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La lutte contre le viol : Un enjeu de société !

· Cahiers du féminisme, n° 47, hiver 1988 · p. 8-9 · 1 826 mots

En France si vous saviez

La lutte contre le viol (In enjeu de société !

Le viol a fait cet été la une des médias : pas un jour sans que les journalistes n'en parlent, üne attitude qui tranchait avec le silence qui entoure habituellement cette question , reléguée dans la rubrique « faits divers ».

Les journalistes n ' avaient-ils rien d'autre à se mettre sous la dent cet été , ou bien s'agit-il d'une recrudescence des viols ?

Il est très difficile de répondre avec certitude à cette interrogation. Beaucoup de viols ne sont jamais dénoncés pour de multiples raisons : peur des représailles, conviction que la justice ne « réparera » jamais le traumatisme subi, coût prohibitif (dans tous les sens du terme) de la procédure des Assises, honte de raconter ce qu’on a vécu, peur de ne pas être crue, de perdre le procès faute de preuves... Il est donc impossible d’établir des statistiques fiables.

Par contre, ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que les femmes, malgré tout cela, parlent plus à l’heure actuelle : l’augmentation sensible du nombre de plaintes déposées en témoigne. L’activité du Collectif féministe contre le viol n’y est pas pour rien, et notamment la possibilité d’appeler gratuitement la permanence téléphonique Viols-Fem-mes-Informations. Un type de situation particulièrement atroce semble d’ailleurs être de plus en plus souvent dénoncé : ce sont les situations de viols collectifs perpétrés par des adolescents, pour lesquels des cités ou des villages entiers prennent par la suite fait et cause, comme ce fut le cas cet été à Missillac, où la famille de la victime a été obligée de déménager pour fuir la haine et le mépris de tout un microcosme social érigé en donneur de leçon et en défenseur particulièrement hypocrite de la prétendue bonne moralité.

Ce qui a surtout scandalisé l’opinion cet été, c’est que bon nombre de viols ont été perpétrés sur des petites filles et que certains d’entre eux ont été suivis de meurtres. Il est évident que s’attaquer à des petites filles présente un caractère d’abjection particulièrement énorme. Mais ne s’émouvoir que sur ce type de situations permet un dérapage tout à fait dangereux : certes personne, dans les médias tout du moins, n’ose plus dire que les femmes adultes qui ont été violées l’ont « cherché » — et c’est là une avancée certaine. Mais l’on semble par contre, de façon implicite, avaliser le sentiment qu’une femme adulte a tout de même les capacités d’assurer sa propre défense, et qu’après tout, sa personnalité étant sensée être déjà bien assise, elle a tous les moyens de s’en remettre assez facilement et sans trop de dégâts. Ce n’est pas si grave que cela et, une fois la première émotion passée, elle oubliera rapidement...

Tous les viols sont des crimes

Les gens qui connaissent un minimum le problème savent très bien que ce type d’assertion est complètement faux. Violer une enfant ou une adulte relève d’une même volonté de pouvoir, de domination, d’humiliation, de destruction, de mort — et chacune le ressentira dans sa chair. Le violeur, convaincu de sa supériorité physique, considérera comme tout aussi vulnérable une femme adulte ou une petite fille. Cela relève exactement de la même démarche. Ne s’émouvoir que sur le viol des petites filles permet de faire perdurer indéfiniment le crime de viol. Tant que des femmes adultes seront violées, les petites filles seront susceptibles de l’être. Ce qui permet le viol, c’est l’oppression globale des femmes et non leur plus ou moins grande jeunesse.

Ce discours implicite permet aussi d’étayer tous les délires sécuritaires, par exemple la relance de la campagne du Front National pour le rétablissement de la peine de mort « contre les assassins d’enfants ». La réponse du Collectif féministe contre le viol est sans ambiguïté : « Ce n ’est pas la peine de mort pour les violeurs qui rendra la vie à Delphine, Sandrine, Ludivine et toutes les autres. Ne répondons pas à la barbarie par la barbarie ! » De plus, là comme dans d’autres domaines, la peine de mort ne présente aucun caractère dissuasif puisque dans la presque totalité des cas le violeur n’a pas conscience de mal faire. Jean-Jacques Coulbeaux par exemple, qui violait des auto-stoppeuses dans le pays Basque, considère que ce sont « des bêtises sans conséquence ».

Enfin, ce type de discours permet également de déclarer que les violeurs sont des malades, détraqués ou asociaux. L’arrestation du violeur de Martigues (cent vingt viols en quinze ans), présenté par le Nouvel Observateur comme un « homme tranquille, bon mari et bon père », apporte l’éclatante démonstration du contraire. Idem pour Coulbeaux : « Il discute facilement, il est charmant...

C’est que nous nous étions imaginé un être odieux, bestial. Et nous avons rencontré un type sympathique, il aurait pu être notre copain »... : ce sont les propos des inspecteurs de police, rapportés par l’Evénement du jeudi.

Répétons-le encore une fois, le violeur est un homme ordinaire, Monsieur Tout-le-monde, riche ou pauvre, citadin ou rural, jeune ou vieux, etc.

La loi du silence

Ce qui est significatif également, c’est que l’on a beaucoup parlé des viols commis par des hommes extérieurs à la famille. Mais pourquoi n’a-t-on pas plus parlé des viols par inceste qui sont pourtant légion, comme en témoigne l’expérience du Collectif féministe contre le viol et de la permanence téléphonique Viols-Femmes-Informations ? Parce qu’évidemment ils remettent en cause la sacro-sainte structure familiale, pilier de notre société comme chacun le sait. Elle en prendrait un vieux coup dans l’aile, cette foutue famille, si l’on pouvait dénoncer tout ce qui s’y passe une fois la porte du foyer fermée... Sans parler du viol conjugal, qui reste toujours le tabou des tabous !

