La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

États-Unis : Le féminisme s’est levé à l’Ouest

· Cahiers du féminisme, n° 45, été 1988 · p. 36-38 · 2 453 mots

Aux Etats-Unis, le mouvement des femmes eut des formes organisées dès le siècle dernier, où les suffragettes se battirent pendant cinquante ans pour obtenir le droit de vote. Leur mouvement, alimenté par la guerre de sécession puis la lutte des Noirs pour leur émancipation, fut exemplaire et totalement précurseur ; les femmes obtinrent l’accès aux études secondaires et supérieures et se firent une place sur le marché du travail bien qu’étant terriblement exploitées. Mais lorsqu’elles eurent enfin obtenu la victoire sur le droit de vote, le 26 août 1920, le mouvement marqua un recul important, pour finalement disparaître, dans un contexte général de répression sévère de tous les mouvements sociaux.

Pendant un temps, la société américaine resta marquée par la lutte des femmes. Mais la contre-offensive idéologique arriva rapidement. En 1942, Famham et Lindberg écrivirent un livre, la Femme moderne ou le sexe perdu, qui alerta l’opinion sur la « masculinisation » de la femme qui mettait en danger l’équilibre des enfants, celui du couple, et donc la société américaine dans son ensemble. Les revues féminines s’en firent rapidement l’écho. Insidieusement, l’hèroïne-type se transforma en une radieuse ménagère, qui élevait ses enfants avec bonheur, préparait de bons petits plats, cirait le parquet dans la joie et ne se lassait pas de bichonner son petit mari.

Vers la fin des années cinquante, les américaines se mariaient dès l’âge de vingt ans, quatorze millions de jeunes filles étaient fiancées à dix-sept ans. Le pourcentage de femmes allant à l’université chuta par rapport à celui des hommes : 47 % en 1920, 35 % en 1958. Et 60 % des femmes abandonnaient l’université en cours de route pour se marier ; un tiers des femmes travaillaient, mais la plupart n’étaient plus très jeunes. Très peu faisaient carrière, beaucoup occupaient des emplois à mi-temps.

C’est ainsi qu’en 1956 un journal américain se réjouissait : « La femme américaine est en train de gagner la guerre des sexes (...) Elle accepte de bonne grâce que les postes à forte responsabilité soient réservés aux hommes. Cette merveilleuse créature se marie de plus en plus jeune, a davantage d’enfants et, dans son apparence et dans ses actes, se montre plus féminine que la femme émancipée des années vingt ».

Alors, heureuse ?

Pas tant que ça, semble-t-il ! Au début des années soixante, la ménagère radieuse a comme un coup de cafard, un malaise indéfinissable... En 1963, Betty Friedan, ménagère de banlieue qui écr ivait de temps à autres pour des revues féminines, décida de faire une enquête sur ce fameux « malaise » et interviewa des dizaines de femmes au foyer. Au fur et à mesure qu’elle avançait dans son enquête, elle se rendit compte de l’ampleur de l’insatisfaction de ces femmes, qui ne se traduisait pas encore par une remise en cause des rôles ni par des revendications précises mais qui déjà sentait bon le vent de la révolte !

Son livre, la Femme mystifiée, pubüé en 1963, fit l’effet d’une petite bombe. Elle reçut des lettres et des témoignages de milüers de femmes. Les langues commençèrent à se déüer, un peu partout des groupes informels de ménagères se formèrent dans lesquels les femmes se mirent à parler du vide et de l'inutilité qu’elles ressentaient dans leur vie.

Il faut d’autre part resituer cette époque — les années soixante — dans un cadre général de radicalisation aux USA : les Noirs se battaient contre les lois ségrégationistes et, comme au siècle dernier, leur lutte inspira beaucoup celle des femmes ; d’autre part, une mobilisation croissante se développait contre la « sale guerre » du Viêt-nam, particulièrement chez les étudiants où différents groupes d’extrême gauche virent le jour ; ces groupes étaient mixtes, et les femmes qui les composaient se radicalisèrent bientôt sur les problèmes qui leur étaient spécifiques.

