La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde

Dix mille à Nairobi : Interview d’une déléguée française

· Cahiers du féminisme, n° 33, automne 1985 · p. 32-33 · 1 799 mots

Entretien avec Catherine.

Du 10 au 26 juillet 1985 s’est tenue à Nairobi une conférence internationale des femmes organisée par l’ONU qui a marqué la fin de la « décennie de la femme ». « Les Cahiers du féminisme » ont rencontré Catherine, du Mouvement français pour le planning familial, présente à cette conférence au nom de son association. Elle a bien voulu répondre à nos questions. Rappelons qu’il y avait deux conférences à Nairobi, l’une, dite « officielle », regroupait les ministres et les représentants des gouvernements (avec la fille de Reagan), l’autre, à laquelle assistait Catherine, regroupait toutes les associations non gouvernementales.

♦ Comment, en qualité de Planning, avez-vous été amenées à participer à Nairobi ?

Nous avions participé pendant l’année à un comité de liaison organisé par le ministère des Droits de la femme, autour de thèmes généraux choisis par TON U — paix, développement, égalité —, avec des associations très diverses, souvent plus féminines que féministes. A partir de ces trois grands thèmes, un texte a été écrit par le comité avec une base minimale d’accord, mais de ce fait il était insipide. On a réussi à introduire quelques engagements, mais par exemple on n’a pas réussi à parler du temps partiel à propos de l’emploi ; sur la santé, on a parlé de l’alcoolisme mais pas de la prise en charge de leur santé par les femmes.

Le ministère a fait pression sur le Planning pour que nous allions à Nairobi car il manquait de délégations dites « de gauche », porteuses de ce que fait le ministère. C’était de leur faute, le ministère ayant ouvert le comité de liaison à n’importe qui, il avait cherché un consensus minimum très apolitique.

♦ Comment s’est déroulée la conférence non officielle ?

Elle a duré dix jours. Et deux cents ateliers par jour étaient prévus, sur les trois thèmes généraux. Chaque atelier était pris en charge par une ou plusieurs représentantes d’associations et durait selon les cas une heure trente, trois heures ou trois heures trente, ce qui était toujours trop bref pour aller au fond des questions.

D’une manière générale, les gens s’écoutaient mais n’échangeaient rien, et ils traitaient rarement du thème initial de l’atelier. Par exemple, sur le thème du développement, le constat suivant a été fait : les campagnes se vident, les familles s'appauvrissent, les femmes restent seules et sont exclues de tous les plans de développement. Mais il y a eu peu de débats sur les perspectives et les moyens de stopper cette machine infernale.

En fait, ce genre de conférence représente surtout une tribune pour le tiers monde, pour les femmes des pays en voie de développement, pour exprimer la détresse liée à leur appauvrissement. Pour nous, c’était l’occasion de créer des liens pour ensuite travailler avec elles, à partir de leurs projets. Nous, nous étions là en « voyeuses ». Elles ont réussi à avancer en commun. Le dialogue s’instaurait difficilement, entre les projets des associations de droite, ceux des féministes, qui n’étaient pas tous identiques, ceux de l’Association mondiale des mères ; entre ceux des Iraniennes, des Palestiniennes, des femmes des pays en guerre, il y avait une multitude d’objectifs contradictoires. Les urgences étaient différentes selon les pays. Il existait un décalage complet entre ces urgences et les problèmes des féministes occidentales.

♦ Peux-tu donner un exemple de ce décalage ?

Il y avait des femmes africaines exilées qui luttaient contre l’apartheid, pour lesquelles c’était le problème principal ; la question des femmes disparaissait. Les femmes des pays en guerre étaient d’abord préoccupées par leur lutte de libération, la lutte armée ; pour elles la question des femmes n’était pas prioritaire, même si elles se placent quand même en tant que femmes dans ce mouvement de libération.

♦ La conférence était-elle mixte ?

Pour les pays occidentaux, il n’y avait que des femmes. Par contre, quelques hommes venaient de pays d’Afrique, et c’est surtout pour les pays arabes que la proportion d’hommes était importante (Iran, Sahara occidental, Maroc). Cependant, les hommes étaient en nette minorité et n’intervenaient que très rarement dans les ateliers. Par contre, à la conférence gouvernementale, les pays autres que la France n’ayant pas de ministère des Droits de la femme, il y avait des hommes représentants de ministères de la Santé ou d’autres ministères.

♦ Peux-tu dire que Nairobi était une conférence féministe ?

Beaucoup de journalistes étaient venus avec l’idée a priori que le féminisme ne serait pas présent à Nairobi. Ce n’est pas vrai et ce n’est pas faux... Il n’y avait pas que des féministes à Nairobi, loin de là. Dans la délégation française, il y en avait beaucoup moins que partout ailleurs, mais cela dépend de ce qu’on appelle « féminisme » : des femmes qui parlent ensemble de l’organisation de coopératives de femmes en Afrique pour faire fonctionner un four, et qui essaient de voir comment passer du rôle d’exécutantes à celui de conceptrices, n’est-ce pas aussi du féminisme, même si cela ne recouvre pas la même chose que dans les pays développés ? Par exemple, on a peu parlé dans les ateliers de la question de la libre disposition de son corps ; mais quand le principal souci est de trouver de l’eau, qu’il faut s’organiser, discuter ensemble entre femmes pour décider de creuser un puits à tel endroit san? atten- r