Revenons sur l’attitude des médias durant cet été. Articles et émissions se sont succédés, avec une insistance particulière auprès du Collectif féministe contre le viol pour obtenir des témoignages : mais la plupart du temps sans s’intéresser le moins du monde aux activités du dit collectif. On aurait pu cependant penser qu’une petite volonté de dénonciation existait enfin, même si la façon de traiter le sujet allait de la plus charognarde à l’à-peu près correcte... Mais l’« émotion » médiatique est vite retombée : pas un mot sur la manifestation du 13 octobre convoquée par le Collectif féministe contre le viol. Black-out total ! Les journalistes prétendent sensibiliser l’opinion publique mais ils refusent de répercuter les initiatives qui devraient logiquement aller dans leur sens. Il est vrai que c’est tellement ringard de descendre dans la rue par les temps qui courent... Bonjour l’hypocrisie !

D’ailleurs la France est un pays où l’hypocrisie règne en maîtresse au sujet du viol. Comment peut-on prétendre être scandalisé par ce crime alors que fleurissent de toutes parts les images représentant des femmes en situation d’humilitation, véritables incitations au viol : messageries roses ou pubs Rosy par exemple. La dichotomie semble complète (sauf pour les féministes) : d’un côté l’on s’émeut, sans doute sincèrement, et de l’autre on affiche un petit sourire grivois et entendu. Tant qu’il n’y aura pas aussi une prise de conscience à ce niveau-là, les viols continueront.

Quelques mots à propos de l’affaire Tangorre. Ce dernier demande à être soumis à une expertise génétique, c’est-à-dire à une analyse de sperme, afin de prouver son innocence dans les deux derniers viols dont il est accusé. Grande première en France, et inquiétante à souhait. Ce procédé permet, paraît-il, d’apporter une preuve indubitable de l’identité du violeur. Mais comment fera-t-on si, pour une raison quelconque, il ne subsiste aucune trace de sperme, si la femme a détruit ou jeté ses vêtements comme cela arrive très fréquemment, ou si le violeur n’a pas éjaculé, ou encore si la femme a été violée avec un objet, ce qui est également un cas fréquent... ? Si la pratique de l’expertise génétique se répand, elle deviendra très vite, lors des procédures juridiques, le lieu de passage obligé pour établir toute preuve de viol. On verra alors les femmes hésiter encore plus à porter plainte. Et une fois de plus, on invalidera leur parole et leur souffrance. Plus la peine de les entendre puisque « la science » parlera pour elles. Sans compter qu’un examen gynécologique juste après un viol est très souvent vécu comme un deuxième viol.

Le Québec, où il était prévu auparavant un examen médico-légal très complet pour les victimes de viol, recule sur ce sujet, sous la pression des féministes. Mais la France, toujours en retard d’un métro, va certainement reprendre vaillamment le flambeau.

...viol..femmes...informations...

Développer le réseau de solidarité

Certains prétendent que parler du viol ne sert à rien ; pire, que cela donnerait de mauvaises idées à des violeurs potentiels. Soyons sérieuses. Ce n’est jamais en pratiquant la politique de l’autruche qu’on arrive à faire régresser un crime. Ce n’est que depuis que les femmes, et maintenant les petites filles, en parlent, qu’on a pu se rendre compte de l’ampleur du crime que représente le viol. L’important est que chacun, chacune de nous se sente concerné, que se crée un véritable réseau de solidarité : savoir tirer une sonnette d’alarme dans un train, aller téléphoner aux flics quand un enfant ou une femme sont menacés dans la rue, soutenir une petite fille agressée dans sa famille, etc.., autant de gestes qui devraient être naturels à tout le monde.

La campagne de prévention lancée par Hélène Dorlhac, secrétaire d’Etat à la Famille, contre les agressions sexuelles (terme beaucoup moins flou, à mon sens, que celui d’« abus sexuels ») à l’égard des enfants, est dans ce sens tout à fait indispensable. Mais attention, pas n’importe comment : il ne s’agit pas de faire peser sur les seuls enfants la responsabilité de se défendre ou de semer la paranoïa la plus totale. C’est là bien sûr que la solidarité intervient. Cette campagne, qui ne porte que sur les enfants, ne suffit pas.

Le secrétariat aux Droits des femmes, d’ailleurs étonnamment muet cet été (pour ne pas dire plus..), devrait lancer une grande campagne médiatique de sensibilisation contre les violences sexuelles en général, impulser le débat dans l’opinion publique en expliquant pourquoi ce crime existe, inciter au maximum aux gestes de solidarité — bref faire de cette question un véritable enjeu de société.

Par ailleurs, il serait nécessaire que le Collectif féministe contre le viol et les autres associations de ce type qui existent en province ne restent pas seuls pour mener cette lutte, mais que les syndicats ouvriers, le Syndicat de la magistrature, le Syndicat des avocats de France, les syndicats de médecins, etc., se lancent à leurs côtés dans la bagarre, afin que l’on torde le cou à ce crime ancestral. Le jeu en vaut la chandelle !

Suzy Rojtman

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Collectif féministe contre le viol, c / o MFPF, 4, square St-Irénée, 75011 Paris.

Permanence Viols-Femmes-Informations : 05 05 95 95 (appel gratuit � dans toute la France). _ j

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