Pour cette table ronde, nous avons invité Nicole, Marie-Claude, Odette et Sabine qui ont toutes vécu une séparation avec enfants. L’une a la garde, l’autre pratique une garde alternée, et deux ne l’ont pas. Elles expriment les difficultés, les douleurs quelles ont rencontrées et nous font part de leur démarche pour établir un bon équilibre, une bonne relation avec leurs enfants. Nous avions invité un père et nous avons beaucoup regretté son absence.
♦ Pouvez-vous nous présenter rapidement votre situation ?
Nicole — J’ai la garde de mon fils qui a actuellement douze ans. Séparée en 1981, divorcée en 1983, j’ai eu immédiatement la garde, la question ne s’est pas posée. Cela allait de soi pour tout le monde que c’est moi qui gardait l’enfant, et pour l’enfant, et pour le père, et pour moi.
Sabine — Nous nous sommes séparés il y a six ans, mon fils avait alors trois ans. Le père l’avait pris en charge dès la naissance, et je crois qu’il était évident pour les deux que nous allions pratiquer une garde alternée (un jour sur deux, un week-end sur deux, la moitié des vacances).
Marie-Claude — Je suis séparée depuis six ans et actuellement en procédure de divorce. C’est moi qui suis partie après une vie commune de vingt ans, et j’ai laissé mes enfants, contrainte bien entendu, et parce qu’ils étaient grands (quatorze et dix-huit ans). Je les voyais quand je voulais mais je les ai quand même laissés, ce qui m’a posé en tant que femme énormément de problèmes. Odette — C’est un peu compliqué, j’ai vécu deux séparations. J’ai deux enfants de pères différents, dont je n’ai pas la garde. Je les ai en même temps les mardi soir, mercredi, un week-end sur deux, les petites vacances scolaires et un mois l’été.
♦ Quels problèmes avez-vous rencontrés au sujet de la garde des enfants ?
Nicole — Ce fut difficile au début : le père ne tenait pas trop à voir l’enfant parce qu’il ne voulait pas entendre parler de la mère. Au bout d’un certain temps, j’ai exigé de lui une garde qui se fasse régulièrement. Actuellement, nous pratiquons en quelque sorte une garde alternée, un week-end sur deux et deux soirs par semaine. Cela se passe très bien. En cas d’empêchement, on peut changer sans problème le jour, les vacances sont faites en concertation, pas de problème de pension alimentaire, on fait les choses ensemble : médecin, conseil de classe.
Sabine — Pour moi aussi, cela a été dur au départ, car je me suis retrouvée seule. En plus des problèmes liés à la séparation, je n’allais voir mon fils qu’un jour sur deux. Mais de quel droit (avec les idées que je défendais sur le partage des tâches et la prise en charge commune des enfants) aurais-je pu refuser au père comme au fils de continuer la relation qu’ils avaient engagée. Un enfant de trois ans, c’est beaucoup de joies mais aussi des contraintes d’horaires. Si je l’avais eu tout le temps, j’aurais été très vite bloquée par des problèmes de garde. Ne pas pouvoir rencontrer mes amis, ce qui était capital à ce moment, avoir des difficultés permanentes pour avoir la moindre activité, je l’aurais très mal vécu et j’aurais fini par en vouloir au gamin. C’est très rassurant pour moi que quelqu’un d’autre assume cet enfant et en partage les responsabilités. Marie-Claude — Dans un premier temps, mon époux a refusé que je m’en aille. J’avais une chambre, mon copain et je passais tant de jours à la maison. Je l’aurais rendu encore plus malheureux si j’avais emmené les enfants. Je les ai donc laissés, mais je revenais régler les problèmes liés aux enfants (c’est moi qui les ai toujours pris en charge, qui en ai assumé la responsabilité, j’étais une vraie mère « tentaculaire »). Au bout d’un certain temps, ce sont les enfants qui en ont eu marre, leur mère n’était plus joyeuse, ils ont expliqué qu’ils étaient assez grands, que la situation était ridicule et qu’il fallait que je m’en aille. Dans la procédure de divorce actuelle, la question de garde des enfants ne se pose pas puisqu’ils sont majeurs maintenant.
