En France si vous saviez
Luttes dans les grands magasins
Notre vie est à nous !
En ce début d’année, un mouvement d’opposition au travail du soir a gagné les grands magasins : le Printemps d’abord, puis Marks et Spencer, et les Galeries Lafayette.
Le 19 février dernier, des centaines d’employé(e)s du Printemps ont défilé dans les rues, à l’initiative de la CGT, pour exprimer leur relus déterminé de travailler jusqu’à 19 h au lieu de 18 h 30.
En effet, la direction de ce magasin venait de décider d’ouvrir les portes, à partir du 1 1 avril, de 10 h à 19 h, au lieu de 9 h 30 à 18 h 30. Une demi-heure de décalage commercialement importante ! « A 9 h 30, le client est encore rare, explique un représentant de la direction : entre 9 h 30 et 10 h, nous faisons un peu moins de 1 % de notre chiffre d’affaires quotidien. Et là-dessus, il y en a un petit tiers qui est dû aux achats effectués par le personnel. » Par contre les clients affluent à l’heure du déjeuner, quand les salariés des bureaux se précipitent pour faire du shopping, et reviennent à partir de 17 h. Mais à partir de 18 h 15, les vendeuses rangent leurs rayons et à 1 8 h 30 tout le monde est dehors. La direction estime qu’en prolongeant l’ouverture jusqu’à 19 h, elle pourrait réaliser pendant cette intervalle d’une demi-heure 4 % de son chiffre d’affaires.
Des arguments fallacieux
Quand le PDG du Printemps, Bruno Vallée, affirme : « Il faut être ouvert plus tard pour que les femmes puissent faire leurs achats », les employées du boulevard Hausmann savent bien à quel point c’est fallacieux, elles qui se retrouvent tous les soirs aux côtés des employées des banques, des assurances, etc. quand toutes se précipitent pour retrouver au plus vite leur « vie privée ». Les employées du Printemps ont plutôt le sentiment qu’on veut les mettre à la merci de la clientèle de luxe (les touristes) à n’importe quelle heure pour que les actionnaires du Printemps puissent « se payer la Redoute »... Ainsi, le grand magasin deviendrait le seul groupe français, et un des rares groupes européens, présents sur tous les créneaux de la distribution...
« Quand est-ce qu'on va faire l'amour ? »
Ce changement d’horaires s’accompagne d’une autre innovation : la direction a décidé que les 1 200 démonstratrices qui travaillent au Printemps (mais sont payées par l’entreprise qu’elles représentent) devraient désormais venir trois fois par semaine de 10 h à 19 h, et deux fois de 12 h à 19 h, ce qui crée une concurrence entre les démonstratrices puisqu’elles sont payées au pourcentage des ventes et que selon les jours, la vente est plus ou moins grosse.
Face à ces nouveaux horaires de travail, les employées (vendeuses et démonstratrices) ont crié leur refus. A l’origine de leur engagement, le mot d’ordre « Je ne me laisserai pas voler ma vie » que l’on retrouve sur les badges de la CGT. Ce sont les femmes les plus jeunes qui sont les plus acharnées à revendiquer le droit d’être femme à part entière. « Si je rentre crevée le soir, je ne peux pas faire de bébé », dit Laurence, vingt-quatre ans. « Quand est-ce qu’on va faire l’amour ? Dans le métro ? », scande Angèle. « On habite presque toutes en banlieue, explique une troisième. Déjà en arrivant à 8 h moins le quart le soir, j’ai du mal à m’en sortir. Le temps de faire le repas, de faire manger les enfants... Et arriver au boulot le matin une demi-heure plus tard ne m 'apportera rien du tout, parce que de toute façon je dois me lever à six heures et demie pour m’occuper de tout avant de partir... »
La direction a bien prévu des possibilités de dérogation pour 15 % du personnel. Mais ce qu’elle ne comprend pas c’est que les trois mille cinq cents employée e)s se considèrent comme autant de cas particuliers !
Les vendeuses sont complètement exaspérées par cet acharnement patronal à vouloir disposer de leur vie, surtout depuis que la direction a distribué un questionnaire pour déterminer justement ce qui est prioritaire pour chacune. « Comme si nous n ’étions pas déjà suffisamment fatiguées et à bout de nerfs lorsque nous rentrons chez nous, avec l'horaire actuel. Et l’on voudrait saborder encore plus notre vie privée, pas question ! 1 »
Ce sentiment, exprimé par une jeune démonstratrice, est significatif de ce qui motive une majorité des salariés — hommes, femmes, vendeuses, caissières, employées des entrepôts, etc. Mais ce sont les femmes qui sont les plus touchées étant donné que le personnel est à 70 % féminin. Problèmes de crèches, de transports, etc. : toute la vie peut être bouleversée !
