Brèves
L’hypocrisie des avortements tardifs
Le 28 janvier, l’IPPF* a tenu à Paris un colloque sur les avortements tardifs en France et en Europe. Parmi les femmes étrangères qui vont à Londres pour avorter, près d’une sur deux est française. Le MFPF recense, en moyenne, par an trois mille femmes qui demandent des avortements tardifs (donc illégaux, donc en Angleterre le plus souvent). Certes, il y a des causes incompressibles telles que la disparition du conjoint ou du compagnon, la séparation soudaine du couple, etc, qui d’un coup rend insupportable une grossesse jusque là acceptée. Mais la cause majeure de ces avortements tardifs réside dans l’absence d’information. Des femmes issues le plus souvent de milieux socialement défavorisés se heurtent au-delà de leur sentiment de culpabilité à une série d’obstacles, nourris de silences et d’hypocrisie. « Allez voir au Planning, là-bas on pourra faire quelque chose pour vous » disent « pudiquement » médecins et autres assistants sociaux. Ce faisant (l’ignorent-ils ?) ils se mettent autant hors la loi que le Planning, au nom de l’article 617 du Code de la santé qui interdit toute information sur l’IVG.
Quand une loi est ainsi transgressée, c’est qu’elle aurait dû être depuis longtemps abrogée. L’avortement est un fait social qui doit être toléré et pris en charge par la société. L’article 317 du Code pénal, qui interdit et punit toute IVG non « thérapeutique » après douze semaines, doit lui aussi être abrogé.
Certains pays ont conçu des modalités pour éviter le plus possible aux femmes d’avoir recours à des avortements tardifs. Ainsi en Suède la législation, en vigueur depuis 1974, est-elle totalement libérale : l’avortement se fait sur simple demande de la femme jusqu’à dix-huit semaines après une consultation médicale. Après dix-huit semaines, il doit être approuvé par une commission. L’intervention est gratuite. Il n’y a pas d’avortement illégal. Parallèlement une information soignée et précoce est organisée dans le cadre scolaire. Résultat : il n’y a pas davantage d’avortements, par contre il y a nettement moins d’avortements tardifs.
Tous les exemples étudiés en Europe au cours de ce colloque aboutissent à cette conclusion, et à son corollaire : la répression fait augmenter les avortements tardifs.
Réduire au maximum le nombre d’avortements tardifs est une question de justice sociale vis-à-vis des femmes en général, et vis-à-vis de celles qui sont directement concernées, femmes du quart monde de plus en plus, adolescentes aussi. Des mesures préventives d’éducation sexuelle (avec une formation continue des formateurs) doivent être mises en place dans les collèges. Les avortements tardifs doivent être pris en charge en milieu hospitalier, en France (il n’y a pas de raison pour que l’Angleterre soit la « poubelle de l’Europe » : halte à l’hypocrisie !)
La loi française est trop restrictive, des femmes en souffrent inutilement dans leur chair et leur sang. Une législation tolérante permettrait d’en réduire considérablement le nombre : c’était là l’enseignement majeur de ce colloque.
Le harcèlement sexuel en procès
Un reportage d’une demi-heure, à la télévision française, sur le « droit de cuissage », c’est un petit événement que nous saluons ! C’était le samedi 14 janvier, sur TF 1.
Tout l’intérêt du document reposait sur la force des témoignages de ces femmes, employées dans une entreprise de nettoyage d’une petite ville du Nord de la France. Toutes avaient subi les pressions sexuelles de leur patron, en même temps maire-adjoint. Certaines, comme Sylvia, avaient cédé pour obtenir ce travail, payer ses dettes et nourrir son enfant. Deux ans durant, elle n’a rien dit, craignant de se retrouver au chômage, très élevé dans la région.
Enceinte d’un ami, protégée par son congé de maternité, Sylvia décide enfin de porter plainte contre son employeur. Mais ce dernier bénéficie alors des protections et de la complicité de tous les notables de la ville, notamment du maire qui déclare : « Je ne suis pas chargé de tenir les chandelles. » L’inspection du travail se defile. La CGT elle-même, dont le représentant considère pourtant que défendre la dignité des travailleuses fait partie de son action, n’a rien trouvé de mieux que de demander l’adhésion préalable de ces femmes au syndicat avant même de les défendre.
Si l’affaire s’ébruite enfin, c’est grâce à l’article d’un journaliste local. Si la lutte de Sylvia et d’autres victimes n’est pas vouée à l’échec, c’est grâce aussi au soutien qu’elles ont trouvé auprès de l’Association contre les violences faites aux femmes au travail*, dont l’action est plus qu’indispensable lorsqu’on sait qu’une femme sur trois déclare avoir subi ce genre de chantage sexuel, et qu’une femme sur dix affirme que sa carrière professionnelle en a été modifiée, positivement ou négativement selon sa réponse.
Extrait du Nouvel Observateur, 4 octobre 1985
Égalité, quelle égalité ?
La Cour européenne de justice a condamné la France, le 25 octobre dernier, pour non-respect de l’égalité des sexes dans le travail. Un camouflet particulièrement désagréable pour les socialistes, car l’arrêt de la Cour concerne la loi du 13 juillet 1983 sur « l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes » mise au point par Yvette Roudy.
Il lui est reproché de ne prévoir aucune mesure visant à sanctionner les entreprises qui refusent d’appliquer les directives européennes sur l’égalité. Ceci est tout a fait vrai et avait déjà été dénoncé par les féministes lors de l’adoption de la loi par l’Assemblée nationale.
On s’apprêtait donc à applaudir, mais...
Alors que les juges n’avaient que l’embarras du choix pour prouver le maintien des discriminations sexistes dans l’emploi (salaires inférieurs, sous-qualifi-cation, précarité des emplois féminins, etc.), ils ont décidé de mettre sur la sellette les « droits particuliers des femmes » : congés pour enfant malade, jour de congé à la rentrée, bonifications pour le calcul de la retraite à partir du deuxième enfant, etc.
Certes, ces « droits particuliers » renvoient à l’idée bien traditionnelle de la femme-mère avant tout-pas vraiment travailleuse à part entière, et peuvent « affecter les chances professionnelles » des femmes, comme le souligne la Cour.
Mais les supprimer purement et simplement, sous prétexte d’égalité, est-ce réellement un progrès ? Qui s’occupera des enfants quand ils seront malades ? Cela ne risque-t-il pas de pousser certaines femmes à s’arrêter carrément de travailler ?
Non, l’égalité ne passe pas par la suppression de ces quelques avantages acquis. Si l’on veut aller vers un partage réel des tâches domestiques et familiales, il faut, au contraire, lutter pour étendre ces droits à tous les travailleurs, hommes et femmes (comme c’est déjà le cas dans la fonction publique).
Sous prétexte d’égalité, cette décision de la Cour de justice donne un très bon prétexte aux entreprises pour supprimer carrément ces quelques droits. Gageons que beaucoup de patrons vont pour une fois s’empresser d’appliquer des recommandations sur « l’égalité » !
Extrait du Nouvel Observateur, 4 octobre 1985.
Notes
- * IPPF : L'International Planned Parenthood Federation, dont le siege se trouve a Londres, est la plus importante organisation internationale non gouvernementale, de «volontaires » œuvrant dans le domaine de la planification familiale. C’est une fédération de cent dix-neuf associations indépendantes.
- * AVFT, 71, rue Saint-Jacques, 75005 Paris.