Odette — Lors de ma première séparation, le jugement du divorce m’a confié la garde de mon fils âgé de trois ans. J’ai eu ensuite un autre enfant, en n’étant pas mariée. Lors de la deuxième séparation, je suis partie avec mes deux enfants, mais j’ai vécu une période très difficile et je ne pouvais les aussumer matériellement et moralement. J’ai pu en discuter avec le père de l’ainé, lui demandant de me suppléer. La condition obligatoire était que s’il prenait en charge l’enfant, plus jamais je n’aurais la garde. Je n’avais pas le choix, j’ai donc accepté à condition de l’avoir un certain nombre de jours. Pour le plus jeune, quand je suis venue récupérer mon fils chez son père, un jour où il était chez lui, il n’était plus là. Je n’ai plus vu mon gosse pendant trois semaines. La bataille que j’ai menée depuis petit à petit c’est de récupérer plus de temps avec lui. Ce fut très difficile à vivre car pour tout le monde, j’avais abandonné mes enfants.
4 Dans le cas de ton deuxième enfant, Odette, ce qui est paradoxal c’est que n’étant pas mariée tu n’as pas la garde alors que tu as l’autorité parentale...
Odette — Etant restée une fois trop longtemps sans pouvoir le voir, je suis allée le chercher avec les flics. Ce fut très dur pour l’enfant. Je ne le referais jamais (sauf problème majeur). C’est son équilibre qui est en jeu. J’aurais pu faire intervenir la justice. Cela signifiait que j’estimais avoir tous les droits et donc que je partais avec le gamin sous le bras. Or, je pensais que le père avait son mot à dire. Comme tout se passait en rapport de forces, à chaque visite il y aurait eu problème. Je m’étais plantée au niveau du couple, je tenais absolument à ce que cela se passe bien pour les enfants et j’ai fait d’énormes concessions, aussi bien sur le problème de garde que sur les questions matérielles. Je table sur le long terme. Actuellement, le père ayant des problèmes de garde pour cause de travail, il m’a demandé de prendre plus l’enfant, c’est que quelque part il me donne raison.
♦ Avez-vous constaté une certaine évolution avec le temps ?
Nicole — Il est difficile de vivre seule avec un enfant à charge. Le père avait besoin de décanter le conflit conjugal et de réfléchir à son rôle de père. Il est arrivé à demander plus de temps avec son fils, à partir en vacances et faire des projets de week-end avec lui. Si cela se passe si bien depuis, c’est qu’on était absolument d’accord pour se séparer, que c’était la fin pour tous les deux d’une histoire commune. Sabine — Lors du divorce, j’ai décidé que j’aurais la garde de l’enfant. Je ne voulais pas discuter là-dessus. Je voulais en cas de conflit ou de déménagement ne pas me séparer de l’enfant. Le père l’a accepté, je ne sais pas pourquoi. Peut-être avait-il confiance dans mon accord sur la garde alternée et c’était pour lui l’essefttiel ; peut-être par culpabilité... Avec les années, la situation s’est détendue, nous pouvons parler de toutes les questions concernant l’enfant, les régler à l’amiable et assouplir le système de garde qui peut paraître à certains moments un peu rigide. Lors de la séparation, il faut régler la question de la garde des enfants à un moment où les conditions ne sont pas réunies pour en discuter sereinement. Plus tard, lorsque la rupture est digérée, cela devient plus facile.
♦ Vous êtes deux à ne pas avoir la garde de vos enfants, comment l’avez-vous vécu ?
Odette — Ma deuxième séparation fut une remise en cause terrible, n’étais-je donc pas capable d’assumer une vie familiale ? L’image que la société et mon entourage me renvoyaient fut très dure à vivre. Quand ton gamin ne va pas bien, tu te dis que si tu jouais un rôle de mère traditionnelle cela irait peut-être mieux. D’ailleurs, à chaque fois qu’il y a des difficultés, chaque père me renvoit à la figure que c’est à cause de moi, parce que je suis partie. Aujourd’hui, après trois ans, j’arrive à prendre du recul et j’ai dans ma relation avec mes gamins tellement de satisfaction que cela compense. Tu te retrouves avec le côté un peu immatériel des choses, à la fois c’est satisfaisant et à la fois tu as de gros manques, car tu es tellement conditionnée pour les assumer. Ce que je vis le plus mal c’est de ne pas être là quand ils sont malades.