Rencontre du troisième type

« Laissez-les vivre » était membre à part entière de la délégation française ! Merci à Roudy d’avoir participé au financement de leur voyage... On ne nous fera pas avaler cette pilule. Leur discours suffit à montrer à quel point leur présence était une honte, un scandale. Lisez plutôt ce résumé :

La femme n’existe que par rapport à une seule fonction : la maternité. L’avortement renforce le sexisme car ce sont les hommes qui obligent les femmes à se faire avorter. Les lois pour l’IVG entraînent une inégalité car ce sont les femmes qui se font avorter, pas les hommes (il fallait le trouver !). L’avortement est à l’origine même du terrorisme et des guerres car les femmes, en tuant quelque chose en elles, se culpabilisent et reportent alors cette violence sur autrui (logique, non ?). Le développement de certains pays n’est pas possible parce qu’il n’y a pas assez d’enfants à cause des IVG (cherchez l’erreur...). L’avortement est un danger permanent pour la santé des femmes (que fait la police ?)....

L’association « Laissez-les vivre », qui se proclame féministe à Nairobi, n’intervient pas avec des statistiques ou des rapports circonstanciés : pour ses membres, c’est un problème moral.

dre que les hommes le fassent, une telle démarche engendre aussi une prise de conscience féministe.

C’est vrai que le décalage est énorme. En France, on a le droit de signer un chèque, d’acheter un commerce, de se mettre en pantalon. Dans beaucoup de pays, tout cela est interdit aux femmes. Il existe des situations tellement différentes qu’il était très difficile de dialoguer.

♦ Parle-nous de la délégation française ?

La France a une situation particulière avec son ministère des Droits de la femme, cas sinon unique du moins très rare. La délégation était patronnée par le ministère qui avait fourni beaucoup d’efforts d’organisation et obtenu un espace qui servait de vitrine à la France et au gouvernement socialiste. Rappelons que cet espace se situait dans le forum non gouvernemental, ce qui explique que nous ayons été choquées par le fait que Roudy soit intervenue à de nombreuses reprises dans ce forum, alors que sa place était dans la conférence officielle. On avait le sentiment d’être chaperonnées par le ministère en permanence.

♦ Quel bilan tires-tu de cette conférence ?

Ce n’est pas complètement négatif. Mais dans un tel forum trop de choses se passent, trop de gens se côtoient : il y avait à peu près dix mille femmes... Par ailleurs, nous avons lu les procès-verbaux qui ont été établis, mais c’est autre chose que d’entendre les intéressées parler. Nous avons vécu des moments très émouvants, très enrichissants au plan personnel, mais pas toujours palpables au retour pour le Planning.

Sur un plan plus général, la situation des femmes a nettement empiré ces dernières années. Même les organisations gouvernementales le reconnaissent. Les femmes sont particulièrement victimes de la crise économique et des situations de guerre. En plus, on constate une régression de la prise de conscience sur les problèmes des femmes, dans certains cas liée à la montée des intégrismes religieux.

♦ Quelles sont les perspectives au lendemain de la conférence ?

Elles sont quasiment nulles, à part la proposition de se voir à nouveau dans cinq ans. L’aspect positif réside dans la prise de contact, notamment entre les femmes africaines qui ont travaillé ensemble plusieurs jours de suite et ont mis sur pied une coordination sur les problèmes de développement. En ce qui concerne le Planning, nous avons pris beaucoup de contacts, par exemple avec une association de planification au Brésil et avec les féministes québécoises qui ont élaboré un programme de formation pour les travailleurs sociaux. Ce programme nous intéresse beaucoup car il est plus féministe que le nôtre, tout en allant dans le même sens.

Nous ne regrettons pas d’être allées a Nairobi, même s’il ne faut pas attendre grand-chose de ce genre de conférence. Le fait de voir dix mille femmes réunies ensemble est en soi quelque chose de fantastique ; si on n’y était pas allées, on aurait manqué quelque chose.

Propos recueillis par Catherine Rosehill et Natacha Brink

Kenya : l’envers du décor

Il ne faudrait pas s’imaginer que parce qu’il a accueilli cette conférence, le gouvernement kenyan se préoccupe particulièrement de la situation des femmes de son pays. En fait il n’en a pratiquement rien à faire. La conférence représentait simplement des rentrées de devises.

La situation des Kenyan nés est déplorable : elles sont considérées comme des bêtes de somme. Nairobi est une ville où il y a beaucoup de prostitution. Pour les besoins de la cause, toutes les prostituées ont été mises en prison il y a quelques mois. L’homosexualité étant interdite, les lesbiennes venues à la conférence ont eu pas mal de difficultés les premiers jours de la conférence avec les autorités. 90 % des femmes de ce pays sont excisées et le gouvernement avait demandé explicitement que le problème ne soit pas traité dans le forum. L’université où avait lieu la conférence était fermée depuis plusieurs mois à cause de l’agitation politique. Rappelons qu’en 1981 il y avait eu une grande révolte.

Nairobi avait été nettoyée : pas de mendiants, pas de clochards. Mais dès qu’on sortait à dix kilomètres, il y avait des bidonvilles, on y voyait des femmes transporter des charges énormes, travailler aux côtés des hommes qui palabraient. Elles bossent ! L’environnement de la conférence était donc particulier.

Une erreur sur cette page ?