Le mouvement NOW

NOW (National Organisation for Women) fut créé en juillet 1965 à Washington par un petit groupe de femmes à la tête desquelles se trouvait Betty Friedan. Les perspectives de départ étaient de « s ’engager à entreprendre toutes actions pour permettre aux femmes de participer pleinement à l’essor de la société américaine actuelle, avec tous les privilèges et toutes les responsabilités inhérentes, à égalité réelle avec les hommes », NOW insista dès le départ sur l’importance de l’indépendance économique des femmes. Le groupe reprit donc à son compte une bataille engagée un demi-siècle plus tôt par les femmes : faire voter par le Congrès américain l’Equal Rights Amendement (ERA), proposition de loi qui visait à interdire toute discrimination sexuelle dans le monde du travail.

En 1970, l’organisation comptait environ trois mille membres, femmes et hommes, répartis dans une trentaine de villes à travers le pays.

C’est NOW qui fut à l’origine de la manifestation du 26 août 1970 : pour commémorer le cinquantième anniversaire de l’obtention du droit de vote, le mouvement décida d’organiser une journée de grève avec des manifestations dans tout le pays. L’enjeu était de taille : cinq ans après sa création, NOW n’avait pas réussi à s’implanter à une échelle de masse, et d’autre part des débats de plus en plus virulents commençaient à diviser les féministes entre elles. Réussir à élargir le mouvement et lui donner des perspectives était donc un pari important. NOW avec les autres groupes femmes qui coorganisaient cette journée, choisit trois mots d’ordre principaux : « A travail égal, salaire égal », « Des crèches ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre », « Liberté de l’avortement ».

Cette journée fut un succès énorme : près de quarante mille personnes défilèrent à New York, dix mille dans différentes autres grandes villes. Des milliers de femmes adhérèrent à NOW, des groupes autonomes se formèrent un peu partout. Subitement, le pouvoir dû compter avec le mouvement des femmes. Le 26 août devint le jour symbole de la lutte de libération des femmes, désormais fêté chaque année.

Le mouvement NOW ne s’est jamais inscrit dans une perspective de changement global de la société, mais prône plutôt une évolution des consciences et des rôles dans le cadre existant. Betty Friedan, connue pour être la dirigeante du mouvement, soutint publiqument un candidat démocrate aux élections et organisa un Comité politique féminin qui fit élire au Congrès Bella Abzug sur la base de revendications féministes.

NOW sut polariser le mécontentement d’un grand nombre de femmes, en menant des luttes de grande envergure sur l’égalité dans le travail, le droit des femmes à disposer librement de leur corps ou la création d’équipements collectifs. Jusqu’en 1974-1975, de nombreux succès furent obtenus : vote par le Congrès de l’ERA en 1972, libéralisation de l’IVG en 1973, vote de nombreuses lois en faveur de l’égalité sur les lieux de travail.

D’autres groupes femmes existaient parallèlement à NOW, et d’importants débats traversèrent l’ensemble du mouvement des femmes, relativement similaires à ceux que nous avons connus en Europe.

Les différentes composantes du mouvement des femmes

La question la plus centrale fut d’abord celle de la construction ou non d’un mouvement autonome capable de rassembler les femmes à une grande échelle autour de revendications précises. Certains groupes s’y opposaient pour diverses raisons. Ainsi, la plupart des femmes issues du mouvement étudiant, qui s’étaient organisées en groupes femmes « ultra-gauches », étaient convaincues que le mouvement devait avoir, dès le départ, une claire conscience anticapitaliste. Elles refusaient de se mobiliser sur des mots d’ordre précis tel que celui sur l’avortement, estimant qu’il s’agissait de mots d’ordre bourgeois ne remettant pas en cause le système.

