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En débat

Une révolution technologique qui échappe au contrôle social

· Cahiers du féminisme, n° 39, printemps 1987 · p. 32-33 · 1 797 mots

Achille Ferro, marin au long cours napolitain, est ravi ; sa femme vient de mettre au monde un bébé éprouvette, dont le sexe a été programmé. C’est une fille, « qui pourra tenir compagnie à sa mère pendant mes absences. Elle apprendra à coudre. » En Inde, fleurissent les centres de détermination du sexe des embryons ; à Bombay, en 1985, à la suite de ces examens, quarante mille avortements ont éliminé quarante mille futures filles.

Aux Etats-Unis, trente-cinq « Nobel » (l’élite se caractérise par sa rareté), issus du don de sperme des titulaires du prix du même nom, piaffent dans les écoles pour surdoués. Dans le monde, cinq mille enfants éprouvettes ont vu le jour depuis 1978 ; aux dernières nouvelles, ils coûtent 165 000 francs français pièce, contre 400 000 francs français encore récemment. Des embryons congelés attendent -ils pourraient attendre trois mille ans — d’être réimplantés, quitte à l’être dans l’utérus de leur arrière-petite-fille.

En dix ans, l’évolution des techniques scientifiques a été d’une rapidité telle qu’elle a pris de court l’ensemble du corps social. En France, le législateur est muet, ce qui pour l’instant vaut sans doute mieux, cependant que le Comité d’éthique réfléchit lentement. Les féministes françaises ne se sont guère passionnées pour la question, à la différence des Anglo-saxonnes ou des Germaniques.

Le moratoire à l’ordre du jour

C’est un scientifique, J. Testart, « auteur » du premier bébé éprouvette français, qui a relancé récemment le débat en réclamant un moratoire des recherches dans le domaine des techniques de reproduction.

Des féministes américaines comme Gene Corea, auteur de The Mother Machine dénoncent le « passage d’un patriarcat privé à un patriarcat public appuyé sur l’industrie et le gouvernement ». A travers la FTVETE (bébé éprouvette), la congélation d’embryons, les manipulations génétiques, etc., les hommes chercheraient à arracher aux femmes leur unique pouvoir, la reproduction de l’espèce. Ce serait la traduction scientifique des vieux fantasmes et des antiques pratiques tribales comme la « couvade » au cours de laquelle les hommes miment l’accouchement. « Ils se sont jurés de tuer la déesse-mère », écrit Gene Corea.

Ce point de vue est partagé par de nombreux courants féministes en Allemagne, en Suisse et en Europe du nord.

Il rejoint certaines thèses écologiques où l’accent est mis sur la défense de la « nature » contre les perversions de la société industrielle. En revanche, il prend le contre-pied de l’idée défendue, il y a une vingtaine d’années, par la féministe américaine Shulamith Firestone, qui, dans la Dialectique du sexe, attendait des bébés éprouvettes la libération de la femmes ; c’est en effet, aux handicaps liés à la maternité qu’elle attribuait l’asservissement originel du sexe féminin. Faut-il casser les éprouvettes et revendiquer le pouvoir maternel ? Ou faut-il croire en la libération par la science ?

Dessins de B. Hiernaux tirés d’« Antoinette » n°233

Prométhée ou Cybèle ?

La difficulté du débat sur les nouvelles technologies tient à la fois à sa confusion et à l’extraordinaire diversité des approches.

La confusion procède du fait que toutes les techniques sont mises sur le même plan, de l’insémination artificielle aux éventuelles modifications génétiques sur les embryons, du don d’ovules aux mères porteuses. On peut ajouter les particularités nées de certaines réalités sociales et nationales ; le choix du sexe de l’enfant, possibilité anodine dans la plupart des pays développés, risque de confiner au sexocide dans certaines nations en développement où la nécessité de réduire l’explosion démographique se conjugue à des mesures autoritaires de planification des naissances dans un contexte culturel violemment misogyne.

