CD O
D
S
I
E
R
Christine, Anne, Sylvia Nathalie et les autres
Christine, Anne, Sylvia et Nathalie : les trois premières sont des militantes des JCR (Jeunesses communistes révolutionnaires*). Anne a commencé à militer dans le groupe femmes de son lycée ; Christine militait dans un groupe femmes à Nantes, avant de venir chercher du travail à Paris ; Sylvia, à l’université, a tenté avec d’autres de mettre sur pied une commission syndicale femmes dans l’UNEF-ID. Nathalie, elle, est une militante de la Maison des femmes de Paris, où elle est venue par le MIEL, un groupe de lesbiennes féministes qui se réunit à la Maison des femmes*. Elles ont accepté de s ’asseoir avec nous autour de la table pour discuter de la situation des jeunes femmes, et essayer ensemble de comprendre pourquoi on rencontre si peu de jeunes aujourd’hui dans les initiatives féministes.
■ Dans vos facs, vous êtes connues comme militantes féministes. Comment êtes-vous perçues par les autres étudiantes ?
Anne — Tant qu’il s’agit de discuter sur des questions qui concernent les femmes, cela accroche assez bien. Mais les problèmes se posent quand on se présente comme féministe et qu’on propose des réunions non mixtes.
Sylvia — Oui, aujourd’hui, c’est net, on sent une coupure : l’étiquette « féministe » est très souvent rejetée, et même par des filles qui ont des réflexes féministes, qui réagissent spontanément aux attitudes sexistes : des filles qui, en fait, sont féministes mais sans sq�l’avouer !
■ Le féminisme, finalement, qu est-ce que c'est pour elles exactement ?
Anne — Pour beaucoup de lycéennes et d’étudiantes, le féminisme, c’est un mouvement qui a joué un rôle positif dans les années soixante-dix, mais qui n’a plus de raison d’être aujourd’hui, car les choses ont évolué : ü apparaît comme lié à une situation qu’eÛes ont l’impression d’avoir dépassée. Bien sûr, il y a encore des problèmes, elles ne le nient pas, mais c’est désormais au niveau individuel qu’ils doivent se régler, il n’y a plus besoin de mouvement militant organisé. L’avortement, par exemple, ou la contraception, sont considérés comme des droits naturels, comme des choses allant de soi, et non comme des acquis résultant d’une lutte collective. Beaucoup tombent des nues quand on leur dit que le droit à l’avortement ne date que de 1979 et que les femmes ont dû se battre pour l’obtenir. Les déclarations de Chirac, l’an dernier, contre l’IVG, c’était pour elles presque irréel — « il est complètement fou, ce type ! » — tant il leur paraît impossible que l’on puisse remettre ce droit en cause.
■ Et la question de la mixité, comment se pose-t-elle chez les jeunes ? Sylvia — Elles ne voient pas du tout la nécessité de se regrouper entre femmes : « Oui, il y a des problèmes avec les mecs, et on ne veut pas se laisser marcher sur les pieds, mais c’est avec eux qu’il faut en discuter. »
Nathalie — La question de la non-mixité a été un débat très important dans les années soixante-dix, car à cette époque, les femmes n’avaient guère de parole propre : la seule possibilité de s’en sortir, c’était de se retrouver entre femmes. Mais aujourd’hui, on se retrouve dans une situation assez contradictoire : d’un côté, il y a eu des avancées importantes, grâce au mouvement des femmes ; mais de l’autre, les jeunes n’ont aucune conscience du chemin qu’il a fallu parcourir pour y parvenir.
Christine — Pourtant, le problème de l’expression, par exemple, se pose toujours comme avant : la difficulté à s’exprimer, pour les filles, est toujours la même, ce sont toujours les mecs qui parlent à leur place (je me rappelle en particulier une réunion mixte qu’on avait faite dans mon bahut sur la sexualité !) Mais pour elles, cette difficulté à s’exprimer, c’est simplement un problème individuel, elles ne voient pas cela comme un problème « de femme » en général.
