Le 8 mars, au Chili...
Malgré la dictature, les femmes chiliennes, comme l’an dernier, se sont mobilisées pour célébrer la journée internationale des femmes. La préparation de cette journée a commencé dès janvier avec la mise en place de la coordination « 8 de marzo », composée de 44 organisations féministes, syndicales, associations de quartier, etc. Le « non à la discrimination contre les femmes » et le « non à la dictature » constituaient la base de l’action unitaire. Toute manifestation de me étant interdite, les organisatrices ont décidé d’appeler à un meeting, auquel elles ont invité des délégations étrangères, en particulier une dirigeante syndicale bolivienne et un groupe de représentantes des Folles de la place de Mai en Argentine. Mais une semaine avant, la presse officielle a fait savoir que tout meeting pour le 8 mars serait illégal, semant ainsi la confusion parmi les femmes.
Malgré cela, c’est en grand nombre qu’elles ont répondu à l’appel de la coordination, et la salle prévue pour le meeting, d’une capacité de six cents places
... et en Tunisie
C’est avec un éclat inattendu qu’a été fêté le 8 mars en Tunisie. En effet, depuis l’année 1985 qui avait sonné le glas du mouvement syndical et démocratique dans son ensemble, le mouvement des femmes s’était muré dans un silence quasi total.
Le coup d’état du général Ben Ali (7 novembre 1987), s’il a permis une légère démocratisation de la vie politique, n’a par ailleurs guère réussi à rassurer quant au maintien des acquis des femmes, et la pression des intégristes entraîne des menaces sur le code du Statut personnel (risque de retour à la polygamie), le droit au travail (attaqué en pleine Chambre des députés), les libertés individuelles (campagne pour la sauvegarde des « bonnes mœurs »)...
Ce 8 mars, d’une ampleur sans précédent, ne fut pas impulsé par le mouvement des femmes ou sous sa pression, il ne fut pas non plus pris en charge par le syndicat, toujours interdit, ni par les divers courants politiques, quasiment muets cette année. Ce fut une initiative de la commission femmes de la Ligue des droits de l’homme (mixte), et des clubs culturels au niveau des villes ou des universités. Des débats publics forent organisés pendant un mois à Tunis et dans les régions, pour faire échec aux seulement, s’est révélée très insuffisante : des centaines de femmes sont restées dans la rue, tandis que d’autres organisaient des rassemblements dans différents points du centre de Santiago. Là, elles se sont trouvées confrontées à la violence policière, mais ne se sont pas laissées impressionner, criant en réponse « Somos mas » (Nous sommes les plus nombreuses) et cherchant à arracher des mains des policiers les manifestantes arrêtées.
La répression n’a pas épargné les participantes au meeting : une heure avant le début de celui-ci, les policiers ont commencé à lancer des bombes lacrymogènes à l’intérieur de la salle.
Au total, cette journée s’est soldée par près de deux cents arrestations et quelques blessées à Santiago, ainsi que des incidents et des arrestations dans différents points du pays.
Ce 8 mars constitue cependant un succès, car il a montré la détermination des femmes face à la dictature et leur volonté de se battre de façon unitaire.
intégristes sur les thèmes de l’égalité, de la laïcité, de la démocratie, du code du Statut personnel, de la modernité, des droits des femmes... Ils drainèrent un public mixte où, pour la première fois, déferlèrent des centaines de lycéennes, inquiètes de leur sort. Les féministes qui avaient été à l’origine du mouvement des années quatre-vingt forent invitées à animer les débats... Certaines d’entre elles manifestèrent silencieusement le 8 en arborant, comme les femmes italiennes le matin même, des fleurs.
La contradiction flagrante entre l’ampleur des manifestations (une affluence de plusieurs milliers de personnes au débat organisé par la commission femmes de la Ligue des droits de l’homme à Tunis) et l’absence de mouvement pose nécessairement toute une série de questions : quel fut l’enjeu véritable des débats ? Les femmes ou la démocratie ? Quelle orientation prendra, au niveau organisationnel, la nouvelle détermination des lycéennes ?
En l’absence de toute autre structure actuellement, les cadres mixtes comme celui de la Ligue des droits de l’homme, constituent-ils une médiation incontournable pour la reconstruction du mouvement ?
A la fin des années soixante-dix, début des années quatre-vingt, à la faveur d’une montée des luttes ouvrières puis de l’instauration d’une politique « d’ouverture », un mouvement de femmes voit le jour. Aida est militante au sein de la commission femmes de l’UGTT, la centrale syndicale tunisienne, et à la Ligue des droits de l’homme, section tunisienne de la FIDH. Aïda est mariée et mère de deux enfants ; son mari a été condamné par contumace dans le cadre du procès du POCT (parti d’extrême gauche non reconnu), il a choisi la clandestinité. Aïda était atteinte d’un cancer ; la police l’a harcelée quotidiennement, insultée, provoquée, depuis sa maison jusqu’à l’hôpital, espérant sans doute lui faire avouer où se trouvait son mari. Elle n’a pas cédé à la torture. Récemment, elle a envoyé une lettre à la presse, où elle expliquait qu’elle était depuis des mois sans nouvelles de son mari et que son état empirait sous l’effet de l’anxiété ; le pouvoir est resté inflexible. Aïda El Hani est morte le 2 mars.
