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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde

Femmes turques et kurdes : Aux origines du mouvement

· Cahiers du féminisme, n° 48, printemps 1989 · p. 32-33 · 1 415 mots

Les femmes turques et kurdes ont la pêche ! Qu'elles soient en Turquie , en Allemagne, en France, ou ailleurs en Europe, c’est ensemble qu’elles luttent contre leur oppression. Et poui fêter dignement le 8 mars 1989, elles ont décidé par exemple d’organiser un festival de femmes à Bobigny en région parisienne. Aïcha est venue nous raconter comment on en est arrivé là.

Le mouvement des femmes existe en Turquie, aussi étrange que cela puisse paraître notamment aux yeux de ceux qui avaient déjà enterré le féminisme. En fait, il y a toujours eu des féministes en Turquie, qui étaient issues des milieux intellectuels et qui souvent avaient eu l’occasion de voyager en Europe occidentale, mais qui restaient marginales au moins dans leur audience. Les jeunes femmes, militantes de la gauche, ignoraient ou considéraient alors avec méfiance ces féministes. Elles menaient néanmoins une activité pour essayer d’intégrer des femmes dans les luttes politiques : ce ne fut pas inutile d’autant que cela permettait la rencontre entre des femmes étudiantes et des femmes vivant toujours dans les structures traditionnelles de la famille élargie.

Le choc du coup d’Etat

Le coup d’Etat du 12 septembre 1980 a été un choc terrible, un échec sévère pour toute la gauche turque, tant au niveau politique qu’organisationnel : alors s’est ouverte une période de désespoir, notamment pour tous ceux qui restaient en Turquie, puis une période de réflexion. C’est dans ce contexte que les idées féministes ont commencé à se répandre. Des femmes se sont radicali-sées, quand elles ont été confrontées à la répression soit directement comme les prisonnières politiques (assez peu nombreuses), soit indirectement comme les femmes de prisonniers politiques. Dans ce cas par exemple, elles devaient choisir de rester seules, avec tous les problèmes que cela pose dans la société turque, ou de réintégrer leur famille ou celle de leur mari. Les problèmes de vie privée cumulés à la désorientation politique ont ouvert la brèche des idées féministes.

En 1983, une revue littéraire Somut (Concret) a commencé à paraître avec une rubrique intitulée « féminisme ». Des milliers de lettre ont afflué à la rédaction. Les centaines d’articles publiés dans

Somut sur la place des femmes dans la société turque, la question du divorce, de l’avortement, de l’égalité des droits, furent une source unique de réflexion pour des milliers de femmes qui commencèrent à s’intéresser à la question féministe.

« Crie pour que tout le monde t’entende »

En 1985, encouragées par cette audience, des féministes créèrent à Istanbul une maison d’édition appelée Kadin çevresi (Espace femme) qui a servi et même temps de lieu de rencontres. Elle ont pu assurer des traductions de livres organiser des débats et des réunion! mensuelles, étabür des correspondance régulières avec des femmes de tous le pays. En 1987, Espace femme connu une scission entre les féministes radica les (regroupées autour du journal Few nist) et les féministes socialistes f commencèrent à publier une revue into1 tulée Kaktus (« ça pique, et ça résisK quel que soit le climat ! »). A la mênfi époque des groupes de femmes ont fleur dans différentes villes, des cafés de fe®

mes, des lieux et des initiatives de femmes.

Malgré la scission, c’est ensemble que toutes les féministes turques et kurdes ont mené leur première lutte et leur première campagne « pour les femmes battues ». A l’origine de cette campagne, un juge avait répondu à une femme voulant divorcer de son mari qui la battait : « mais c’est le droit naturel de tout homme de battre sa femme... » Les féministes du coup se sont constituées partie civile et ont organisé une manifestation. C’était en 1987, et c’était la première manifestation de rue depuis le coup d’Etat, et c’étaient des femmes. Deux mille femmes. Le collectif unitaire de la campagne a publié un livre dans lequel sont rassemblés les témoignages de femmes battues, issues de tous les milieux sociaux « Crie pour que tout le monde t’entende ; être battue ce n’est pas normal »! Des femmes médecins et avocats se sont regroupées pour créer des collectifs capables de soutenir les femmes battues en lutte et éventuellement prêts à se porter partie civile.

