La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Des livres pour l’été

Quelques nouveautés à ne pas manquer

· Cahiers du féminisme, n° 45, été 1988 · p. 40-41 · 1 635 mots

Beaucoup de nouveautés intéressantes publiées ces derniers temps et écrites par des femmes. On en a parié ici et là ou on en a moins parlé. Toujours est-il qu'il faut feuilleter, lire et découvrir absolument ces livres qui incarnent les meilleurs démentis possibles à tous ceux et toutes celles qui prétendent que « rien de valable » ne paraît en ce moment !

Commençons par Marie Didier et son admirable premier roman Contre-visite (Gallimard, 75 francs). C’est un petit ouvrage contemporain simple et sans chichis, qui se lit facilement en deux ou trois heures. Sa générosité ne se situe donc pas dans le nombre de ses pages, mais plutôt dans la tête de celle qui a écrit ce court volume. Ainsi Contre-visite ressemble un peu aux livres d’Annie Emaux. Par le thème très réaliste, par l’écriture sans détours, il se situe dans cette lignée là et on ne s’en plaindra pas ! L’histoire? Celle d’une femme médecin (Marie Didier est réellement médecin) qui raconte ses journées de travail, ses interrogations, ses doutes, sa faiblesse aussi, et qui surtout trace le portrait de ses « patientes ». Extraordinaire défilé que celui de ces femmes jeunes ou vieilles, de leur souffrance, de leur peur de vieillir ou de leur courage et en contre-jour de ces hommes qui les accompagnent, mal ou bien, ou qui ne les accompagnent plus dans la vie.

Pourtant ce n’est pas un reportage sur la difficulté « féminine » à vivre, ce n’est pas non plus un documentaire sur la médecine ou les médecins. C’est curieusement, au-delà de tout cela, une voix à part, une voix d’humanité et de grandeur, plus forte que les soucis, les douleurs, la pauvreté. C’est un texte unique, émouvant, fort et fragile, difficile à cerner. Et parce qu’il n’appartient à aucune catégorie bien précise, il s’agit peut-être justement tout simplement de ce qu’on appelle « littérature » ; mais c’est aux lecteurs et lectrices de Marie Didier d’en juger.

Catherine Pozzi, si j’ose dire, c’est une autre partie de manches ! Encore qu’il ne serait sans doute pas faux de voir dans sa vie et dans son Journal 1913-1934 (Ramsay, 310 francs), quelques points communs avec Marie Didier, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Catherine Pozzi est la fille d’un de ces hommes de la fin du xdc siècle qu’on dit « exceptionnel » : à la fois chirurgien et poète, il est riche et « éclairé ». Elle, elle grandit dans ce milieu extrêmement bourgeois dont elle ne reniera d’ailleurs jamais vraiment les conventions, la prétention, le sentiment d’être supérieur aux autres et surtout l’incroyable manque de clairvoyance qui les caractérise par rapport à ce qui se passe à cette époque. En revanche, ce qui est passionnant avec Catherine Pozzi, c’est que c’est une autodidacte

Edna O’Brien

Edna O'Brien

qui apprend seule les maths, la philo, les sciences parce qu’elle fut privée du droit aux études donné à ses frères. Elle passe donc son bac... à trente-sept ans. Mais ce qui domine Catherine Pozzi c’est la folie, l’emportement, la vague des sentiments. Une exigence passionnée qui l’isolera d’ailleurs peu à peu de ceux qu’elle aime et du monde. Après la naissance de son fils, elle devient tuberculeuse. Elle divorce. Et c’est en 1920 qu’elle rencontre Paul Valéry avec qui elle aura pendant huit ans une liaison secrète, intense, violente, malheureuse (encore qu’il soit bien présomptueux de savoir ce que Catherine Pozzi ressentait vraiment au fond d’elle-même).

Ce Journal déchiré et déchirant plaira à ceux que le romantisme et les délires les plus excessifs n’effraient pas. C’est aussi pour les curieux de cette période un superbe tableau des intellectuels du début du siècle. Enfin, signalons pour ceux qui auront été séduits que son journal de jeunesse va bientôt être publié dans la même collection chez Ramsay.

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Tout à fait autre chose maintenant : la réédition de Jérusalem en Dalécarlie de Selma Lagerlôf. Elle, vous la connaissez certainement à cause de son célèbre Merveilleux voyage de Nils Olgersson qui raconte le survol poétique et néanmoins instructif de la Suède par un petit garçon posé sur le dos d’un oiseau. C’est un récit présent dans toutes les bibliothèques d’école, un titre archi-connu, fétiche des instituteurs et aussi des tantes et marraines qui veulent offrir un « classique » aux enfants pour leur anniversaire.

Marguerite Yourcenar disait de cette Suédoise qui reçut le prix Nobel de littérature en 1909 : « Parmi les femmes de grand talent ou de génie, aucune à mon sens ne se situe plus haut que Selma Lagerlôf ». Aussi est-ce un véritable délice, reposant, bucolique et plein de forces, de plonger dans cette Jérusalem en Dalécarlie (bibliothèque Cosmopolite, Stock, 44 francs). C’est poétique, ça a des accents d’épopée et de bonheur cosmique. Et si le titre intrigue, le livre enivre et vous donnera furieusement envie de partir quelques jours à la campagne.