Alors, aujourd’hui, toutes celles et tous ceux qui ont accompagné Aïda au cimetière de Jel-laz, en ce très noir jeudi de mars, auront sans doute enterré du même coup les derniers restes d’espoir et d’illusions qu’avait pu semer ça et là l’instauration de « l’ère nouvelle », « décrétée » le 7 novembre par le général Ben Ali, président de la République. Parce que la commission syndicale femmes où militait Aïda n’a plus d’activités : depuis 1985, l’UGTT est interdite ; ses militants ont été emprisonnés, licenciés par centaines, mutés arbitrairement...
Et parce qu’en Tunisie, depuis le 7 novembre, c’est le couvre-feu pour les femmes. Le général Ben Ali, répondant aux pressions des intégristes, se contente de dire, pour le moins évasivement, et le plus rarement possible, que « les droits des femmes ne seront pas sacrifiés », formule générale et floue, qui autorise tous les doutes, toutes les inquiétudes, d’autant plus qu’il n’est pas un jour sans qu’une nouvelle rumeur ne fasse état d’une remise en cause des acquis des femmes. Le 7 novembre, on parlait de révision du code du Statut personnel ; en décembre, les députés attaquaient — et il ne s’agit pas là d’une rumeur — le droit au travail des femmes. Puis le Mufti de la République se déclarait hostile à la loi en vigueur permettant l’adoption (prônant ainsi indirectement le retour à la polygamie). Enfin le général Ben Ali, lors de son discours du 3 février, a annoncé l’ouverture d’une campagne pour la sauvegarde des bonnes mœurs... Désormais toute femme est suspecte. Les contrôles d’identité des jeunes filles se multiplient : seules, parce qu’elles sont... seules, accompagnées parce qu’elles sont... accompagnées, etc. L’opposition légale se déclarera rassurée par ce discours.
Seules, la commission femmes au sein de la Ligue des droits de l’homme et quelques féministes mènent actuellement une campagne sur le thème du droit à une authentique citoyenneté pour les femmes, ou revendiquent la laïcité de l’Etat, condition essentielle d’une véritable démocratie.
Et au-delà du combat pour les libertés démocratiques, reste à mener la lutte contre la politique d’austérité imposée aux travailleurs et aux couches populaires et qui englobe trois revendications incontournables : le droit à l’emploi, l’augmentation des salaires, le droit syndical. A titre d’exemple : une femme au chômage sans aucune perspective d’autonomie matérielle, a-t-elle réellement droit au divorce qui lui est pourtant garanti par le code du Statut personnel ? A-t-elle réellement droit à la pension d’un ex-mari, smicard ou chômeur ?
Aujourd’hui, plus que jamais, la satisfaction des revendications des femmes passe par l’émancipation de la classe ouvrière et des couches populaires.
Demain, Aïda, le mouvement des femmes renaîtra de tes cendres.
Lettre de Tunisie
En bref
Détermination des sexes = extermination des femmes
On estime qu’entre 1978 et 1982, il y a eu dans toute l’Inde plus de 78 000 cas d’amniocentèse suivis d’avortements de fœtus de sexe féminin. Rien qu’à Bombay 258 centres « très spécialisés » et 16 cliniques agréées par le gouvernement local proposent ce genre de service. Comme aucune autorisation n’était requise jusqu’à présent pour exercer ce genre d’activité, tout les abus ont été commis. De l’amniocentèse il ne reste plus que sa néfaste utilité : la présélection des sexes.
« Depuis 1975, ma clinique a pratiqué quatre cent mille avortements consécutifs aux examens de présélection et sur les mille derniers il n'y a eu qu'un fœtus mâle », reconnaît le docteur D. P. du Pearl center à Bombay, alors que le Women’s center affirme que « sur les huit mille avortements que nous avons recensés à Bombay en 1982, il y avait 7 999 fœtus de petites filles ».
Le gouvernement central qui avait d’abord fermé les yeux, satisfait de voir le taux d’accroissement de la population réduit, fait face depuis un an à une véritable levée de boucliers de la part de diverses organisations dont les mouvements de femmes très actifs en Inde. Grâce à leurs mobilisations sous le mot d’ordre « détermination des sexes = extermination des femmes », la loi a été révisée : désormais l’amniocentèse ne pourra être pratiquée que dans les hôpitaux contrôlés et les instituts de recherche agréés, uniquement à titre de prévention pour détecter les anomalies génétiques.