Nathalie — Elles ne ressentent pas la nécessité de structures non mixtes, et elles ne conçoivent pas non plus de soirées uniquement entre filles, les mecs sont toujours présents dans leur quotidien. Elles ne prennent pas du tout d’espace pour elles en tant que femmes. Et même si elles ne vivent pas avec un type, elles ne fréquentent pas du tout les lieux de femmes. Mais, tant que le mouvement des femmes n’est pas capable de peser à nouveau dans la vie sociale comme avant, ce n’est pas très étonnant que les jeunes ne se revendiquent pas en tant que femmes.
Sylvia — A mon avis, on peut vraiment parler de coupure de génération entre celles qui ont vécu le mouvement féministe et les jeunes. La première génération n’apparaît plus du tout comme un pôle attractif. Aujourd’hui, les jeunes se mobilisent plutôt dans des organisations mixtes, par exemple sur la question de l’antira- cisme — en particulier, les filles immigrées. Pour les jeunes, le féminisme, ça évoque le MLF des années soixante-dix, et il est souvent perçu comme un mouvement essentiellement « anti-mecs ». Malgré cela, je pense qu’il existe quand même des possibilités de mobilisation chez les jeunes, par exemple, si des acquis considérés comme « naturels » -l’avortement en particulier — sont remis en cause.
■ Le mouvement lesbien, lui, semble attirer pas mal de jeunes, plus en tout cas que les autres groupes de femmes. A ton avis, Nathalie, comment peut-on expliquer cela ?
Nathalie — C’est vrai que le mouvement lesbien est actuellement très actif, il y a beaucoup de groupes qui se créent. Mais c’est une autre forme de militantisme, et de féminisme aussi. Ce qui existe, ce sont surtout des « lieux », où les lesbiennes peuvent se retrouver, pratiquer diverses activités entre elles : cafétéria, salles de sport, de danse, théâtre, etc. Mais dans ces lieux, il n’y a pas d’activité militante ou rarement, on y vient plutôt pour « consommer » ; et ces lieux ne se disent pas féministes. Cependant, vu la place des lesbiennes dans la société aujourd’hui — leur non-reconnaissance — on peut dire qu’ouvrir un lieu pour lesbiennes, un lieu qui se revendique comme tel, c’est déjà du militantisme.
Aujourd’hui, à Paris, il n’y a qu’un seul groupe qui se revendique comme groupe de femmes lesbiennes et féministes : le MIEL, qui est un groupe militant, qui participe aux manifs, diffuse des tracts, etc. Il y a des jeunes qui viennent dans ce groupe, mais la plupart n’y reste pas, et cela peut s’expliquer : quand une fille prend conscience qu’elle est lesbienne (je ne parle pas de celles qui savent qu’elles le sont depuis toujours) — si ça arrive « comme ça », sans qu’elle y ait jamais réfléchi avant — elle a souvent besoin d’en discuter avec d’autres pour essayer de comprendre ce qui lui arrive, comprendre ce bouleversement total dans sa vie. Certaines viennent ainsi au MIEL, à la recherche d’elles-mêmes, sans aspiration militante. Elles restent quelques mois dans le groupe, mais à partir du moment où elles ont répondu à leurs questions, la plupart laissent tomber et vont plutôt dans les lieux lesbiens non militants. En fait, être lesbienne, ça n’implique pas forcément être féministe, il y a deux façons de le vivre : soit on se considère d’abord comme lesbienne, soit d’abord comme femme. Et cela implique des différences dans sa façon d’être, de se comporter face à la société.
■ Comment les jeunes vivent-elles aujourd’hui —et c’est de nouveau à toutes les quatre que je m’adresse — des questions comme la sexualité, l’avortement, la famille, toutes ces questions sur lesquelles la « première génération » des féministes s 'est radi-calisée ?
