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Chili : Un 8 Mars de lutte

· Cahiers du féminisme, n° 40, été 1987 · p. 29 · 848 mots

Si toutes les femmes du monde...

Chili : un $ mars de lutte

Au Chili, sous la dictature, les femmes se sont mobilisées, le 8 mars, pour célébrer la journée internationale des femmes. Avant comme après le coup d’Etat de 1973, leur présence sur la scène politique et sociale a marqué l’évolution de la société chilienne.

L’apparition massive des femmes sur le marché du travail est liée à la période d’expansion industrielle qu’a connue le Chili après la Seconde Guerre mondiale ; ce fut d’abord, essentiellement, l’industrie textile, puis, dans les années soixante, le secteur de l’électronique. Le développement du tertiaire a favorisé le processus d’intégration des femmes à l’activité salariée.

Une longue histoire de lutte

Dès cette époque, les femmes participent activement à la vie politique et syndicale. Sous leur impulsion, les syndicats se mobilisent et obtiennent une amélioration des conditions de travail des femmes (ouverture de crèches dans les entreprises, horaires adaptés, transports spéciaux, etc.). Dès la fin des années cinquante, le Service national de Santé prend en charge la planification familiale et popularise des méthodes de contraception (stérilet, pilule).

Simultanément, l’université connaît des transformations importantes pour s’adapter aux changements imposés par le développement économique. Une série de disciplines vont se développer attirant les femmes — cette fois de la petite bourgeoisie — vers les universités. Là, elles participent pleinement au bouillonnement idéologique de l’université. Les idées progressistes — au sens strict du terme — façonnent les mentalités. Pour le monde ouvrier, comme pour la petite bourgeoisie, dans le contexte particulier qui est celui du Chili, la révolution cubaine provoque une prise de conscience générale par rapport à la possibilité de changer réellement la société.

D’autres phénomènes internationaux viendront accélérer ce processus de radicalisation. Les événements des années 1968-1969 en Europe par exemple. Avec la vitesse propre d’une période révolutionnaire, tous les domaines de la vie dans la société chilienne vont être touchés : la famille, la sexualité, les rapports hommes-femmes, etc. Tout est remis en question ! Ce processus, qui pouvait aboutir à poser l’ensemble des problèmes concernant l’oppression des femmes, restera inachevé à cause du coup d’Etat de 1973.

Les femmes contre Pinochet

L’écrasement de toutes les formes d’organisation existantes a été l’une des tâches prioritaires de la dictature. Le déploiement de l’appareil répressif de Pinochet visait essentiellement les hommes. Ceci reflétait une réalité, la participation masculine était prépondérante, surtout dans les postes de direction, mais aussi une sous-estimation du rôle que pouvaient jouer les femmes.

Dans la nouvelle situation créée par le coup d’Etat, les premières manifestations de résistance ont été le fait d’organisations composées exclusivement ou très majoritairement de femmes. Les premiers combats contre la dictature sont livrés par des femmes, épouses des prisonniers politiques ou membres de la famille d’un disparu.

D’autre part, des femmes sont à l’origine des premières réactions organisées face à la misère provoquée par le modèle économique de Pinochet. Elles créent des ateliers de production d’artisanat populaire. La commercialisation des produits et la distribution des bénéfices sont collectivement décidées par les membres de l’atelier.

Sous un autre angle, ce modèle économique a produit des transformations de fond qui, en modifiant tous les rapports sociaux, ont aussi modifié la situation des femmes dans la société.

D’abord, la paupérisation générale a plongé dans la misère des couches de la population aisées avant le coup d’Etat. 40 % des chefs de famille des secteurs les plus démunis sont des femmes : c’est-à-dire qu’elles sont le seul soutien financier de la famille. Ce « privilège » est lié à l’évolution du marché du travail, à la disparition de tous les droits, en particulier de toute protection légale, ce qui provoque la réduction des salaires.

Les emplois de domestiques reviennent en force. Par ailleurs, l’industrie agro-alimentaire, notamment celle qui travaille pour l’exportation des fruits, a besoin de main-d’œuvre non qualifiée pour les tâches répétitives. Dans le conditionnement et l’emballage, par exemple, où on travaille 14 à 16 heures par jour pour des salaires avoisinant 300 francs pars mois, on trouve principalement des femmes.

Avant-garde de la lutte pour les droits de l’homme, les premières à réagir à la situation de misère créée par la dictature, sous-payées et sur-exploitées, les femmes chiliennes ont commencé à affirmer leur propre identité dans les pires difficultés.

Ainsi, le 8 mars est devenu, après le coup d’Etat, une date symbolique. Au Chili, célébrer la journée internationale des femmes implique affronter les restrictions propres au régime dictatorial.

La décision des femmes de La Victoria, quartier populaire au sud de Santiago, est significative : cette année, entre le 1er et le 8 mars, les organisations des « pobladoras » ont développé un programme avec une exposition d’artisanat produit par les prisonnières politiques, des séances vidéos abordant les problèmes concernant la vie des femmes sous la dictature, un déjeuner pour toutes les femmes de La Victoria, un festival de musique et d’autres activités culturelle. Pendant cette semaine, toutes les tâches ménagères devaient être assumées par les hommes. Cette initiative est l’aboutissement d’un processus de réorganisation long. Mais elle peut être aussi un excellent point de départ.

Helena Valenzuela

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