Quant à la diversité des approches, elle est l’aspect le plus frappant pour qui parcourt la littérature consacrée au sujet. Le milieu scientifique s’interroge — quand il s’interroge — sur la portée éthique des plus récents travaux, sur la responsabilité de l’homme de science et sur le concept du « progrès ». C’est la démarche, tout à fait respectable, de J. Testart. Mais que le corps de la femme et le statut social des femmes soient aussi et surtout l’enjeu de la mise en place des techniques nouvelles n’alimente guère sa réflexion.

La même lacune se retrouve dans le discours philosophique qui souügne la rupture d’identité induite par la brisure de la chaîne des générations (embryons congelés), ou par une reproduction sans sexualité. Prométhée reste décidément de sexe masuclin et sa résidence est établie dans les contrées à haut niveau de vie.

A l’inverse, certaines féministes, en exaltant la maternité « naturelle », finissent par retrouver une thématique réac- tionnaire que le féminisme croyait avoir contribué à affaiblir, et par se trouver des alliés encombrants. Il n’est pas sûr qu’il faille se réjouir du soutien de l’Eglise catholique aux manifestations d’opposition aux nouvelles technologies de reproduction. En outre, le succès rencontré auprès d’un certain nombre de femmes par les possibilités nouvelles qui sont offertes indique que celles-ci rencontrent au moins autant de désirs féminins que de fantasmes masculins.

D’abord établir un contrôle social

Cette hétérogénéité des approches est en grande partie due à l’absence de débats publics sur ces questions. Or, il est inadmissible que certaines recherches qui peuvent confiner à l’eugénisme se déroulent dans la clandestinité. Inadmissible que les scientifiques ou les médecins déterminent seuls, selon leurs propres critères, qui aura droit à un bébé éprouvette. Inadmissible que l’on admette, sans débat public, que la Sécurité sociale rembourse à 100 % le coût très élevé d’une FTVETE de 400 000 francs français pour chaque cas (sachant qu’il y a 10 % de réussite...) alors que les soins à un enfant bien vivant et malade sont remboursés à moins de 80 %.

On pourrait ajouter que le vide juridique, avec un code civil qui a mal vieilli depuis Napoléon, confine au délire. C’est ainsi qu’une femme ne peut bénéficier d’une insémination artificielle que si elle est mariée et si elle a reçu l’autorisation du mari ; mais, ledit mari, quand il lui prend fantaisie à la naissance de l’enfant d’intenter une action en déchéance de paternité, a satisfaction puisqu’il peut prouver que l’enfant n’est pas de lui.

Quant aux embryons congelés, personne n’a encore dit à qui ils appartiennent. A leurs parents ? Au médecin ? A la société ? Aux Etats-Unis, deux parents étant morts, on s’interroge gravement pour savoir si les embryons sont héritiers.

Trouver une réponse aux questions nouvelles qui se posent est d’autant plus délicat que les techniques sont diverses et que les enjeux sont élevés et enchevêtrés. Enjeu pour les femmes dans leur rapport au corps et leur image sociale mais aussi enjeu pour les hommes que la contraception féminine privait d’un contrôle sur la reproduction.

Enjeu pour le pouvoir médical toujours prompt à reconquérir le terrain perdu, et pour les individus avisés qui sauront commercialiser certaines techniques. Enjeu pour les Etats, si une politique nataliste légitime toutes les recherches au nom de l’enfant à naître ; des politiques antinatalistes couvrent les infanticides de filles ou le « choix du sexe de l’enfant ». A tout cela s’ajoutent les discrètes recherches génétiques à but militaire.

Aussi est-il urgent que des bornes clairement définies soient mises à la « créativité scientifique ». L’idée de moratoire de J. Testart est intéressante. L’apparition d’une réglementation officielle serait, en outre, dans bien des domaines, un moindre mal que l’anarchie actuelle qui ne profite qu’aux scientifiques les moins scrupuleux et aux trafics financiers. Mais encore faudrait-il que les mesures prises soient précédées d’un débat public et de l’établissement d’un rapport de forces où les idées féministes aient quelque chance de s’imposer. Cela supposerait une définition claire de principes féministes en la matière.

