Deux cent cinquante à trois cents miiitant(e)s participaient aux premières assises nationales du mouvement rénovateur à Lyon, les 9 et 10 janvier derniers. Parmi eux, 29 % de femmes ; une seule d'entre elles à la tribune, peu d'oratrices dans les débats, les militantes rénovatrices sont pourtant très présentes à la base du mouvement, voire dans certaines coordinations départementales. Oui, les rénovatrices existent, nous les avons rencontrées !
Pour les connaître, nous avons interviewé six d’entre elles entre septembre 1987 et janvier 1988 : trois militantes de province, trois de la région parisienne. Elles ont toutes été membres du PCF. Pourquoi et comment s’est faite leur rupture avec le PCF, que signifie leur nouvel engagement politique ? Telles sont les questions que nous leur avons posées. En l’espace de quelques semaines, de quelques mois, des militant(e)s qui n’avaient rien de dissident(e)s jusqu’en 1985, se retrouvent brusquement « hors la loi ». C’est à cela d’ailleurs que l’on peut mesurer l’ampleur de la crise que connaît le PCF aujourd’hui.
C’est ce qui est arrivé à Yvonne Lagadec, ouvrière métallurgiste à TELIC (ex-Thomson) à Brest. Trente-sept ans de Parti, secrétaire fédérale jusqu’en 1986, conseillère municipale encore aujourd’hui, elle fait partie de ceux qui ont voté la résolution du XXVe Congrès en 1985. Jusque-là rien n’avait entamé son attachement au Parti, sa confiance ou celle de sa fédération dans la direction nationale. Une chose tout de même l’avait déjà mise mal à l’aise mais il y a tellement longtemps, c’était le vote par les députés communistes en 1956 des pouvoirs spéciaux à Guy Mollet, du temps de la guerre d’Algérie. Fille de travailleur algérien, elle ne l’avait pas vraiment compris. Elle n’avait pas non plus accepté les consignes de boycott lancées par son parti contre la Marche des beurs en 1983. Elle avait dont été les accueillir à Brest, à titre personnel. En 1985 encore, elle avait participé à la manifestation unitaire organisée contre la venue de Le Pen à Brest, malgré l’opposition du premier secrétaire fédéral. Enfin, comme plusieurs secrétaires de sa fédération, elle n’était pas d’accord pour traiter de « liquidateurs » les militants de Meurthe-et-Moselle qui, après l’échec électoral du PC aux élections européennes (son score fut de 10 %), avaient exprimé dans Révolution leurs interrogations. Elle était d’autant moins d’accord que les questions qu’ils posaient, elle-même souhaitait en débattre avec ses amis. Mais la discussion ne fut pas possible, en raison, croyait-elle alors, des pratiques antidémocratiques d’un individu, le premier secrétaire de la fédération du Nord-Finistère, membre à l’époque du comité central, qui prétendait tout régenter dans la fédération.
Le conflit éclate à la veille du XXVe Congrès quand la majorité du bureau fédéral demande à pouvoir discuter collectivement de la composition de la future direction fédérale. Le premier secrétaire refuse. Les quatre secrétaires fédéraux décident alors de faire appel au bureau politique pour les aider à mettre un terme à l’autoritarisme du premier secrétaire. Ce qui devait être une aide se transforme en offensive en règle contre la fédération récalcitrante.
Notre histoire, c'est comme un divorce...
Le coup de grâce est donné au lendemain des élections législatives : la fusion des deux fédérations du Finistère est décidée malgré l’opposition de la très grosse majorité du Nord-Finistère. Cela permet d’élire un nouveau comité fédéral dont est évincé Louis Aminot, un des quatres secrétaires fédéraux du Nord-Finistère, ancien travailleur de l’Arsenal, permanent et secrétaire du comité de ville de Brest. Une douzaine de militants décident alors de démissionner du nouveau comité fédéral. Pour Yvonne Lagadec, « ce fut un tournant ». Elle décide alors avec un autre secrétaire fédéral de faire une conférence de presse : « Je ne supportais pas que dans la population, on puisse penser un seul instant que j’avais couvert une telle mascarade. » Ce ne fut pas de gaîté de cœur : « C’est terrible d’aller dire quelque chose contre ton parti. Notre histoire, c’est comme un divorce. Même s’il y a eu une situation conflictuelle, la séparation est très difficile. » A partir de là, les événements s’accélèrent : Louis Aminot est licencié sans indemnités, en juillet 1986. Et en 1987, les cartes ne sont pas remises aux quatre cents militants communistes de Brest. Yvonne Lagadec n’en revient pas encore de la facilité avec laquelle le bureau politique a été capable de se priver de l’apport de quatre cents communistes dont la section « arsenal » (une centaine de militants) pour se débarasser de quelques « gêneurs ». Preuve s’il en fallait, que la direction est bien consciente du risque de contagion !