En réfléchissant à ce que j’ai vécu, je me dis que je ne comprends pas pourquoi la mère devrait s’occuper de tout ce qui est matériel et que tout le côté loisirs-relations privilégiées est réservé au père. Je me suis battue en acceptant d’avoir moins de temps avec mes enfants, mais un temps de qualité. Maire-Claude — Nous avions une réputation de couple sans histoire, notre entourage n’a pas compris G ’ai d’ailleurs perdu beaucoup d’amis à ce moment là!) et la culpabilisation a marché à plein. J’étais à la fois coupable de rendre quelqu’un de charmant malheureux et d’abandonner mes enfants. Ce sentiment de culpabilité très aigü ne m’a jamais quittée. Je suis partie en laissant tout, c’était normal car j’étais « fautive »... Je n’ai rien discuté car pour lui c’était terriblement douloureux. De toute façon avec cinq mille francs par mois, je n’aurais pas pu trouver un appartement pour nous trois. Je suis persuadée que si les enfants avaient été plus jeunes, jamais leur père ne les aurait gardés. Les enfants étant autonomes, il l’a fait car il ne se voyait pas vivre seul, ils étaient pour lui une compagnie et c’est compréhensible.
Je pense qu’il y a moins de culpabilité quand c’est l’homme qui s’en va, culturellement il va de soi que c’est la femme qui s’occupe des enfants. D’ailleurs, on plaint les hommes qui restent seuls avec des enfants.
4 Quelles relations avez-vous avec vos enfants ? Comment vivent-ils la séparation ?
Sabine — Mon fils ne s’est jamais plaint d’avoir deux maisons, mais il exprime régulièrement le désir de voir ses parents vivre ensemble. Il ne supporte pas du tout des discussions conflictuelles entre nous. Il vérifie souvent qu’il passe autant de temps chez les deux. Actuellement, il dit parfois qu’il ne veut pas aller chez son père à cause de sa copine, avec laquelle il n’a pas l’air d’avoir une relation chaleureuse. Est-ce vraiment cela ou exprime-t-il de cette façon un malaise ? A-t-il du mal à se faire une place chez son père parce qu’il y a chez lui trois grands enfants à plein temps et peu d’espace, alors que chez moi, il est seul et a sa chambre... Ou en a-t-il marre des allées et venues, la plupart de ses copains habitant près de chez moi où est son école ? J’espère en tout cas que l’on saura résoudre les problèmes qui pourraient se poser dans l’avenir.
Nicole — J’ai une très bonne relation avec mon fils. Et je tiens beaucoup à la relation qu’il a avec son père, à ce qu’il ait une bonne image de lui. Pour cela, il faut ne pas se préoccuper de la relation père-enfant, ne pas chercher à savoir ce qui se passe et ne pas critiquer, même si certaines choses ne me plaisent pas. L’enfant doit comprendre qu’il est possible de ne plus aimer un homme mais que l’on continue à le considérer comme un bon père. D’ailleurs, mon fils ne supporte pas que l’on critique son père. Il a besoin aussi que la situation soit claire. On a envisagé à un certain moment d’acheter une maison ensemble dans laquelle on aurait un étage chacun, notre fils a réagi vivement : il fallait savoir, on était séparés ou pas !
Mon fils a réussi à établir un bon rapport avec mon ami qui est complémentaire de celui qu’il a avec son père.
Marie-Claude — Je me suis toujours occupée de mes enfants, c’est moi qui ai assumé toutes les décisions importantes, avant et après la séparation. J’ai gardé avec eux une relation très forte et complice. Ils viennent souvent râler au sujet de leur père, mais comme ils habitent toujours chez lui, ils ont trouvé un minimum d’équilibre. Ils savent qu’ils peuvent compter sur moi, que je laisserais tout tomber pour qu’ils ne soient pas malheureux, ou si un gros problème se posait. Ce qui les sûrement aidés, c’est le fait qu’ils étaient deux et très liés. Ce qui m’a posé le plus de problème, ce n’est pas l’aînée car elle était déjà majeure, mais le plus jeune qui vivait les problèmes de l’adolescence. L’avoir « laissé » à cette période de fragilité a été très dur pour moi, d’autant plus que son père n’a pas vraiment su prendre le relais. Odette — Ce que j’ai le plus mal vécu, c’est la transposition de maternité. Le deuxième appelle la femme de son père « maman », tout en lui disant ouvertement qu’elle n’est pas sa mère. L’aîné a eu un passage difficile quant il a senti qu’il s’attachait à la femme de son père, il a eu la sensation de me voler. On a pu en discuter avec elle et cela s’est résolu. Quand il parle de leur couple, il dit mes parents et moi je suis sa mère. Il a calculé le temps passé avec moi, il avait besoin de se rassurer, de constater qu’il passait plus de temps avec moi. Il réagit en fonction de ce que vivent ses copains, des normes.