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J’aime beaucoup Marie Rivière. Je l’avais adorée dans le Rayon vert de Rohmer. Je pense maintenant très souvent à elle depuis que je sais par les journaux qu’elle fut pendant un an la compagne de Roger Knobelpiess, avant qu’il retourne en prison, là où il avait déjà passé tant et tant d’années.

Elle vient d’écrire Un amour aux assises (Edition Barrault, 78 francs) et je vous supplie pour elle, pour Knobels-piess, de lire les 238 pages de cette femme amoureuse et révoltée qui ne sait plus si l’amour l’emporte sur la révolte ou la révolte sur l’amour. C’est une femme impatiente, une femme qui attendra. Loin des romans artificiels, des petites histoires parisiennes, frimeuses, nombrilistes que nous détestons, il y a ce vrai livre, d’une vraie femme qui fait des tartes aux pommes pour s’occuper pendant la cavale de Knobelpiess et apprend, comme ça, tout d’un coup, au beau milieu de ses tartes aux pommes, que Knobelpiess a été repris.

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Et puis, nous avons gardé pour le dessert une adorable Anglaise et une impressionnante Irlandaise !

Barbara Pym a été redécouverte en France par Patrick Mauriès dans sa jolie, mystérieuse et très raffinée revue littéraire le Promeneur (A noter : le Promeneur n’est plus seulement maintenant une revue mais aussi une maison d’édition qui à l’occasion du salon du livre vient de publier quelques titres qui réjouiront les fanatiques de littérature italienne).

C’est un plaisir qu’on aurait été très malheureux de manquer. Imaginez en effet tout le charme, toute l’acidité,, tout l’humour — léger comme un nuage de lait dans une tasse de thé britannique ! — d’une Anglaise à qui aucun détail, aucun travers, aucune manie de la vie en province n’échappaient. En plus il y a dans ses livres toutes sortes de rebondissements, des promenades qui déterminent une vie, des ventes de charité tout à fait saugrenues où se joue l’avenir des personnages, des messes fatales, bref une multitude de petits épisodes d’apparence anodine et lourds de sens pourtant ! Plusieurs de ses livres viennent d’être publiés aux éditions Christian Bourgois, comme par exemple le très drôle Un brin de verdure mais vous craquerez surtout, à mon avis, avec Crampton Hodnett (éditions Fayard, 89 francs) et sa suite logique, toute nouvelle, Jane et Prudence. Si vous n’avez pas d’aversion pour les histoires de pasteurs anglicans un peu coincés qui tombent amoureux, si les vieilles filles observatrices, moqueuses et délicates ne vous font pas peur, si la seule évocation de champs de jonquilles ou de biscuits au gingembre vous fait saliver, il faut sans tarder que vous fassiez la connaissance de Barbara Pym. (C’est aussi une bonne façon d’aimer mieux encore la romancière anglaise Anita Brookner qui vient de « percer » en Grande-Bretagne, et en France grâce aux excellentes traductions de Franchita Gonzalez-Battle aux éditions de La découverte.

Mais le meilleur est pour la fin ! C’est un gros livre des éditions Fayard, les Filles de la campagne (130 francs), que l’on doit à la romancière irlandaise, Edna O’Brien. Edna O’Brien vit à New York et il paraît qu’elle déteste les chats ! D’elle, vient de sortir en poche Un cœur fanatique qui comporte deux tomes. C’est tout ce qu’on sait d’elle (mais des renseignements plus précis seraient les bienvenus, et même, je les espère !). Mais une chose est sûre : son livre est un chef-d’œuvre. L’héroïne a comme nous toutes — ou presque — et certainement en tous cas comme nous toutes à quatorze ans une « meilleure amie ». Cette meilleure amie, c’est Baba. Elle est aussi solide, aussi déterminée, aussi farouchement avide d’indépendance et de liberté que l’héroïne est douce et fine. Ensemble, elles fuient leur père alcoolique (oui, oui, les deux pères sont alcooliques dans cette Irlande dure, violente et archaïque que le livre décrit sans ménagements). Ensemble, elles fuient ensuite le couvent grâce à un stratagème qu’elles inventent toutes les deux, ensemble elles fuient vers Dublin qui, en dépit de leurs rêves de revanche, ne leur fera pas la vie facile.

C’est tout le temps gai (quoiqu’au fond ça soit bien triste !) Les réparties des deux filles sont à se tordre et redonneront la pêche aux plus fatiguées d’entre vous, et enfin la campagne et la ville sont évoquées avec un luxe de détails à fondre. C’est peut-être le roman le plus tonique de l’année, le plus juste, le plus vivant (rien que les sensations des deux amies quand elles craignent de se faire battre par leur père, c’est une réussite).

Enfin signalons pour finir : Une vie à soi de Marion Milner (Gallimard, 120 francs). C’est le journal tenu à vingt-six ans d’une femme qui deviendra une grande psychanalyste. Elle y notait chaque jour ce qu’elle pensait être « la meilleure chose de la journée » Passionnant de A à Z (vous trouverez ce livre dans les librairies au rayon psychanalyse et non pas roman).

Sophie Gouskett

Edna O'Brien, Les filles de la campagne

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