Christine Collet est plus jeune qu’Yvonne. En 1956, elle voyait seulement le jour. Sa « carrière » politique, elle l’a débutée à seize ans, en 1972, quand elle a commencé à travailler comme ouvrière dans la métallurgie et la chimie. « J’ai pris ma carte du PC et de la CGT dans la même journée. » Militer, c’est une tradition familiale : son père avait été résistant dans le Limousin ! C’est dans le Nord où elle est née, qu’elle a fait ses premières armes, dans une entreprise de papier peint. Elle y fut déléguée du personnel, déléguée syndicale et secrétaire du comité d’entreprise. Ce fut « une très bonne école... A l’UL, des copains m’ont beaucoup aidée pour faire venir des femmes au syndicat. Mais quand on a voulu faire une commission femmes avec un plan de travail très précis, ils ont commencé à hurler, à vouloir interdire la commission sous prétexte quelles n’y voulaient pas d’hommes, du moins au début. » Cette commission a regroupé six ou sept femmes de différentes entreprises. Elles étaient mariées, mères de famille et venaient du milieu rural. Elle a fonctionné pendant un an ou deux.
En 1978, Christine décide de partir pour Bordeaux : « Je travaillais depuis l’âge de seize ans, j’avais envie de voyager, je ne supportais plus ma région. Là-bas, je me suis retrouvée au chômage. J’ai fait partie de ceux qui ont créé le comité départementale des chômeurs. »
Prendre ses affaires en mains !
En mai 1982, Christine s’installe dans la région parisienne pour y trouver du travail et exercer des responsabilités au comité national des chômeurs dirigé par H. Damette. Elle devient bientôt tout à la fois permanente de l’Union locale CGT de Ville-neuve-le-Roi, membre du bureau de l’Union départementale CGT du Val-de-Marne et, dans le parti, membre du bureau de la section de Villeneuve. 1982 : des ministres communistes sont encore au gouvernement ; il s’agit alors de développer un syndicalisme de « propositions ». Elle cherche à concrétiser sur Villeneuve le mot d’ordre « Produisons français ». L’entreprise phare du coin, c’est la FACOM qui fabrique de l’outillage à main de haute technologie. C’est donc là qu’il faut se battre pour contraindre le patron à se ravitailler en acier français. Les syndiqués sont invités à mobiliser les salariés sur cet objectif : « pour faire tout cela, tu as intérêt à avoir l’ensemble des salariés dans le coup, atelier par atelier. Des jeunes se sont lancés dans cette initiative. Cela sortait du ronron syndical. Ils sont allés voir syndiqués et non syndiqués. Tout le monde a trouvé l’idée formidable. On a décidé de prendre contact par le biais de la CGT, avec les sidérurgistes de Meur-the-et-Moselle qui eux aussi se battaient pour leur emploi. Ils sont venus visiter l’entreprise. Nos copains sont allés là-bas. On a contraint la direction à y envoyer ses techniciens et à acheter de l’acier français, en petite quantité. Cela marchait comme sur des roulettes. On avait cent quatre-vingts syndiqués sur quatre cents salariés environ. L’expérience de la FACOM était positive, elle montrait que les salariés pouvaient prendre leurs affaires en mains. »
Entre-temps, les ministres communistes sortent du gouvernement et la CGT change d’orientation : « A l’ordre du jour revient un syndicalisme de luttes, de grèves, et non plus de propositions. » On lui suggère alors de changer de pratique mais Christine n’est pas d’accord avec ce syndicalisme du « contre tout, où l’on n’a plus le temps de réfléchir ». Elle n’est pas d’accord avec les changements brutaux d’orientation qui ne sont pas compris des salariés, avec des pratiques qui mettent en cause l’indépendance syndicale. Elle n’avait pas accepté non plus la politique de blocage des salaires quand les ministres communistes étaient encore au gouvernement.