A l’opposé se trouvaient les « idéalistes », surnommées les « féministes de salon ». Celles-là refusaient de voir dans le système capitaliste la source de l’oppression des femmes. Elles pensaient que les hommes avaient simplement tiré avantage du fait que les femmes portent les enfants pour les assujettir. Pour elles, la libération des femmes passait donc essentiellement par un changement des mentalités, non des institutions. C’est ainsi qu’elles développèrent des groupes de conscience, méthode clé pour faire évoluer les femmes, et donc les hommes. Leur refus de voir dans l’oppression des femmes un problème également politique les amenèrent souvent à refuser les actions de masse proposées.

D’autres femmes, les « anti-institutionnalis-tes » pensaient que ce n’était pas à l’Etat de changer les choses en votant des lois mais qu’il fallait que les femmes s’organisent elles-mêmes pour créer des crèches, des centres d’avortement et de planning familial, des coopératives, etc. Celles-là ne s’adressaient de fait qu’aux femmes d’un certain milieu, à celles qui avaient le temps et l’argent pour s’occuper de ce genre de problèmes. Cependant, c’est souvent à partir de là que se développèrent des expériences de vie communautaire. Au-delà des revendications spécifiquement féministes, beaucoup de jeunes exprimèrent leur dégoût de la société de consommation, de la guerre, des cadences de travail, de la vie de couple. Ce fut l’ère des cheveux longs et des guitares, de la vie en communauté où tout était mis en commun, de la « libération des mœurs ».

Des centaines de milliers de jeunes essayèrent de vivre « autrement » essayèrent d’établir entre eux des rapports d’un type nouveau dans lesquels les femmes tentaient de prendre une place nouvelle. Toute une génération se moquait soudain des valeurs auxquelles leurs parents s’accrochaient, et cette formidable vague déferla bientôt sur l’Europe. Cela marqua profondément les mentalités et fiit l’un des aspects les plus intéressants de cette période.

Le mouvement était également composé de femmes militant dans divers groupes politiques d’extrême gauche comme Socialist Workers Party. Il y eut également d’importants débats sur l’opportunité de militer ou non dans ces organisations, les unes pensant qu’il y avait une relation dialectique entre l’oppression spécifique des femmes et celles du monde du travail et des minorités, et qu’il fallait donc lutter sur les deux fronts, les autres pensant que cela était impossible dans la mesure où même ces organisations reproduisent dans leur fonctionnement les rapports sociaux de domination des hommes sur les femmes.

D’autre part, il faut noter la démarche de quelques dirigeantes de NOW, dont Betty Frie-dan, qui créèrent en 1971 le National Women’s Political Caucus (NWPC). Ce groupe avait pour but de pousser les femmes à participer à la politique et de soutenir les femmes candidates qui promettaient de combattre pour les revendications des femmes.

Celles qui furent à l’origine du NWPC pensaient que pour devenir crédible la lutte de femmes devait passer par l’obtention d’un réel pouvoir politique, ce qui signifiait une adhésion massive aux différents partis pour les faire évoluer dans ce domaine. En fait, le NWPC travailla beaucoup plus en direction des partis républicain et démocrate et sa démarche présupposait une confiance dans les partis réformistes sur leurs capacités à se battre pour les droits des femmes. Le NWPC connut un certain succès, bien que ses orientations aient été critiquées par de nombreuses militantes de NOW qui y voyaient des contradictions de plus en plus importantes avec les revendications du mouvement des femmes.

La lutte pour l’IVG et pour l'ERA

Jusqu’en 1973, le droit à l’avortement n’a pas été reconnu par la Constitution américaine et il y avait autant de lois que d’Etats. Chaque année, des milliers de femmes avaient recours à des avortements clandestins.

Dès la manifestation du 26 août, NOW s’était saisi du mot d’ordre et entraîna l’adhésion de dizaines de milliers de femmes, montrant ainsi à quel point ce problème était d’actualité.

