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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde...

Brésil : Le deuxième congrès de la CUT et les revendications des femmes

· Cahiers du féminisme, n° 38, hiver 1986 · p. 24-25 · 1 539 mots

Entretien avec Elizabeth Lobo, Tatau Godinho.

La CUT (Centrale unique des travailleurs) est née au début des années quatre-vingt grâce à la combativité croissante du mouvement ouvrier qui a bravé l’interdiction (en vigueur depuis la dictature militaire de 1964) d’organiser des structures syndicales horizontales. Elle a tenu son deuxième congrès à Rio de Janeiro, du 31 juillet au 3 août 1986, avec plus de cinq mille délégué(e)s. Pour la première fois, les thèses centrales ont intégré de nombreux amendements et résolutions proposés par des militantes syndicales féministes. Ce congrès est d’autant plus important qu’il s’est déroulé en présence de nombreux travailleurs ruraux (36 % des délégués) et d’une forte proportion de femmes (1 217 déléguées, représentant 24 % du congrès).

Parmi les décisions adoptées, citons d’abord la proposition de création d’une commission femmes aux niveaux national et régional de la CUT, pour centraliser toute l’activité d’élaboration et d’action envers les femmes travailleuses. Ensuite, la proposition d’une campagne nationale « Crèche pour tous », ou « Crèche pour les enfants de travailleurs ». Ces crèches doivent être, selon la résolution adoptée, « gratuites, maintenues par l’Etat et par les patrons, sous contrôle des travailleurs et avec le droit de regard sans restriction des parents et des enfants » (CUT, résolution du IIe congrès national, cahier spécial CUT, août 1986, p. 26).

Ces deux points correspondent à une participation accrue et massive des femmes au marché du travail à partir des années soixante-dix et au manque évident d’infrastructures pour la garde des enfants. Les années de crise économique du début des années quatre-vingt n’ont pas diminué cette participation des femmes au travail salarié mais l’inexistence de systèmes fiables de garde est aujourd’hui une source d’angoisse et d’obstacles permanents à l’exercice de l’activité des travailleuses. La revendication de crèche est d’ailleurs défendue avec l’argument suivant : quand les « soins aux enfants et le travail domestique » sont considérés du ressort exclusif des femmes, cela entraîne des « difficultés pour leur participation au mouvement » (Résolution du IIe Congrès, id. Ibid, p. 26).

Un troisième amendement porte sur des revendications concernant les employées de maison, catégorie particulièrement opprimée et sans droits au Brésil, et très majoritaire parmi les femmes actives (presque 30 % des femmes actives encore en 1970 étaient employées de maison) : « reconnaissance et réglementation du travail d’employée de maison », et « congé maternité pour toutes les femmes travailleuses, y compris pour employées de maison et les travailleuses rurales (résolution du IIe Congrès, id. Ibid. p. 18-19). Plus généralement, la résolution propose la lutte pour la non-discrimination des employées de maison dans le nouveau Code du travail en discussion actuellement (cf. résolution, p. 44).

D’autres amendements plus généraux ont été adoptés, tels que l’opposition à toute intervention étatique ou du Fonds monétaire international dans le planning familial et l’opposition à « toute forme de discrimination et de differences de droits entre femmes et hommes, dans les conditions de travail et d’emploi, dans la famille, dans tous les aspects de la société, contre toute discrimination fondée sur l’état civil, la couleur ou l’orientation sexuelle » (résolution du IIe Congrès, p. 18).

De la commission pro-CUT fondée au début des années quatre-vingt, au IT Congrès de la CUT d’août 1986, des pas importants ont été faits dans l’incorporation d’un nombre de plus en plus grand d’ouvriers, de travailleurs agricoles, d’employés et de travailleurs du tertiaire et des services, hommes et femmes. Aujourd’hui — et c’est la première fois -le travail lent et souterrain des militantes devient subitement visible dans ces thèses votées.

Héléna

Congrès de la CUT, dirigeante paysanne du Rio Grande do Sul (photo Suzanna Pires)

Congrès de la CUT, dirigeante paysanne du Rio Grande do Sul (photo Suzanna Pires).

Si toutes les femmes du monde...

Entretien avec Tatau Godinho, militante de Démocratie socialiste, section brésilienne de la IVe Internationale

♦ Qui a été à l’origine des divers amendements aux thèses de la CUT pour y introduire la dimension femmes ?

T. G. — Ce sont des militantes de la CUT appartenant à la direction des syndicats (chimie, cuir, plastique, assistantes sociales, etc.) à d’autres syndicats comme ceux des enseignants et des médecins et des militants de commissions femmes qui existent dans certains syndicat. Des documents, comme la contribution « sur la question de la femme travailleuse » qui propose la campagne nationale « Crèche pour tous » adoptée par le congrès, ont été présentés dans plusieurs réunions préparatoires au congrès. Des courants politiques divers, différentes sensibilités politiques, par exemple, du Parti des travailleurs (PT) ont participé à leur rédaction.