La position du corps médical reste très ambiguë. La plupart des médecins estiment que les femmes viennent de leur plein gré, mais le docteur L. Kulkami révèle : « Plus de la moitié de mes clientes m 'ont avoué sous le sceau du secret avoir subi des pressions de la part de leur mari et de leurs beaux parents. » Une grande partie des spécialistes se sentirait même investie d’une mission humanitaire, en rendant service aux femmes qui ne veulent plus avoir de filles. Le Dr Kurma va jusqu’à comparer les femmes à un produit de consommation : « Emancipons les femmes en faisant d’elles des personnages importants ! J’espère que leur nombre diminuera ainsi leur statut dans la société s'élèvera. Après tout, c’est une loi universelle, quand la demande d’un produit augmente sa valeur croît légalement ». Le Dr S. Dimaye ajoute : « Lorsque l'avortement lui-même est un instrument du planning familial alors pourquoi pas l’avortement sélectif des sexes qui après tout satisfait les couples? »
Le nœud du problème, c’est la dot : malgré son interdiction officielle, elle n’a pas disparu. Un père doit verser de cinq à quinze mille roupies selon son niveau social pour marier sa fille. Dans ce contexte, la naissance d’une fille est vécue comme une punition du ciel.
L’Inde est un des quatre pays du monde à avoir un quota de population inversé avec plus d’hommes que de femmes. Le recensement de 1901 dénombrait 972 femmes pour 1 000 hommes, (l’infanticide des petites filles est une pratique ancienne) alors que celui de 1981 n’en compte plus que 935, malgré une proportion équilibrée de garçons et de filles à la naissance. La pratique détournée de l’amniocentèse ne peut qu’aggraver cette tendance et les petites filles continueront de mourir sur l’autel de la dot et de la tradition.
Procréation artificielle : vers un embryon de législation ?
Le 25 mars dernier, madame Barzach, ministre de la Santé, a fait paraître une série de décrets visant à réglementer la procréation médicalement assistée (PMA). Le nombre de centres pratiquant des PMA sera considérablement réduit, et les activités de ces centres seront plus rigoureusement contrôlées. Une Commission nationale de médecine et de biologie de la reproduction est créée, qui donnera son avis sur la compétence des centres existant ainsi que sur les demandes d’autorisations nouvelles. Elle veillera aussi au respect par les équipes des principes éthiques. Elle sera composée de représentants de l’administration et de professionnels.
Ces dispositions ont pour but de limiter les abus qui ont lieu dans ce domaine : multiplication des centres donnant des résultats très inégaux, actes facturés très cher, commercialisation des dons d’organes, etc. De ce point de vue, l’initiative du ministre de la Santé peut sembler positive. Mais elle laisse une place importante aux cliniques et laboratoires privés et dès lors que des buts lucratifs sont en jeu, toutes les dérives restent possibles.
Au moment où ces décrets paraissent, le conseil d’Etat publie un volumineux rapport sur le droit et l’éthique en matière de procréation artificielle, mettant en garde contre les dangers d’eugénisme ou de sélection par le sexe dans le domaine des diagnostics prénataux. Il réaffirme d’autre part les principes de gratuité et d’anonymat en matière de dons de sperme ou d’ovule et préconise l’interdiction de recherche en paternité ou à l’inverse de revendication d’enfant. Il précise d’autre part, que ces dons ne peuvent s’adresser qu’à des couples stériles qui veulent fonder une famille, mais pas à des célibataires, et encore moins aux homosexuel(le)s ! En ce qui concerne les embryons congelés, le Conseil d’Etat propose qu’ils soient détruits au-delà de cinq années. Quant aux fœtus morts, ils ne doivent pas être utilisés à des fins commerciales ou industrielles.
Le prochain gouvernement aura sans aucun doute à se pencher sur ce rapport, et il semble que l’on s’oriente vers une loi qui, contrairement au décret, se prononcerait sur le fond du problème et définirait de manière explicite les frontières imposées au corps médical et aux biologistes. Néanmoins, si cette loi peut permettre d’éviter certains abus, elle ne pourra pas régler les innombrables problèmes d’éthique qui se posent d’ores et déjà.
Grande Bretagne : la lutte exemplaire des infirmières
Après les forts mouvements de lutte de février, les infirmières en Grande-Bretagne viennent de remporter une importante victoire. Elle ont obtenu 1 5 % d’augmentation de salaire (les infirmières qualifiées ont reçu davantage que les jeunes stagiaires). Ce succès a pu être remporté grâce à la fois à la forte pression de la lutte et à celle de l’opinion publique favorable à 80 % à leurs revendications.
Les infirmières ont davantage obtenu que le reste du secteur public. Mais on ne sait pas, dans l’état actuel des choses, si l’augmentation concerne ou non l’ensemble du service de santé, auquel cas la lutte ne serait pas finie...
Notes
- Henda Slama Tunis, le 3 mars 1988
- Informations extraites de l’article «l'Inde : les fülettes au bûcher », R. Garcia, le Monde, 27 avril 1988.