Alors les employé(e)s crient « Trop c’est trop », d’autant que cela s’ajoute à plus d’une centaine de suppressions de postes. Une deuxième manifestation a eu lieu le 25 février à 9 h 30, à l’heure même où commençaient les négociations sur les salaires et le temps de travail. Elle était appelée par FO, la CFDT, la CFTC, et la CGT.
Les slogans fusent sous les fenêtres de la direction : « Non à la fermeture à
19 h! 18 h 30 ça suffit ! Retrait du projet ! Non au travail du soir ! ». La direction répond aux manifestantes : « Nous voulons défendre le chiffre d'affaires pour défendre l’emploi. » Le directeur des relations humaines (sic) affirme : « Nous sommes prêts à aménager le projet, à le modifier ».
« Il n’est pas question de le modifier », pouvait-on entendre en réponse dans les rangs des employé(e)s. « Aujourd’hui ils veulent nous faire travailler jusqu’à 19 h, demain ce sera jusqu’à
20 h » « On veut épargner notre vie de famille », répètent les uns et les autres2.
Un test pour les autres magasins
Confrontée à ce refus, la direction tente par divers moyens d’affaiblir la résistance : pressions sur les démonstratrices que l’on menace de mutations dans des magasins « moins rentables », chantage exercé sur des vendeuses à qui l’on répète que « si elles ne sont pas contentes, il y en a des centaines dehors prêtes à prendre leur place » Mais ces propos de la direction n’ont pas suffi à faire céder les employées du Printemps, qui ont été rejointes par celles des autres grands magasins (Galeries Lafayette, Marks et Spencer) lors d’une grande manifestation le 1er mars. Car évidemment, si la décision du Printemps est maintenue, les autres magasins s’aligneront sur les nouveaux horaires, concurrence oblige. Le Printemps, c’est le magasin qui « teste ». Déjà, pour l’ouverture des dimanches avant les fêtes de fin d’année, c’était le Printemps qui avait commencé, les Galeries Lafayette avaient suivi.
C’est ainsi que près de quatre mille employé(e)s, vendeuses et démonstratrices des grands magasins parisiens se sont retrouvées ce jour là pour manifester contre le travail du soir, du boulevard Hausmann au siège du patronat du commerce à proximité des Champs-Elysées.
Ces trois manifestations successives ont montré le refus déterminé des employées de toute forme d’« aménagement » du temps de travail : modulation des horaires, travail du dimanche (elles y ont échappé de justesse durant l’hiver 1986-1987, où le principe du travail régulier du dimanche a été massivement rejeté par les salariés), remise en cause des contrats de travail. Déjà qu’au Prir temps, il n’y a plus que des embauche à temps partiel !
Après ces trois manifestation! l’échéance suivante avait été fixée a 11 avril, date du démarrage des noi veaux horaires. Mais ce jour-là, la mob lisation n’a pas redémarré... et la diret tion a pu mettre en application l’horaii contesté. On peut avancer plusieurs « plications : d’une part, les démonstratr ces ont subi individuellement de lourde menaces venant des entreprises qui le emploient. Etant très isolées il leur ei difficile d’avoir du poids dans leurs sc ciétés. Or les démonstratrices étaient k plus « virulentes » lors des manifest* fions de février-mars : leur démobilis* tion a entraîné une baisse de ferveur de autres employées. D’autre part, 1 22 mars ont eu lieu les élections profes sionnelles. La CGT et la CFDT étant ei concurrence pour ces élections, elle n’ont voulu prendre durant tout ce moi; aucune initiative pour relancer la lutti contre les nouveaux horaires.
Les employé(e)s du Printemps n’on donc pas réussi à faire reculer le patro nat. En RFA, il y a quelques mois, k même problème s’est posé, les patrons des grands magasins voulaient également prolonger l’ouverture jusqu’à 19 h. Grâce aux luttes des salariés, cela n’a pas été possible.
On retrouve donc au niveau de l’Europe les mêmes manœuvres pour plus de profit : travail de nuit, travail à temps partiel... Est-ce cela l’Europe de 1992 ? Une main-d’œuvre malléable à merci? Ne pourrions-nous pas plutôt en profiter pour toutes et tous nous regrouper et lutter contre le profit capitaliste à l’échelle européenne ?
Christine Novella
Notes
- l.Cité dans l’Humanité du 20 février 1988.
- 2. Cité dans Libération du 26 février 1988.