Elle perd donc ses responsabilités à l’UD. Après l’échec du PC aux législatives, elle est persuadée « qu ’au sein du parti, il faut revoir les choses ». Elle signe alors avec son mari la pétition pour un congrès extraordinaire : « dans le parti, c’était la guerre, dans la CGT, c’était glacial ». Tout est fait pour la pousser à démissionner de son poste de permanente à l’UL. Enceinte et n’ayant pas pris de congé-maternité, elle doit être hospitalisée avant son accouchement. Le secrétaire général de l’UD vient lui rendre visite, lui suggérant de s’arrêter de travailler pour s’occuper de ses deux enfants ! Elle ne cède pas jusqu’au jour où on la jette dehors en lui prenant les clés et le chéquier de l’UL.
Comme d’autres, elle découvre ainsi la puissance de répression de l’appareil : « la rupture a été très dure : c’est tout une partie de ta vie qui est brisée. Tu ne comprends pas pourquoi ils déploient un tel acharnement contre ta petite personne. Ils cherchent à te démolir, à te détruire avant et après que tu aies quitté tes responsabilités. Ils font le vide autour de toi. Ils refusent de te payer tes indemnités. Ils t’insultent... j’ai cru mourir. » Mais le plus grave, selon elle, c’est l’état dans lequel ils laissent le syndicat : « A la FACOM, le syndicat ne vit plus. Il s’est complètement replié sur lui-même. » Ce qui l’inquiéte le plus dans la pratique du Parti aujourd’hui et de ses militants dans la CGT, c’est cette spirale du sectarisme et de l’enfermement.
Double langage
C’est aussi ce gâchis de forces militantes qui bouleverse au plus point Constance Audia, éducatrice spécialisée à Metz, quand elle fait le bilan de son activité au sein du PC. Seize ans de sacrifices et de dévouement partis en fumée. C’est en 1972 aussi, à seize ans, qu’elle a adhéré à la JC puis au PCF, à l’insu de son père. Celui-ci, ancien militant du PCI, immigré italien, sidérurgiste, estimait qu’il était de la plus haute importance que sa fille se consacre avant tout à ses études. Mais comme tous les lycéens de son âge, Constance fut entraînée dans les mobilisations du début des années soixante-dix. Après un bref passage décevant par la JCR où elle espérait trouver plus d’action, elle revient au PCF où elle devient secrétaire de la section de Metz puis entre au comité fédéral et enfin au secrétariat fédéral dans lequel elle sera responsable de la construction des JC en Moselle entre 1979 et 1981. Elle en ressortira épuisée physiquement et financièrement. En 1981, elle quitte les JC : « Le conseil national n ’était plus qu’une simple chambre d’enregistrement. » Mais jusqu’en 1981, elle se sent « à Taise dans le PC ». Elle avait bien posé des questions au sein du comité fédéral quand on avait refusé de publier les textes d’Ellen-stein ou d’Althusser dans les colonnes de l’Humanité mais les explications suivant lesquelles l’Humanité ne pouvait pas être un lieu de débat permanent l’avaient convaincue à l’époque : « Je pensais sans doute qu ’il n’y avait qu’une vérité révolutionnaire. C’est après, en côtoyant d’autres gens, que tu finis par admettre qu’il peut exister d’autres révolutionnaires et que rien ne permet de dire que tu as raison et les autres tort tant que ta vérité n’a pas été confrontée à la réalité, à la pratique... » La rupture de l’Union de la gauche avait été pour elle le moyen de réaffirmer l’identité révolutionnaire du PC : « j'avais l'impression d’avoir trouvé une identité communiste ». En 1981, Constance est pour le désistement au deuxième tour en faveur de Mitterrand et elle est particulièrement choquée par le double langage des dirigeants sur cette question. « D’un côté on appelait officiellement à voter Mitterrand, de l’autre le secrétaire fédéral, membre du comité central et de la commission de contrôle politique, glissait des phrases du style: ‘Dans l’isoloir, chacun fait ce qu’il veut. " Le secrétaire de la section de Thionville lui aussi déclarait : "Il vaut mieux laisser