Actuellement les féministes de Turquie préparent une campagne contre le harcèlement sexuel, après avoir dénoncé des « contrôles de virginité » à l’embauche dans la fonction publique. Elles effectuent aussi un travail d’information, l’organisation régulière de débats et de fetes.

Les Turques et Kurdes d’Europe, solidaires

En Europe, les réfugiées étaient au départ, après le coup d’Etat, dans la même situation que les femmes de Turquie ; mais cela a vite évolué car elles avaient dans leur pays d’accueil la possibilité d’observer d’autres situations, notamment quand les femmes ont mené des luttes victorieuses et ont acquis des droits. En plus, après un temps d’adaptation, elles commencèrent à vivre la vie privée de femmes occidentales. Progressivement, leur scepticisme à l’égard du féminisme s’estompa : le socialisme résoudra tout ? le féminisme n’est-il pas une idéologie petite bourgeoise ? n’est-ce pas s’occidentaliser ? Non, quand les luttes des femmes éclatèrent en Turquie même tous les regards se sont tournés vers elles. A ce moment-là, la gauche turque organisait régulièrement des réunions parmi les réfugiés d’Europe pour débattre de tous les sujets : cent cinquante personnes y participaient, sept femmes seulement de manière régulière. Quelques autres femmes apparaissaient puis disparaissaient, happées par la question de leurs enfants. Les sept copines ont appelé à une réunion de femmes le 1er avril 1988 : pendant deux jours, se sont retrouvées à Bonn cent soixante-trois femmes venues de tous les coins d’Europe (Suède, Grande-Bretagne, France, Pays-Bas, Suisse, Italie,

Belgique, Norvège, Danemark). Des femmes venaient au nom d’un groupe, d’autres à titre individuel. Alors qu’on pensait débattre de plusieurs thèmes, on n’a parlé durant les deux jours que de l’oppression : les femmes ont parlé, parlé, parlé avec enthousiasme, comme seules elles savent le faire dès que leur parole se libère.

Il fallait continuer ; on a décidé de se revoir deux fois par an à l’échelle européenne et de constituer des groupes de femmes turques et kurdes dans chaque pays. En France après une première réunion en juin 1988, ce sont quarante femmes qui se regroupent régulièrement soit autour d’un thème précis de débats, soit pour mener des discussions sans sujet préétabli. A la deuxième réunion européenne qui vient de se tenir les 28 et 29 janvier dernier, ce sont deux cent cinquante femmes qui avec un enthousiasme croissant ont décidé de publier ensemble un journal pour mener les débats, transmettre les informations d’un groupe à l’autre et donner des informations sur les luttes des femmes dans les différents pays. On a aussi choisi de travailler en commissions sur la question du sexisme. On a décidé de mener une campagne de solidarité avec le mouvement des femmes en Turquie en soutenant leurs luttes, en les popularisant, en les aidant matériellement. Notre journal servira aussi à cela.

Nous ne sommes pas identiques au mouvement de Turquie, parce que nous vivons une autre réalité. Mais nous sommes proches de lui, solidaires. Nous avons besoin de participer au mouvement des femmes du pays dans lequel nous vivons, et là nous voulons exprimer notre spécificité de femmes immigrées. En Allemagne, par exemple, les femmes Turques et Kurdes sont victimes d’une loi discriminatoire, qui ôte toutes les restrictions que les femmes allemandes doivent supporter quand elles veulent avorter, et qui impose après un avortement ...une stérilisation forcée. Les femmes turques et kurdes ont dénoncé cette discrimination raciste, et elles organisent leur lutte en lien étroit avec le mouvement des femmes allemand.

Un festival de femmes

Pour le 8 mars en France, on a décidé de faire un festival, différent des autres 8 mars : on ne va pas commencer en parlant de l’héroïque lutte des New yorkaises ou des femmes de Chicago, on parlera de nous-mêmes. Le samedi 1 1 mars *, on organisera trois débats, l’un sur le viol dans la famille après la projection d’un film, l’autre sur la situation des femmes en Turquie à partir également d’un film turc, et enfin un débat sur les spécificités de la lutte des femmes avec des femmes de différents horizons.

Notre idée est de faire une journée mixte de débats, très ouverte, démocratique, avec une fête, des expositions d’affiches, de photos, une crèche. On attend beaucoup de la présence des françaises, c’est important qu’elles viennent et qu’on puisse ensemble débattre.

Propos recueillis par Natacha Brink

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Notes

  1. * à Bobigny, à la Bourse du travail, à partir de 14 heures.

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