuité de renseignement, etc. Non, si l’on examine attentivement en France et ailleurs, la pratique patronale actuelle, les exigences des patrons, l’évolution récente ou en cours de la législation sur « l’aménagement » du temps de travail ou le « traitement social » du chômage comme on dit. Un coup d’œil d’abord sur la Grande-Bretagne des 3,3 millions de chômeurs où le travail à temps partiel est pratiqué depuis longtemps par les femmes (deux emplois à mi-temps sur trois sont occupés par des femmes). Pour pouvoir bénéficier de la retraite, avoir droit aux cours de formation ou aux congés payés, il faut travailler au minimum seize heures pendant cinq ans. Conséquence : beaucoup d’employées à mi-temps n’ont droit ni à la retraite ni à la formation ni aux congés payés... (cf .Libération du 21 février 1985).

Rien d’étonnant, peut-on faire remarquer, Thatcher est une émule de Reagan et une partisane convaincue des bienfaits de la « liberté� des chefs d’entreprises... Allons voir ailleurs, et notons les évolutions de la législation. En Belgique, par exemple, depuis janvier 1985, une « loi de redressement social » autorise la multiplication des contrats temporaires pour répondre à des commandes exceptionnelles. Par ailleurs, les salariés munis d’un contrat à durée indéterminée avec une clause d’essai pourront être licenciés sans préavis dans une période de six à douze mois après l’embauche. Jusqu’à maintenant, cela était possible jusqu’à six mois. Les patrons enfin refusent d’envisager toute négociation sur la baisse de la durée du travail si elle n’est pas associée à une négociation sur la flexibilité. En Espagne, un arsenal de dispositions vise à généraliser le travail précaire sous toutes ses formes. Dorénavant, les contrats à durée déterminée peuvent atteindre un an renouvelable et ne nécessitent plus de recours de l’employeur. L’intérim passe de trois à six mois renouvelables. Les licenciements sont facilités : les « plans sociaux » ne s’imposent aux entreprises que si elles licencient 1 5 à 20 % de leurs effectifs contre 5 % auparavant. Pour les jeunes, les délais d’embauche temporaire sont portés de trois mois à trois ans. Les contrats d’intérim sont maintenant libres pendant trois ans pour toute nouvelle entreprise ou activité nouvelle. Ces contrats peuvent être renouvelés une fois pour trois ans supplémentaires. Enfin, on admet et on généralise l’embauche à temps partiel... à la journée, à la semaine, ou au mois (cf. Libération du 31 décembre 1984). Aux USA, on estime à 2 millions le nombre de travailleurs (ouvriers agricoles...) qui se louent ainsi à la journée. En France même, on s’achemine doucement et officiellement vers une société duale tant du fait de la pratique des patrons que des encouragements légaux qu’ils reçoivent d’un gouvernement qui se dit encore socialiste. Des ordonnances de 1982 aux dernières décisions du conseil des ministres de février, les incitations au temps partiel n’ont cessé de se multiplier. Et depuis avril 1985, les contrats à durée déterminée ne sont-ils pas portés à 24 mois contre 12 auparavant et les « missions » d’intérim facilitées, sans parler de la création des TUC (travaux d’utilité collective) qui autorise légalement un double marché de l’emploi, les emplois au rabais étant clairement réservés aux jeunes... pour l’instant. Pourquoi dans ces conditions, les patrons se gêneraient-ils pour appliquer selon leurs besoins, la « flexibilité » qui leur permet de réduire leurs coûts et de soutenir ainsi la « concurrence japonaise ». Ils ne se gênent d’ailleurs pas. L’exemple rapporté par M. Lemoine dans le Monde diplomatique de mars 1985 est, comme il le dit, « édifiant ». Il s’agit du groupe Philips qui a enregistré pour 1983 une augmentation de 49 % de ses bénéfices pour l’Europe. Son usine de Fiers en France a réduit la durée du travail de son personnel à trente-deux heures pour, paraît-il, éviter 110 licenciements. Cette expérience fut menée avec l’accord de la section locale CFDT. L’accord fut respecté deux mois. Ensuite, la direction ramena l’horaire de certains travailleurs à 38 h 30 tandis que d’autres avec les heures supplémentaires font jusqu’à 45 heures par semaine. 1 30 personnes demeurent à trente-deux heures avec baisse de salaire sans possibilité de bénéficier d’indemnités de chômage partiel. La section CFDT, qui doit aujourd’hui se mordre les doigts d’avoir signé un tel accord, réclame maintenant une répartion plus juste des heures de travail et un horaire moyen pour l’ensemble du personn-nel. Mais la direction refuse. Elle n’aurait pas les moyens, paraît-il...

Ainsi en France si tout n’est pas encore joué, loin de là (l’échec des récentes négociations sur la flexibilité est là pour le prouver), les salariés n’en sont pas pour autant à l’abri de cette tactique patronale qui consiste à précariser les emplois par tous les moyens. Et le pire, c’est que cela se met en place insidieusement, sans éclat et sans débat, sans qu’en soient immédiatement mesurées les conséquences désastreuses pour le personnel, l’accentuation des divisions par exemple. Si l’on n’y prend garde, ce sont bientôt tous les acquis fondamentaux des travailleurs qui risquent de voler en éclats (suppression du salaire minimum, de l’horaire hebdomadaire de réference, d’une protection sociale unifiée). De ce point de vue, les exemples des Etats-Unis et du Japon sont aussi très instructifs pour les salarié(e)s. Alors, n’est-il pas temps de se poser la question : à quand la riposte ?

Claire Bataille

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