Dessins de B. Hiernaux tirés d’« Antoinette » n°233

Du féminisme et des nouvelles technologies...

Quelques notions simples, d’aucuns diront simplistes, peuvent guider la réflexion.

♦ Le droit à l’enfant existe pour des femmes non mariées, hétérosexuelles ou homosexuelles. La réglementation du CECOS (Banque de sperme française) qui limite aux couples mariés l’insémination artificielle est profondément réactionnaire. Le même principe s’applique à la FI VETE.

♦ Le droit à l’enfant disparaît, dès lors qu’il met en jeu l’intégrité physique et morale d’une tierce personne. Autant le don d’ovules, s’il n’est pas un acte imposé par des besoins financiers, est moralement anodin, autant la pratique des « mères porteuses » est difficilement admissible. La vente de son corps s’appelle prostitution, quelques que soient les buts présumés nobles qu’elle est censée poursuivre ; la professionnalisation dans la maternité de substitution, réservée, comme il se doit, aux femmes à bas revenus, n’est pas tolérable.

♦ Un statut juridique des embryons congelés devrait être élaboré. Il aurait le mérite de tenter une définition de la notion d’être humain, enjeu permanent des débats sur l’avortement. Il pourrait, peut-être, limiter les pratiques de manipulations génétiques à partir d’embryons, fortement inspirées d’eugénisme.

♦ L’amniocentèse qui permet de connaître le sexe de l’enfant à naître devrait être interdite, en dehors des cas médicaux où elle s’impose (risque de mongolisme...) ; c’est en principe le cas en France. Cette opération est d’ailleurs loin d’être sans risques pour la mère comme pour l’enfant ; pratiquée dans certains pays sous-développés dans des cliniques de fortune, elle augmente la mortalité maternelle pendant la grossesse.

Cette position peut paraître remettre en cause le droit à l’avortement. En réalité, celui-ci découle du droit pour les femmes de choisir d’avoir ou de ne pas avoir un enfant. Il n’implique pas celui de choisir un enfant de sexe déterminé, avec des yeux verts et le QI d’Einstein, sauf à entrer dans une logique infernale et, concrètement aujourd’hui, à renforcer les aspects les plus odieux des sociétés patriarcales. En Inde, il y a déjà vingt millions d’hommes de plus que de femmes. Imagine-t-on une société où les hommes seraient deux à trois foix plus nombreux que les femmes ?

♦ Le désir d’enfant est légitime ; le désir d’un enfant de son sang exclusivement est nettement plus ambigu. L’incapacité totale d’assumer la stérilité est socialement et individuellement « déraisonnable ». On ne peut méconnaître les souffrances individuelles de certaines femmes, mais on peut considérer que la généralisation des mères porteuses correspondrait pour l’ensemble des femmes à une régression de leur statut social.

En outre, certaines sommes seraient, sans doute, mieux employées à la prévention de la stérilité (les pourcentages sont en nette augmentation) et à la prévention des maladies sexuellement transmissibles qui en sont les principales responsables.

Les nouvelles technologies se développent avec l’autonomie propre à toute recherche scientifique, mais leur évolution est d’autant plus rapide qu’elles répondent à des besoins et représentent un marché. D’où la nécessité de casser leur autonomisation, mais aussi d’agir sur le marché en raréfiant les besoins. Or, ceux-ci procèdent en grande partie de l’image que les sociétés patriarcales ont du destin des femmes-mères. Vaste programme, mais aussi course de vitesse entre une certaine science et la société, dont l’avenir dira qui s’imposera à l’autre.

Frédérique Vinteuil

Notes

  1. Dessins de B. Hiernaux tirés d’«Antoinette » if 233.

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