La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

L’une a aimé, l’autre pas...

A la rencontre de deux femmes remarquables

· Cahiers du féminisme, n° 35, printemps 1986 · p. 32-33 · 1 523 mots

L’année 1940, deux femmes à l’existence exemplaire à bien des titres se retrouvent internées dans le camp de Ravensbruck. L’une, compagne de l’ex-dirigeant du Parti communiste allemand, Heinz Neumann, y est arrivée au sortir d’un camp sibérien, livrée par le KGB à la Gestapo. L’autre, journaliste tchèque, paie pour n’avoir jamais cessé de proclamer dans ses actes et ses articles son refus de la nazification de son pays.

L’engagement politique de Milena Jesenska, un moment membre du PC tchèque, sa curiosité des autres, la poussèrent vers Margarete Buber-Neumann, dont la trajectoire l’intéressait. Il en naquit une amitié profonde, qui les aida à traverser « les tourments coutumiers à la vie des camps » et un livre, Milena, consacré par la survivante à celle que l’épuisement et la maladie tuèrent en 1944, alors que la Libération ne tarderait plus...

Découvrir Milena

Il faut commencer par dire que ce livre répare une de ces injustices si courantes, dès qu’il s’agit de femmes : jusque-là, on ne connaissait Milena qu’au travers des magnifiques lettres d’amour qu’elle reçut, le temps d’une brève et douloureuse liaison, de Franz Kafka. Elle faisait figure d’inspiratrice, de figure lumineuse dans l’univers torturé de l’écrivain, mais d’elle, on ne savait rien finalement. Et la voici qui se met à exister, tant dans le livre de Margarete Buber-Neumann que dans le recueil d’articles intitulé Vivre, qui sort fort opportunément aux éditions du Lieu commun. Nous découvrons, au fil du récit de l’amie, au fil des textes de Milena, ce « feu vivant » dont parlait Kafka, une femme très souvent éprouvée, jamais vaincue, d’une force intérieure et d’un rayonnement intarissables, même dans les pires, les plus extrêmes situations.

En tenant la promesse faite à l’agonisante de raconter « ce qu’elle fut », Margarete Buber-Neumann n’échappe pas toujours à un sentimentalisme un peu désuet, qui la pousse à exalter la femme aimée de façon parfois maladroite, mais si l’on passe outre, on se laisse très vite séduire par tant d’acharnement à prendre de la vie tout ce qu’elle peut offrir, très vite emporter par un livre d’une grande richesse qui nous offre trois récits en un.

Les deux femmes avaient décidé de témoigner de leur expérience du camp :

elle occupe une grande partie du livre, qui relate l’horreur quotidienne, la misère matérielle, la détresse morale d’un camp nazi de femmes, les rivalités, les coups bas, la solidarité aussi, l’héroïsme « banal » du survivre dans la dignité. Sur cet arrière-fond sinistre, sordide, tranche une amitié solide et belle, nourrie d’un même amour de la vie, de ruses pour se rencontrer, se raconter, se soutenir, au prix de tous les risques.

Outre le camp, Margarete Buber-Neumann nous conte Prague, Vienne, au début de ce siècle, telles que Milena les connut : le caractère provincial, puritain de l’une, l’inconscience de l’autre au lendemain de la Première guerre, l’ébullition artistique, intellectuelle des cercles d’avant-garde auxquels la jeune femme fut amenée à se frotter.

Un pur débordement de vie

Mais elle nous dit surtout son amie, son héroïne, qui incarne si bien les déchirements de ce pan d’histoire. Une jeune fille, une jeune femme peu soucieuse de conformisme social ou moral, prête à tout braver non pour choquer, mais par pur débordement de vie, par désir de vivre libre, de penser et d’aimer. Une jeune fille, une jeune femme « extraordinairement fine, courageuse, intelligente. Et tout cela, elle le jette dans son sacrifice, ou si ion veut c’est grâce au sacrifice quelle l’a appris » (Kafka). A la souffrance, en tout cas, dont elle a si souvent payé de n’être aucunement avare d’elle même.

Née dans une famille aisée d’une mère qui mourra jeune et d’une père adulé et haï, conservateur, autoritaire, qui la néglige comme il néglige son épouse, Milena sera tôt confrontée aux rudesses de l’existence. Livrée à elle-même à treize ans par la mort de sa mère, lycéenne dans une institution de jeunes

Ecrivain et militante

Jeunesse, par Milena Jesenska

(...) Souvenez-vous, souvenez-vous seulement de l’indicible, incompréhensible et panique souffrance de vos seize ans, de la douloureuse recherche d’une issue, d’une terre ferme sous vos pieds, de la tête qui se cogne contre les murs, contre les conflits intérieurs, souvenez-vous de la course folle vers quelque-chose d’indéfini et d’indéfinissable qui vous a valu tant de nuits blanches ! Aurions-nous supporté tout cela sans cette porte de sortie cachée : peut-être, après tout, me tuerai-je ?