♦ As-tu pu noter des changements entre le premier congrès de 1984 et celui-ci ?

T. G. — Dans la résolution du Ier Congrès, il n’y avait rien sur les femmes et la direction de la CUT disait à l’époque qu’elle ne voulait pas incorporer le problème femmes parce que cela pouvait les « diviser ».

♦ Qu’as-tu pensé de la participation des femmes au IIe Congrès ?

T. G. — Les déléguées les plus nombreuses travaillent dans les services et le secteur tertiaire. Mais les femmes du secteur industriel étaient très peu représentées. Mais les thèses sur les femmes ayant été discutées auparavant dans plusieurs Etats, les interventions étaient préparées et cela a donné un poids supplémentaire aux partisanes de ces thèses, dans la discussion ; à tel point que la tribune s’est sentie obligée de faire connaître intégralement le texte sur la campagne pour les crèches, en le Usant, deux pages entières ! C’est quelque chose de très nouveau pour la CUT. On a même présenté la Uste des candidats pour la direction de la CUT, élue dans ce congrès comme la « Uste qui défend la question des femmes ».

-Congrès de la CUT. Représentante du Nicaragua (photo Suzanna Pires).

♦ Comment va se concrétiser matériellement la revendication de crèches adoptée par la CUT ?

T. G. — Dans un premier temps, cela passera par une propagande sur la question, au sein de la CUT eüe-même, par le soutien aux luttes ponctueües, la popularisation des mots d’ordre, la diffusion de la législation sur les crèches qui n’est pas du tout connue et respectée, pour faire reconnaître le droit des travaüleurs(euses) aux crèches.

♦ Et quant à la résolution sur la création d’une commission femmes de la CUT, adoptée également au cours du IIe Congrès ?

T. G. — Cette décision de former à tous les niveaux des commissions femmes syndicales est très importante. C’est aussi une légitimation des commissions déjà existantes comme celle de Minas où une commission femmes de la CUT existe depuis l’année dernière. Une réunion de femmes travailleuses de Manaus, dans l’Amazonas, a discuté également des revendications des femmes pour le IIe Congrès, au cours du 8 mars 1986. Au Rio Grande Do Sul, près de dix mille travailleuses rurales se sont réunies elles aussi, au début de l’année. Le Paraiba a organisé de même une rencontre femmes. Actuellement on discute des noms à proposer pour la commission nationale. Elle sera cependant ouverte à toute militante désirant y participer et le secrétaire de poütique syndicale de la CUT y participera en permanence.

Propos recueillis par Héléna

Congrès de la CUT. Représentante du Nicaragua (photo Suzanna Pires)

Entretien avec Elizabeth Lobo, qui a effectué une enquête sur les femmes présentes au IIe Congrès de la CUT (centrale unique des travailleurs, Brésil)

♦ Tu avais déjà participé au collectif qui avait effectué une enquête sur les femmes participant au Ier Congrès national de la CUT, en août 1984. Quels changements as-tu pu observer ?

E. L. — Entre le Ier et le 2 e Congrès, il y a eu une sensibilisation accrue au problème. Par exemple, l’initiative de cette enquête est partie cette fois-ci de la direction nationale de la CUT. Une femme de la direction chargée de la formation a pensé que cette enquête serait un outil pour augmenter l’espace de femmes dans la centrale syndicale. On note un autre changement : une participation croissante et très importante des femmes, des travailleuses rurales notamment, au niveau de travail local et dans les nouvelles directions correspondantes. Il y avait déjà au Ier Congrès un bon nombre des femmes du secteur tertiaire, des services. Mais ce sont ces nouvelles tendances qui font pression sur la CUT.

♦ Quel a été, à ton avis, le poids du mouvement féministe pour l’adoption par la CUT de résolutions concernant les femmes, pour la première fois ?

E. L. — Il y a un lien, je crois par exemple, entre les différentes organisations des femmes dans des Etats comme celui de Paraiba et du Rio Grande do Sul : dans ces Etats, il y a une tradition de travail femmes qui a influencé le Parti des travailleurs (PT) et la CUT. A Sao

Paulo, aussi, celles qui se sont impliquées dans la préparation du Congrès ont eu et ont actuellement un certain contact avec le féminisme. Cependant, je pense qu’on ne peut pas parler d’influence directe, mais de diffusion par les médias, souvent, d’un certain nombre d’aquis féministes. Par exemple, le mot machisme, toutes les travailleuses rurales l’utilisent couramment pour dénoncer la situation d’oppression. Cela dit, conjoncturellement, au Brésil, le mouvement populaire et ouvrier est actuellement plus vivant que le mouvement féministe autonome. Peu de groupes femmes, par exemple, existent à l’heure actuelle. Même ceux qui continuent à être organisés ont peu d’influence. C’est une situation apparemment paradoxale.

Notes

  1. Nous remercions les rédactrices du journal El Tempo qui nous ont fourni les documents de première main utilisés pour cet article, en particulier Suzana Pires qui nous a donné les photos qu’elle a prises pendant le 2e congrès.

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