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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les «boutiques d'enfants» de Berlin : Éducation antiautoritaire et lutte pour le socialisme

· Cahiers du féminisme, n° 4, mai 1978 · p. 33 · 1 019 mots

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C’est à Berlin-Ouest, en 1968, que naquirent les expériences d’éducation collective anti-autoritaire, qu’on appela les « Kinderladen » installés pour la plupart dans des magasins désaffectés.

Le mouvement des « boutiques d’enfants » est né d’une revendication des femmes du SDS (1) constituées en « Conseil central pour la libération de la femme ».

« Nous concentrons notre travail sur les femmes qui ont des enfants, parce que ce sont elles qui sont dans les plus mauvaises conditions. Les femmes qui ont des 'enfants ne peuvent recommencer à penser à elles -mêmes, que lorsque les enfants ne leur rappellent plus constam -ment la nécessité de renoncement dans la société.i...) Nous voulons essayer de développer, déjà, à l’intérieur de la société existante, des modèles d’une société utopique. (...) Nous travaillons d’après le modèle du jardin d’enfants de l’université libre. » (...)

Pour approfondir la réflexion autour de cette pratique d’éducation collective anti-autoritaire, les quelques douzaines de « kinderladen » qui s’étaient crées début 1968 se coordonnèrent en un conseil central des « kinderladen » socialistes principalement animés par des groupes de parents militants du SDS.

En 1969, ces expériences ont reçu des subventions par le Sénat de Berlin-Ouest, pour leur « caractère modèle de politique familiale », mais au terme d’une campagne de presse qui les dénaturait, le Sénat suspendit leur financement quelques mois plus tard.

Les principes « d'éducation » des « boutiques d’enfants »

Il s’agissait, pour les militants qui impulsaient ces expériences, de créer des lieux d’expérimentation pour les enfants qui soient le moins possible coupés de la réalité sociale :

« Nous devons partir du fait que les enfants sont à l’origine bien disposés à l’égard du monde social environnant. Ils sont très intéressés par d’autres gens et d'autres enfants, ils veulent savoir pourquoi ils se comportent de telle ou telle façon, qu’est ceci, ce qu’est cela, etc. Derrière cette soif de connaissance se trouvent souvent des intérêts sexuels, mais pas sous la forme que connaissent les adultes. (...)

« Mais en même temps, nous les plaçons en situation de conflits avec le monde social environnant, car là -bas régnent d’autres normes ; leur activité dirigée vers le monde environnant est constamment brisée par des interdictions, des limitations et des refus. (...) Nous devons créer toutes les conditions pour que les enfants ne soient pas éduqués à l 'impuissance et a ' la passivité, mais à l’activité et à la transposition productive (3). »

Ce point de départ avait plusieurs conséquences sur l’organisation des « boutiques d’enfants » ;

Eviter la coupure aboslue entre le jardin d’enfants et la vie familiale. Cela signifiait l’implication des parents à son fonctionnement et à ses activités, « à la maison on ne doit pas interdire des choses qui sont permises au jardin d’enfants et inversement. » Dans leur majorité, les parents-étudiants passaient une journée ou une demi-journée au « Kinderladen » (parmi eux, beaucoup de femmes ayant interrompu leurs études travaillant à mi-temps à la maison).

La question de la présence d’une « permanente » n’était pas admise dans tous les kinderladen , certains groupes de parents pensaient pourtant que seule une personne « neutre » serait en mesure de détruire la fixation des enfants à leurs parents et d’influencer en positif le développement d’un collectif d’enfants. — Favoriser au maximum la prise en charge par les enfants de leurs activités, par exemple : « Le rangement dans le jardin d’enfants, qui correspond aux conceptions de l’ordre des adultes, ne doit pas détruire un ordre mis en place par les enfants et qui est, pour la plupart d’entre nous, du désordre (3) »

— Permettre au maximum aux enfants d’exprimer leurs conflits : « Nous devons pleinement donner aux enfants la possibilité de viPre-leurs conflits et agressions et non de les refouler. (...) D’après nos discussions et nos expériences, les agressions contre d'autres enfants ou contre la gardienne d'enfants prennent la place des agressions contre les parents. (...) Des réflexions qui précèdent, il s’ensuit qu'il est important de reconnaître les causes des agressions et de créer d’autres conditions (3). »

Cette prise de conscience aboutit à une remise en cause du caractère forcé de l’éducation à la propreté et accorde une part importante à l’épanouissement de la sexualité infantile.

Les réflexions des militants du SDS sur ces questions se sont appuyées sur les études de Reich, mais surtout sur les essais de Vera Schmidt, à propos du « Jardin d’enfants -laboratoire de Moscou » auquel elle participa en 1921 et qui constitua une des premières expériences d’éducation collective sans contrainte des enfants.

En plus de la mise en pratique de principes éducatifs qui n’aillent pas dans le sens d’une infantilisation des enfants et ne les coupant pas de la réalité sociale du « monde des adultes », « le mouvement des Kinderladen » mobilisa de nombreux groupes de parents dans la lutte contre la misère de l’éducation préscolaire en RDA. A Berlin, en 1966, il y avait, à côté des 29 897 places dans les jardins d’enfants municipaux ou non, une liste d’attente de 1 9 600 enfants, et la plupart des parents renonçaient à tout espoir d’y être admis. Cela expliqua en partie le sens et l’écho qu’eurent les expériences réalisées à travers les « boutiques d’enfants » et l’intérêt qu’y trouva dans un premier temps le Sénat, appuyant à peu de frais les expérimentations « privées » de nombreux parents. Les divergences qui apparurent au sein du Conseil central des « Kinderladen » sur la revendications des subventions par le Sénat, sur le caractère socialement limité des « Kinderladen », sur l’aspect subversif des « boutiques d’enfants » par rapport au système capitaliste... aboutirent à l’éclatement et à la dispersion du mouvement dans le début de l’année 1970.

Mais si le « mouvement des boutiques » se brisa pur l’aspect de contre-institution qu’elles pouvaient revêtir, il n’en reste pas moins une des expériences les plus riches de socialisation de l’enfance.

Notes

  1. (1) Mouvement des étudiants socialistes.
  2. (2) Rapport du conseil d’action à la conférence des délégués du SDS (été 1968).
  3. (3) Cf. le programme provisoire du Kinderladen de Charlottenburg.

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