La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le porc-no !

· Cahiers du féminisme, n° 40, été 1987 · p. 22-23 · 1 774 mots

« Cachez ce sein que je ne saurais voir »... Pasqua, choqué par une inadmissible légèreté des mœurs, veut frapper de censure un certain nombre de revues et cherche sans succès une caution du côté de la Maison des femmes... Parallèlement, le commerce du porno connaît un essor considérable, donnant de la femme une image plus dégradante que jamais... Morale réactionnaire d’un côté, machisme et sexisme de l’autre (et l’un n’excluant pas l’autre !), comment définir la pornographie ? Peut-on la dénoncer sans sombrer dans la pudibonderie, et n’y a-t-il point d’autre réponse à y apporter que celle de la censure ?

Du grec « pome » et « grapheis », qui signifient « prostituée » et « écriture », la pornographie s’est étendue de la littérature au cinéma, en passant par les sex-shops et la vidéo, et elle connaît un important essor commercial depuis les années soixante-dix. Elle renvoie à deux réalités intimement liées : capitalisme et patriarcat. Le commerce et l’industrie pornographiques sont en pleine expansion et connaissent une diversification croissante avec leur version moderne des minitels, jeux électroniques, etc. Et ce commerce est éminemment lucratif !

Recherche phallus, désespérément !

La pornographie permet aux hommes de s’approprier les femmes aussi facilement que n’importe quel autre objet de consommation. L’identité des femmes dans ce cadre est inexistante. Leur corps est morcelé : la vulve, les fesses, les seins... L’image transmise est celle d’une femme dont le corps peut être sectionné et consommé au gré des fantasmes masculins. Les femmes sont représentées comme des vierges effarouchées qui ont tout à apprendre des hommes, ou comme des nymphomanes qui ont tout à en attendre : toujours prêtes à baiser, libidinales, insatiables, invariablement en attente de phallus, en mal de pénétration, et bien sûr, soumises. Leur propre sexualité, leurs propres désirs sont totalement niés, toujours assujettis à ceux des hommes. Leur jouissance n’existe pas. Comme l’indique Luce Irigaray : « Les techniques de jouissance mises en œuvre dans la pornographie sont, du moins jusqu’à présent, bien peu appropriées au plaisir des femmes. L'obsession de l’érection et de la décharge, l'importance surévaluée de la dimension du sexe masculin, la pauvreté stéréotypée des gestes, le corps réduit à une surface à fracturer de trous, la violence, le viol... forcent éventuellement à la jouissance... 1 ».

Le maître à jouir est indispensable, le sexe masculin devient un dieu, une idole et l’érection une fixation, une obsession. Hors du phallus, point de sexualité !

Et l’érotisme, bordel ?!

L’homme domine invariablement, il n’y a aucune communication, jamais de tendresse ni d’affection, et la violence est systématiquement présente : violence physique, violence psychologique.

Ceci est particulièrement dangereux, surtout si l’on considère que la première approche de la sexualité passe, pour un grand nombre de jeunes, par la pornographie. Or, si cette dernière n’est pas l’unique cause de la violence ou du viol, elle y contribue largement par l’image qu’elle donne, tant des femmes que de la sexualité masculine obligatoirement liée à l’idée de domination.

Image dégradante de la femme, humiliation constante, mépris, négation de toute sexualité et de tout plaisir propre, domination masculine et fantasme de viol, etc. Si l’ensemble de ces éléments participent effectivement de la définition de la pornographie, on peut alors affirmer sans crainte que combattre le porno ce n’est pas faire preuve de puritanisme outrancier ou de morale surranée.

Difficile aussi de confondre avec l’érotisme ! Nous sommes loin d’être opposées à toute représentation du corps des femmes ou de la sexualité...

Il suffit simplement qu’aucun des partenaires ne soit écrasé, que cela ne contribue pas à développer une mentalité machiste, que le corps de la femme n’y soit pas utilisé comme un objet, qu’aucune violence n’y soit sous-jacente... Il suffit de bien peu de choses, en somme ! Et nous sommes convaincues qu’il est possible de créer des représentations sexuelles dénuées de tout caractère porno qui se suffisent à elles-mêmes, qui expriment le désir sensuel et ne flattent pas des comportements brutaux et avilissants.

Bien sûr, les choses ne sont pas si simples. La pornographie peut se montrer perfide, et du coup, ses limites deviennent floues. Comment lutter efficacement contre ce phénomène ? Il n’y a pas de recette miracle, et en ce domaine, les écueils sont nombreux. Certains groupes de femmes prônent la censure, demandent l’interdiction de publications de films ou revues à caractère porno. Cet appel à la censure n’est pas chez elles du puritanisme, il s’explique par le fait que la pornographie appelle à la violence et participe au harcèlement sexuel quotidien des femmes. Pour autant, nous ne soutenons pas cette logique.

La censure ne passera pas

Aujourd’hui, les défenseurs de la censure ne sont pas tous animés de nobles intentions féministes, loin s’en faut ! Et l’on retrouve là pêle-mêle les vaillants défenseurs de l’ordre moral, Pasqua, le pape et ses fidèles, le voisin du dessous... Ceux-là ne sont scandalisés que par le bout de sein qui s’affiche (mon œil !), impudique. Peu leur importe de ce qu’on fait de la femme qui est derrière !