passer la droite , le combat de la classe ouvrière en sera plus facile. ” » Mais dans ces déclarations, Constance ne voit là que l’irresponsabilité de quelques-uns. Ses soupçons vont s’accentuer à l’occasion d’un stage national de « recyclage » destiné aux cadres des fédérations : là elle découvre que d’autres membres du CC, voire tous les membres du CC dans les fédérations ont tenu le même langage. « Cela m ’a un peu ébranlée mais pas encore paralysée ! » Les divergences vont encore s’approfondir quand le PCF abandonne tout sens critique à l’égard du gouvernement au point de voter le plan acier qui prévoyait des milliers de licenciements en Lorraine précisément. La décision brutale de quitter le gouvernement en juillet 1983 n’arrange rien : « Quand le comité central a décidé en juillet de retirer les ministres communistes du gouvernement, on venait de recevoir un tract dans les fédérations disant à peu près : "La droite n ’arrivera pas à chasser les ministres communistes du gouvernement" etc. »
Le déclic
Mais le « choc », ce fut le résultat des élections européennes : « C’était la deuxième baffe, après le score des présidentielles. » Les explications de la direction ne passaient plus : « Il fallait réfléchir, faire notre propre bilan en tant que parti. Les explications du style : c’est la faute aux autres, la faute au PS, aux médias, la faute à la droite, ce n ’était plus possible. »
A partir de là, il devient urgent pour Constance de retrouver une « position marxiste cohérente », de « requestionner » l’ensemble de la politique du parti, sur les pays de l’Est comme sur la force de frappe ou le nucléaire civil, les rapports avec le PS mais aussi
Rencontre des comités Juquin.
et surtout le fonctionnement même du parti. Il n’était pas possible d’accepter que « les directives viennent d’en haut », sans débat.
L’atmosphère de chasse aux sorcières qui règne au sein du PC au lendemain du XXVe Congrès, va pousser Constance à démissionner de toutes ses responsabilités en l’espace d’un an. Elle quitte son poste de permanente, refusant de se taire. Cela devenait « invivable » ajoute-t-elle : « Tout l’arsenal stalinien a été utilisé : la calomnie, les manipulations, les fausses lettres, les trucs organisés dans ton dos... Sur Metz, ils ont mis en place une direction parallèle à la direction élue par la conférence de section. » A bout d’énergie, le bureau de section décide alors de « démissionner en bloc » en envoyant une lettre aux adhérants. Cette lettre, ils ne pourront pas la lire à l’assemblée générale de Metz en avril 1986. On leur arrachera le micro.
Pour d’autres, la rupture a été moins douloureuse. C’est le cas par exemple pour Christine Tillie, aujourd’hui sociologue à Toulouse, dont le parcours est assez original. Ce n’est qu’en 1980 que Christine Tillie a adhéré au PCF. Mais comme elle dit, sa « culture » la portait plutôt vers les valeurs défendues par les « gauchistes » : celles de l’écologie, de l’autogestion, du féminisme ainsi que vers celle de tolérance que lui ont transmise ses parents ; ils avaient milité dans leur jeunesse à Témoignage chrétien. En 1968, le PCF était apparu à Christine comme un parti « sectaire ». Mais ajoute-elle « c'était un parti dont l’électorat se montait à 20 % et qui avait une volonté d’accéder au pouvoir. C’est à ce titre que je trouvais cette force politique intéressante. » Néanmoins, pour rentrer au PCF, Christine avait dû laisser « beaucoup de bagages à la porte ». C’est pourquoi, au fil des échecs électoraux du PCF, elle se sentit de moins en moins motivée « pour défendre un parti qui décline et qui est incapable de se remettre en question ». C’est donc avec « soulagement » qu’elle a quitté le parti. Elle a été exclue de sa cellule, en même tant que Claude Llabrès*. En effet, tout la poussait à sortir : aussi bien la solidarité qu’elle ressentait envers ce dernier que l’intérêt qu’elle portait au mouvement naissant des rénovateurs.