J’ai un bon contact avec les deux femmes qui s’occupent de mes enfants, car ce ne sont pas leurs pères qui les prennent effectivement en charge. Lorsqu’il y a conflit, elles aident souvent à résoudre le problème, leurs maris cédant à leurs arguments mais pas aux miens. Cela se passe bien entre les deux frères mais ils n’acceptent pas que l’un passe plus de temps avec moi que l’autre. Ce qui est le cas pour le plus jeune en ce moment.
Depuis un an, je « nous sens bien ». Ce qui me paraît difficile pour eux, c’est la différence de mode de vie qui est importante. Une valeur positive pour le père peut être négative pour moi et vice versa. Cette diversité est aussi une richesse et plus tard ils choisiront.
+ Aujourd’hui certains pères revendiquent à la séparation un partage plus équitable et plus de droits. On parle souvent d’autorité parentale, de garde conjointe. Qu’en pensez-vous ?
Marie-Claude — Dans la plupart des cas que je connais, les pères qui réclament leurs enfants le font surtout pour embêter la mère. Ils s’empressent de les repasser soit à leur mère à eux, soit à une autre femme pour prendre en charge le quotidien. Il y a malgré tout une certaine évolution chez les jeunes. Certains se mettent à pouponner, on les voit dans la rue avec le bébé sur le ventre, mais le problème est de savoir jusqu’où ils sont impliqués. Il est légitime qu’en cas de séparations ces pères revendiquent plus de droits et tiennent à garder une relation forte avec leurs enfants.
Nicole — Je pense qu’il est assez difficile d’avoir une discussion générale à ce sujet. La séparation est une vraie révolution pour l’enfant, il n’est pas évident de déterminer ce qui se passe pour le père. Il a un nouveau rapport à établir avec son enfant. A travers le désir de garder l’enfant, il n’a pas seulement un désir de revanche sur la mère. Cela peut être l’envie de continuer quelque chose qui a rapport au couple avorté, un enfant ça ressemble à sa mère. Cela peut être encore de maintenir ou de construire une relation avec son enfant. L’enfant qu’on quitte à deux ou trois ans n’est pas le même à six ou huit ans et je ne vois pas pourquoi le père n’aurait pas le droit de faire cette rencontre parce qu’il ne vit plus avec la mère. On peut imaginer qu’il se passe quelque chose à deux, alors qu’avant c’était toujours à trois et négativement à la fin puisqu’il y a eu divorce.
Si mon fils réclamait d’aller vivre avec son père à l’adolescence, je serais d’accord. J’en souffrirais horriblement, mais de quel droit pourrais-je dire non, sinon par instinct de propriété, alors que j’ai tout fait pour que le père s’en occupe plus.
Sabine -Je pense que l’on doit tendre quand la séparation n’est pas trop conflictuelle à une autorité parentale conjointe. Le problème de la garde conjointe ou alternée est plus compliqué. Au début cela ne me paraît possible que si la prise en charge affective et matérielle a été réelle par les deux parents avant la séparation. Cela demande des conditions particulières telles que des domiciles proches et une bonne concertation, avec des contacts fréquents. Il faut pouvoir l’assumer. Je comprends que, lorsque les femmes ont pris en charge l’enfant seules ou quasiment, elles puissent réclamer une garde traditionnelle. Mais avec le recul, quand la situation devient moins tendue, les mères devraient pouvoir prendre en compte un certain nombre de choses et envisager une modification du système de garde. A défaut de voir ses parents vivre ensemble, l’enfant désire les voir dialoguer. Pour être bien chez sa mère, il faut aussi qu’il ait une relation satisfaisante avec son père. Une meilleure prise en charge par le père évite une relation trop étouffante, que l’enfant peut avoir de manière unilatérale avec sa mère. Le père, malgré les divergences que l’on peut avoir avec lui, apporte à l’enfant beaucoup de choses. Enfin, la mère y gagnerait pour vivre par et pour elle-même et non repliée sur l’enfant.
Propos recueillis par Françoise Vial et Sabine Jersey
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