Les femmes se battirent d’emblée pour la dépénalisation totale et la démédicalisation de l’avortement. Un Regroupement national des femmes pour l’avortement, le WONAAC fut crée afin de rassembler sur cette revendication le nombre le plus important possible de femmes. Une seconde manifestation d’ampleur fut organisée en novembre 1971. Le débat devint national et cessa d’être porté par des humanistes bon teint, les femmes affirmèrent haut et fort leur droit inaliénable à disposer d’elles-mêmes. Grâce à une mobilisation sans précédent, et pour tenter de désamorcer ce mouvement, le Congrès décida de légaliser l’avortement le 22 janvier 1973. Ce fut un énorme succès pour le mouvement des femmes.

Malheureusement, cet acquis sera rapidement remis en cause : en 1976, l’amendement Hude autorisa les Etats à supprimer l’aide médicale en cas d’IVG, supprimant aussi ce droit pour toutes les femmes les plus pauvres. Puis Reagan arriva, et avec lui une loi nouvelle exigeant l’autorisation des parents pour les mineures. Toute une série de mesures restrictives apparurent ici ou là, suivant les Etats allant de la suppression de la couverture sociale à l’abandon de toute subvention aux organismes pratiquant des IVG. Les femmes se mobilisèrent régulièrement, mais le mouvement NOW, le plus important, tarda à s’engager dans une bataille d’ampleur contre ces attaques. NOW semble avoir fait preuve d’un peu trop de confiance dans les institutions du pays à ne pas revenir sur ce qui avait été voté précédemment. D’autre part, le mouvement pensait qu’il n’était pas possible de mener de front deux batailles, celle-ci et celle pour FERA.

En effet, si l’Equal Rights Amendment avait enfin été voté par le Congrès en 1972, il fallait qu’il soit ratifié par trente-huit Etats avant 1979 pour être définitivement acquis. Jusqu’en 1974, NOW remporta victoire sur victoire et obtint la signature de trente-quatre Etats. Dans cette lutte les Commissions syndicales femmes furent également très actives. Mais ensuite, le patronat organisa la contre-offensive et créa le mouvement Stop ERA qui bénéficia d’énormes moyens pour faire campagne. La crise économique se profilait et il n’était pas question pour les patrons de renoncer à la main-d’œuvre bon marché que constituaient les femmes. Dans les années qui suivirent, seul un Etat supplémentaire signa. NOW se battit alors pour prolonger les délais, et réussit à les faire passer de 1979 à 1982. Ceci fut une victoire importante dans un contexte qui commençait à être défavorable, et de très nombreuses femmes, encouragées, donnèrent leur adhésion à NOW. Malheureusement, la campagne fut perdue en 1982. Ceci constitua une grande défaite pour le mouvement des femmes, dans un contexte général d’atteinte aux droits sociaux et de répression de la part d’un gouvernement particulièrement réactionnaire.

Le mouvement des femmes américain a su se structurer à une échelle de masse, exerçant de réelles pressions sur le pouvoir poütique, jusqu’à l’arrivée de Reagan, les féministes obtinrent de nombreuses victoires, alliant des actions de masse comme les manifestations, à des actions plus « parlementaristes » consistant à faire voter des lois sur différents types de problèmes chaque fois que c’était possible.

Avec l’arrivée de Reagan, plusieurs acquis ont été remis en cause, dans un contexte général de répression et de suppression des différents acquis sociaux. Néanmoins, s’il est vrai qu’aucune mobilisation d’ampleur n’a eu lieu ces dernières années, le mouvement des femmes reste structuré, et pèse beaucoup plus que chez nous sur les mentalités. Son potentiel de lutte reste entier.

Françoise Foucault

Notes

  1. La Femme mystifiée, Betty Friedan, éditions Denoël-Gonthier.
  2. Féminisme et socialisme aux Etats-Unis, Françoise Le Calvez, éditions 10/18

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