Anne — Le problème de l’avortement se pose toujours, car en fait, l’information sur la contraception n’existe pas vaiment chez les jeunes. Beaucoup n’utilisent pas du tout de contraceptif. Au collège, normalement, il est prévu un cours sur la contraception en classe de troisième, en sciences naturelles. Mais c’est le dernier chapitre du bouquin, alors beaucoup d’enseignants s’arrangent pour le faire sauter ! Christine — Et même quand le cours a lieu, on ne nous donne jamais les informations précises, pratiques : c’est un cours comme un autre, jamais ce n’est considéré comme un cours qui nous concerne personnellement. En plus, la plupart des élèves se sentent complètement bloquées pour parler de ces questions devant le prof. Si c’est quelqu’un de l’extérieur, du Planning familial qui vient, ça se passe beaucoup mieux.
■ Et que pensez-vous de ce « retour à la famille » dont on parle tant dans les médias ?
Christine — A mon avis, c’est surtout une campagne de propagande ! Certes, les jeunes qui sont au chômage n’ont souvent pas d’autre solution que de rester chez leurs parents. Mais on ne peut pour autant parler de tendance générale au retour à la famille, de retour en arrière. Les mariages continuent à diminuer, et l’union libre à progresser.
Nathalie — Je ne suis pas d’accord avec cette façon de voir les choses. Le problème n’est pas seulement de partir ou non de chez ses parents, c’est aussi : partir pour quoi faire ? Et là-dessus, à mon avis, il y a régression : il y a dix ans, les jeunes avaient tendance à remettre complètement en cause la structure familiale couple/ enfants, à chercher d’autres modes de relations : la vie en communauté, la prise en charge collective des enfants, etc. Aujourd’hui, tout cela n’est plus tellement à l’ordre du jour : on part pour créer une nouvelle famille, on reproduit la structure traditionnelle. Sylvia — Le plus souvent, c’est vrai, l’occasion de quitter les parents, c’est de partir avec son copain pour vivre en couple. Mais cette vie en couple n’est pas vécue comme une nouvelle famille, et il y a quand même, chez les jeunes, un rejet assez grand de la famille traditionnelle.
Anne — Et cette vie de couple n’est pas conçue comme ad vitam eternam, on ne sait pas combien de temps cela va durer. Mais ce qui a changé surtout, par rapport aux années soixante-dix, c’est qu’il n’y a plus du tout de projet de société différente : on quitte ses parents pour vivre en couple, pas pour vivre avec des copines. Et quand plusieurs jeunes s’installent ensemble, c’est pour des raisons économiques, rarement par choix d’un mode de vie. Quant à vivre seule, ce n’est pas du tout un idéal, la solitude est très mal vue. L’idéal, c’est de vivre avec son copain.
■ Cependant, toutes les enquêtes et tous les témoignages individuels concordent sur un point: la question du travail est très importante pour les filles — alors que beaucoup de garçons se voient dans l'avenir avec une femme au foyer ! C’est bien un « acquis » du féminisme ?
Anne — Effectivement. L’idée de l’autonomie financière reste très fortement ancrée chez les jeunes, et cela, malgré les difficultés économiques. Nathalie — Cette question est encore plus importante chez les lesbiennes : même si elles s’établissent en couple, même si, à un moment donné, elles peuvent s’appuyer financièrement sur leur copine, pour elles, le travail est encore plus ressenti comme une nécessité vitale, car une lesbienne ne peut pas se projeter dans l’avenir dans des rapports de couple traditionnels. Sylvia — Cette question du travail montre que le problème de la radicalisation, chez les jeunes, est quelque chose de très complexe et contradictoire. Il faut donc se méfier des visions trop unilatérales. Même si beaucoup de constats sont pessimistes, il faut noter aussi, par exemple, la place importante que prennent les filles dans les mobilisations mixtes contre le racisme : il y a peut-être là le point de départ d’une prise de conscience, d’une radicalisation féministe plus importante ?
Propos recueillis par
Anne-Marie Granger
D
O
S
S
I
E
R
Notes
- Jeunesses communistes révolutionnaires. 9, rue de Tunis, 75011 Paris. Tél : 43 67 87 58.
- Mouvement d’information et d’expression lesbienne (MIEL), c/o Maison des femmes, 8, cité Prost, 75011 Paris. Tél : 43 48 24 91.