Rencontre des comités Juquin
De la rupture ... à l'espoir
Pour Christiane Naudy, enseignante dans un lycée de Seine-Saint-Denis et permanente le temps de la campagne dans l’équipe centrale de Pierre Juquin, la séparation d’avec le PC s’est opérée sur plusieurs années durant lesquelles elle fit une sorte de grève du militantisme, à partir de 1978-1979, en raison de ses désaccords. Pour elle qui avait adhéré au moment de la signature du Programme commun, la rupture en 1977 fut quelque chose de « terrible ». Christiane Naudy était à l’époque aux premières loges : « Mon mari est journaliste et il venait de rentrer à la rubrique politique de l’Humanité. Il a donc suivi de l’intérieur les négociations en 1977 et quand il m’a raconté ce qui s’était passé, il y a eu une cassure. »
Dominique Blanckaert, elle aussi enseignante en Seine-Saint-Denis et seule femme au bureau de la coordination nationale des Rénovateurs est restée également « entre deux eaux », pendant dix ans. Elle était étudiante quand elle a adhéré en 1972 comme tant d’autres : « Probablement parce que le PC me semblait être historiquement le parti du changement et de la classe ouvrière. » A plusieurs reprises déjà, elle avait manifesté ses réserves à propos notamment des campagnes contre la pauvreté (trop ouvriéristes) lancées par le PC mais on lui fit remarquer qu’elle était bien mal placée pour faire ces objections, « elle, l’enseignante, membre de la fonction publique. Et puis c'est vrai, ajoute-t-elle, c’était réconfortant de se dire qu’on est dans le parti de la classe ouvrière à défaut d’être de la classe ouvrière. » Ses désaccords se sont succédés. Elle ne parvenait plus à lire la presse centrale du parti dont tout le discours lui semblait « préréglé ». Néanmoins elle resta, ayant « toujours l’illusion qu’une discussion dans le parti pourrait aboutir à un changement ». C’est dans cette perspective qu’elle a signé la pétition pour un XXVIe Congrès extraordinaire.
Pour toutes, le mouvement rénovateur, qu’elles y aient participé dès 1985 ou seulement depuis quelques mois, a suscité un nouvel espoir, qu’est venu relancer la mise sur pied des comités d’initiative et de soutien à Pierre Juquin. Certaines ont pu douter de l’intérêt pour leur mouvement de participer directement à une campagne présidentielle, craignant que cela ne reporte d’autant l’ouverture des débats politiques de fond dans leurs rangs. Ce fut le cas par exemple de Dominique Blanckaert. Mais toutes, au bout du compte, ressentent la confrontation à d’autres courants révolutionnaires comme une bouffée d’air stimulante et indispensable. Yvonne Lagadec est sans doute la plus enthousiaste ; elle a le sentiment de vivre une page historique dans la construction d’un mouvement révolutionnaire en France : « On a eu beaucoup de nuits blanches, de moments de déprimes depuis 1985, mais je n ’ai rien regretté. Je me disais comment peut-on être aussi malheureuse et en même temps se sentir aussi bien dans sa peau. Il y a quelque chose qui va naître ; quand, comment ? je ne sais pas. Cela va peut-être prendre des années. J’espère pouvoir vivre cette expérience passionnante jusqu’au bout. »
Comme on a pu s’en rendre compte, pour aucune de ces femmes, la question du féminisme n’a été à l’origine de leur rupture. Mais cette question les intéresse au plus haut point aujourd’hui. Il est frappant de constater que, quel que soit le niveau de responsabilité qu’elles ont pu avoir sur ce sujet (Y. Lagadec a participé à la commission nationale féminine du PCF), leurs souvenirs sont très vagues concernant par exemple les mobilisations en faveur de la liberté de l’avortement et de la contraception : elles ont signé des pétitions, il y a eu des meetings bien sûr, pour le reste...