Je sais bien que tout cela n’a rien de commun avec notre entrain et notre gaieté. Bien entendu, nous étions gais, heureux, fous-fous, légers, écervelés. Mais tous, nous préservions le secret d’une véritable et immense douleur. La douleur d’un être qui ignore pour quoi il souffre, à qui cette douleur inspire un mélange de honte et de fierté, un être qui se développe et qui évolue uniquement à partir de cette douleur. Tout est affaire de la sincérité et de la profondeur avec lesquelles un être travaille la douleur de sa jeunesse. Elle constituera sa richesse pour la vie, il mesurera tout à cette aune. Car, de toute sa vie, il n’aura rien d’autre, rien de plus ne lui sera donné, il ne connaîtra rien de plus. Toute sa vie durant, l’homme connaît des expériences. Mais ce n’est que dans sa jeunesse qu’il vit des transformations de l’âme. L’homme n’est riche, n’est créateur qu’une seule fois : dans les souffrances de ses seize ans. Au moment même où sa douleur ne lui semble plus infinie, il est comme arrêté et il vit de ce qu’il a accumulé et engrangé.

L’idée de l’infini des sensations et des émotions, ce côté immense, cosmique, démesuré de la vie, à seize ans, toute cette tension de l’inexpérience, s’évanouissent lorsqu’on se rend compte que tout a une fin. A partir de ce moment où, souffrant, on est capable de fermer les yeux, de serrer les dents et, le souffle coupé, de dire à son cœur que cela finira bien par passer, que ça ira mieux, que cela s’arrêtera ; le moment où l’on sait comment se réconforter, en pensant : cela ira mieux si jé vais faire un tour dans lps champs, ou quand je pourrai pleurer, les larmes emporteront mon chagrin; ou si je me coupais maintenant, cette douleur-là chasserait l’autre ; le moment où on perd l’abrupte conviction des seize ans qui croient que cette peine durera jusqu’à la mort, au moment où l’expérience nous appauvrit — car loin d’enrichir, l’expérience appauvrit — à ce moment-là, on cesse d’être jeune (...)

filles pionnières dans le genre, le lycée Minerva, elle ne tarde pas à choquer par sa liberté d’allure, d’esprit, de mœurs. Peu lui chaut, elle est extrêmement prodigue d’elle même, entière dans ses affections, dans ses amours. Elle paiera d’un an d’internement sa passion pour Ernst Pollack, dont elle sera bien mal récompensée par un mariage vite désastreux qui la laissera broyée mais pas anéantie : elle trouvera assez de force pour tacher d’arracher Kafka à son épouvante devant la vie, devant l’amour, elle encore toute meurtrie. Ce sera en vain : elle était trop flamboyante, trop « robuste », trop douée pour le bonheur, en dépit de ses affinités avec lui... Ses amours furent toujours douloureuses, elle n’était pas femme à s’installer dans le ronron de la conjugalité, bien qu’elle l’ait tenté. Son deuxième mariage, avec l’architecte Jaromi Krejcar, se brisa sur la maladie, la drogue à laquelle elle se livra après un accouchement difficile. Elle vainquit cela aussi, la souffrance physique, l’aliénation à la morphine : elle avait une force intérieure quasi inébranlable...

Son premier mariage la conduisit à Vienne, et bien vite à la misère. Il lui fallut travailler, elle ne se laissa rebuter par rien, porta des valises, devint domestique. Ecrivit. Des articles de mode, des chroniques. Certaines se trouvent dans le recueil publié par les éditions du Lieu commun, elles sonnent juste, elles sont émouvantes, simples, ironiques, elles vont droit au but. Elles disent Vienne, la misère, elles disent l’attente, le désespoir, la joie de vivre malgré tout. Ses rencontres, l’histoire, ses souffrances peut-être la poussèrent, en 1931, vers le Parti communiste tchèque. Elle en fut exclue en 1936, elle n’était pas du genre à avaler sans broncher les mensonges et les crimes. Mais elle resta militante : l’antisémitisme gagnait, les réfugiés s’entassaient, misérables, un peu partout, les nazis approchaient... Elle continua à écrire, pour dénoncer tout cela. Avec son ton à elle, sa sensibilité, étouffée le temps de son passage au PCT par la langue obligée du parti... Elle paiera ce courage du camp et de sa vie. Lorsqu’elle s’éteignit, elle avait quarante-huit ans.

En ces temps de grisaille et de pseudo-héros, de médiocrité, de bêtise rampante, se plonger en de telles vies a quelque chose de réconfortant. Alors, lisez Milena et Vivre. Lisez aussi les lettres de Kafka, et le livre de Margarete Buber-Neumann sur sa déportation en Sibérie. Ces femmes méritent infiniment mieux que rester dans l’ombre de ceux qui les ont aimées.

Denise Avenas

Milena, de Margarete Buber-Neumann, éd. du Seuil.

Déportée en Sibérie, de la même, même éditeur.

Vivre, éditions du Lieu commun, recueil d’articles de Milena.

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