D’autre part, si nous défendons le principe fondamental de la liberté de la presse, peut-on souffrir des exceptions ? Pasqua nous a obligeamment indiqué les dangers de la censure en frappant d’interdiction et sans discernement des revues porno, ou osées, ou homosexuelles... tout ça, c’est du pareil au même ! Ne mettons pas le doigt dans l’engrenage de la censure, les vieux démons réactionnaires se réveillent aussitôt, trop contents de l’aubaine. Pour créditer son exposition sur le porno, Pasqua est allé jusqu’à contacter la Maison des femmes... Mais oui, il a osé, faisant preuve dans cette affaire d’une impudeur à la limite du censurable ! La réponse des féministes a été sans ambiguïté : « Non monsieur, nous ne cautionnerons pas votre ordre moral réactionnaire ! »

Rappelons-nous, il y a près de dix ans, des débats qui ont eu lieu autour du journal Détective. Un collectif Femmes contre Détective s’était alors créé, qui dénonçait publiquement le journal, appelait à son boycott, parodiait ses affiches. Mais pour ceux qui auraient la mémoire courte, rappelons que ce collectif n’a jamais demandé l’interdiction du journal. Monique Pelletier, alors ministre, et quelques autres, se sont chargées de le faire. Alors, pas d’amalgame ! Les femmes qui, la veille, s’étaient battues contre la censure qui frappait Ah, Nana ou Gaie Press refusaient de légitimer cette démarche le lendemain au nom du féminisme. (Ça ne les a pas empêchées d’être immensément heureuses et soulagées de pouvoir se promener sur les trottoirs sans être agressées par les affiches de Détective (remplacées hélas très rapidement par un autre titre).

Dans tous les pays où la question de la pornographie a été soulevée, la réponse est venue du gouvernement en terme de censure. Est-ce une raison pour évacuer le débat ? « Le principe de la légitimité du droit des femmes à lutter contre l’image qu’on donne d’elles n’est-il pas, en fait, un principe aussi inaliénable que celui de la liberté de la presse 2 ? » Alors, nous réaffirmons clairement que nous sommes opposées à toute censure. Mais ceci ne nous empêchera pas de dénoncer la pornographie. Ce n’est pas parce que certains dénaturent ce combat et font des amalgames douteux que nous devons nous fier les mains.

Et puis, il faut se rendre à l’évidence : la censure ne règle rien ! Ainsi, neuf ans après l’interdiction de Détective, les revues, cassettes vidéo ou films porno fleurissent un peu partout dans des proportions jamais égalées. Quant aux sex-shops, le gouvernement se garde bien de les attaquer. Par contre, dès qu’il s’agit de faire quelques bénéfices substantiels, on est moins regardant sur la provenance de l’argent, et soudainement la morale titille nettement moins !

Lutter efficacement contre la pornographie est extrêmement difficile, car c’est à l’image même des femmes, à la nature même des rapports entre hommes et femmes que l’on s’attaque. Et s’il y a peu d’espoir que les choses changent avant que la société n’ait elle-même changé, on peut tout au moins essayer de les faire évoluer.

A demain, pour un Eros qui chante !

Pour cela, il faudrait mener un débat permanent et public dans les journaux, à la télévision, à la radio, dénonçant le contenu du pornographique, l’utilisation qu’il fait des femmes, l’image qu’il renvoie de la sexualité. Peut-être cela permettrait-il à long terme de sensibiliser les « consommateurs du porno ». Tout cela relève du bon sens. Mais on doit aller plus loin encore, car comment, sinon lutter à égalité contre les business-men du porno ? C’est pourquoi, de même qu’il existe une loi antiraciste qui permet de s’attaquer à toutes les formes d’incitation à la haine raciale, il serait utile de disposer d’une loi antisexiste donnant aux associations féministes les moyens légaux et financiers d’un droit de réponse et de contre-affichage.

Mais changer l’image des femmes, cela signifie, aussi modifier le partage actuel des tâches, réécrire les manuels scolaires sexistes, s’attaquer à la publicité (entre autres), etc. Monsieur Pasqua aurait du pain sur la planche !

Quant à changer l’approche des relations entre hommes et femmes, cela ne passe sûrement pas par un silence honteux autour de la question, mais au contraire par une réelle politique d’éducation sexuelle. Car le porno renvoie aussi à une certaine conception de la sexualité. Lutter contre, c’est aussi interpeller des millions de gens sur leur « vie privée » et remettre en cause une certaine sexualité masculine.

Dans le cadre d’une nouvelle organisation sociale, les gens devraient pouvoir accéder à des moyens économiques et culturels nouveaux, à une disponibilité qui leur permette de mieux se connaître, de s’épanouir, de vivre différemment leur propre sexualité. Et l’on peut espérer qu’à terme, les hommes n’auraient plus besoin de fétichiser le phallus-roi, plus besoin de fier jouissance et domination. On peut espérer que les femmes revendiqueraient une autre sexualité basée sur leur désir et leur jouissance propres. A partir de là, le spectacle pornographique perdrait tout son sens, ainsi que le côté tristement « stimulant » qu’il a pour beaucoup. Peut-être l’érotisme pourrait-il alors prendre toute sa place !

Ainsi, toute lutte contre la pornographie ne peut s’inscrire que dans une lutte de fond, et toute velléité de trancher les choses en terme de censure ne saurait qu’être un raccourci dangereux permettant justement de ne pas traiter du problème de fond. Les femmes doivent aujourd’hui donner un nouvel élan à ce combat, car personne ne le fera à leur place, en se situant dans une perspective globale de changement des mentalités et des relations entre les sexes... Chiche !

Louise Briceno Françoise Foucault

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Notes

  1. 1 . L. Irigaray : «Ce sexe qui n’en est pas un ». Ed. de Minuit. 1977.
  2. 2. Suzette Triton (Rouge n° 816. 10 décembre 1978).
  3. 3. Voir aussi sur le sujet : Richard Poulin et Cécile Coderre : la Violence pornographique. Ed. Asticon. Montréal. 1986.

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