Femmes, féminisme et politique
Et le mouvement féministe des années soixante-dix, qu’en ont-elles pensé ? Aucune n’y a participé directement. Y. Lagadec se souvient de sa défiance à l’égard d’un tel mouvement. Constance Audia quant à elle, déclare s’être toujours sentie féministe dans sa manière de concevoir les droits des femmes. En revanche, sur l’importance d’un mouvement de femmes indépendant, elle n’est pas convaincue: « J’ai oscillé entre différentes positions et je ne sais toujours pas où je me situe. D’un côté je n’ai pas l’impression qu’isoler les femmes entre elles soit le bon moyen... D’un autre côté, j’ai conscience que pour certaines, c’est peut-être important quelles se retrouvent déjà entre elles, quelles prennent de l’assurance pour discuter... Mais je vois mal l’aboutissement d’un combat féministe sans un dialogue avec les hommes. » A l’évidence, nous n’avons pas la même conception du rôle d’un mouvement autonome de femmes.
Ce n’est qu’à partir de 1979 que D. Blanckaert a commencé, elle, à s’intéresser au féminisme, expliquant ainsi le fait qu’elle soit passée à côté de ce grand mouvement de lutte : « Je mesure après coup le poids de l’idéologie du parti et à quel point mon appartenance pouvait me donner l’illusion d’être à la pointe avancée des idées ; du coup, les questions qui n ’étaient pas posées, je ne me les posais pas. »
Quel est leur place actuellement dans le mouvement rénovateur ? Peu nombreuses dans les coordinations nationales, les femmes ne donnent pas l’impression d’avoir pu peser collectivement dans les débats. Pourtant dans quelques départements, les femmes sont nombreuses et très actives. C’est le cas notamment en Moselle, où elles sont 50 % au moins dans la coordination départementale, le gros des militantes venant de deux villes, Metz et Thionville. « Ce n 'est pas un hasard, nous dit Constance. Ces deux villes étaient dirigées par deux femmes, au sein du PCF. » Sur Metz, elles étaient 50 % au comité de section. La plupart étaient mariées et avaient des enfants. « On n ’avait pas mis de quotas mais c ’était l’expression d’une volonté de donner une place aux femmes, remarque Constance. Une grande partie de ces femmes se retrouve aujourd’hui à la coordination des rénovateurs. Cela veut dire que là où des femmes s'affirment, les militantes se reconnaissent alors un peu plus dans leur direction. »
Pour favoriser l’insertion des femmes dans la vie politique, Christiane Naudy quant à elle, est favorable à une loi qui ferait obligation d’avoir 50 % de femmes dans toutes les assemblées élues comme le propose Juquin : « C’est peut-être faux ce que je dis mais je pense que si on n’en passe pas par des mesures volontaristes, on en sera encore là dans deux siècles. » Elle préconise d’autres mesures encore pour aider les femmes à combiner leurs « trois journées de travail » : « Par exemple, une femme qui a une semaine de trente-neuf heures et a en plus une charge municipale, devrait pouvoir faire seulement vingt heures. »
Y. Lagadec souhaiterait, elle, qu’une loi permette aux femmes et aux hommes qui ont des enfants d’avoir leur mercredi libre et indemnisé : « Je suis pour le développement des équipements sociaux mais cela ne suffit pas, les femmes veulent aussi avoir du temps pour profiter de leurs enfants. » Et pour ceux et celles qui n’ont pas d’enfants ? Cette proposition nous semble pour le moins lourde de divisions.
Constance Audia en revanche ne croit pas à une loi pour régler la participation des femmes à la vie politique. Pour elle, il y a un ensemble de mesures à prendre pour rendre les femmes plus disponibles comme le développement de halte-garderies, de crèches, etc... Mais pour Constance, c’est le « minimum ». « Parce qu’en fait, ajoute-t-elle, si tu arrives à créer les conditions pour que les femmes aient envie de s ’exprimer et de prendre leur place dans le combat politique, la garde des enfants est un problème qui peut se régler. Ce n ’est pas le seul. Le plus grave, c’est le manque de débat idéologique sur les questions de fond. »
Telles sont quelques-unes des questions que nous avons abordées avec ces militantes rénovatrices. Faute de place, nous n’avons pu rendre compte de leurs propos que de manière très sommaire. Nous souhaitons poursuivre ce débat dans ces colonnes mais aussi au sein des comités d’initiative et de soutien. C’est probablement l’un des grands mérites de cette campagne de permettre la rencontre de militant(e)s de générations et d’horizons politiques différents. A nous de saisir cette chance.
Josette Desbois
Notes
- * Ancien membre du comité central du PCF et porte-parole des communistes rénovateurs.