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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Colloque

Les femmes et la Révolution française

· Cahiers du féminisme, n° 48, printemps 1989 · p. 37-39 · 2 099 mots

Club patriotique de femmes durant la Révolution, Lesueur, Musée Carnavalet, Paris.

Les 12, 13 et 14 avril prochain se tiendra à Toulouse un colloque sur les femmes et la Révolution française. C'est la seule initiative du Bicentenaire qui aura lieu sur le thème femme en tant que tel en France. A l'origine de cette initiative, trois historiennes, Marie-France Brive, Dominique God ineau et Yvonne Knibiehler, préoccupées que les femmes ne restent pas au deuxième plan dans cette évocation de la Révolution française. Nous avons discuté avec Marie-France Brive de la préparation de ce colloque, des pro jets qui le sous-tendent, des espoirs qu'il suscite.

L’idée du colloque est née en plusieurs lieux : à Paris, quand Béatrice Slama a fait remarquer dans un groupe de recherche au CNRS 1 que rien n’était prévu en France sur les femmes et la Révolution ; à Aix, où Yvonne Knibiehler anime des recherches historiques et des enseignements sur les femmes ; à Toulouse, où travaille Marie-France Brive 2. « Nous nous sommes mises en rapport , raconte Marie-France, et depuis deux ans nous préparons ensemble ce colloque. En dehors des institutions, puisque la seule d’entre nous trois à être spécialiste de la Révolution française n’est pas intégrée à l’institution. Le contenu du colloque s’est dessiné progressivement, à partir de thèmes préétablis, et des nombreuses lettres d’appel à communication qui ont été envoyées. Dès le départ, on a mis l’accent sur les pratiques des femmes dans les actions révolutionnaires : c’est pourquoi, par exemple, les deux premiers ateliers prévus s’intitulent ‘Action révolutionnaire à Paris”, ‘‘Action révolutionnaire en province et à l’étranger”. »

En fait, les femmes étaient présentes dans tous les moments révolutionnaires, alors qu’on a coutume de n’en retenir que quelques-uns.

Club patriotique de femmes durant la Révolution, Lesueur, Musée Carnavalet, Paris

Les « tricoteuses »

Tout le monde évoque la manifestation des 5 et 6 octobre 1789, quand les femmes de la Halle et du faubourg Saint-Antoine sonnent le tocsin, réclamant du pain et des armes. Puis leur marche à sept mille, accompagnées de quelques hommes, jusqu’à Versailles : jusqu’à ce que « le boulanger, la boulangère et le petit mitron », Louis XVI, Marie-Antoinette et le dauphin, soient contraints de les suivre à Paris. Mais qui sait le rôle des colporteuses, marchandes des rues ou dames de la Halle, des blanchisseuses, ouvrières en couture ou brodeuses, des revendeuses, brocanteuses ou autres fripières ? Il a fallu que Dominique Godineau précisément publie les Citoyennes Tricoteuses pour qu’enfm elles prennent vie aux yeux d’un public plus large dans le quotidien de la révolution : « Et toutes s ’affairent ainsi, de l’aube au crépuscule ; la journée passe, remplie des gestes quotidiens du travail, de l’annonce et de la discussion des événements révolutionnaires, entrecoupée par les haltes sur le perron des Tuileries, dans les tribunes de la Convention, ou par les pauses au cabaret lorsque le travail devient par trop pesant. Le soir, c’est dans les tribunes des sections ou des clubs que se pressent les « tricoteuses », leur ouvrage sous le bras. Les maisons ne tombent pas tout de suite dans le sommeil : lorsqu ’il fait assez beau, on sort les chaises dans la cour ou sur le pas de la porte, les locataires lisent ensemble le journal ou donnent leur avis sur les événements récents. Exemple parmi d’autres, le 5 juillet 1 793 à 9 h 30 du soir, la femme et la fille Mazurier prenaient le frais ‘‘assises dans la rue à la porte de leur maison” en compagnie de deux voisines et d’un voisin, et ‘‘ils ont tenu une conversation sur l’acceptation de l’acte constitutionnel par la section”. Puis la nuit vient et avec elle les ‘femmes du monde” prennent possession des rues 3. »

« En analysant les femmes actrices dans la révolution et l’attitude des révolutionnaires vis-à-vis d’elles, l’ambition majeure du colloque de Toulouse est de réfléchir sur ce que cela nous fait découvrir de la Révolution elle-même : il s ’agit en d’autres termes de prendre le sujet femme pour ré-interroger l’ensemble du sujet historique », explique Marie-France Brive. A travers les recherches récentes, les femmes de 1789-1795 apparaissent dans toutes leurs dimensions ; non des femmes réduites à la seule préoccupation de nourrir leurs enfants, mais des citoyennes à part entière. Lors de la dernière grande manifestation révolutionnaire en 1795, les femmes exigeaient « du pain et la Constitution » : quel symbole ! C’est en sortant la femme de

1789 de son allégorie que l’on pourra redonner vie aux femmes réelles, actives CITOYENNES dans la révolution.

La cause des femmes

Le deuxième accent du colloque concerne « l’effet 1789 ». D’aucuns affirment que rien n’a été pire pour les femmes que la Révolution et ses suites : « C’est celui-ci le fantasme à la mode. (...) Vos fameux révolutionnaires étaient des machos. Vous les croyiez égalitaires ? Ils n ’ont cessé de refuser aux femmes la vraie citoyenneté, ils les ont renvoyées à leur broderie et à leurs marmots. Comme en toutes choses, l’égalité a ici servi de leurre, et les pseudo-citoyennes n ’ont rien gagné à la Révolution. Elles y ont même perdu. (...) Ce fantasme est à droite, même si ce sont souvent des gens de gauche qui s y complaisent. Il est à droite parce qu’il dit que 1789 et 1793 ont été inutiles ou, pire, malfaisants. (...) Parce que l’antifëminisme a désormais mauvaise réputation —y compris chez les universitaires qui le pratiquent avec zèle ! —, il est devenu une arme absolue contre l’esprit révolutionnaire, si l'on arrive à montrer que celui-ci s’en est rendu coupable. Ce qui, on a pu s'en persuader en lisant les mésaventures des citoyennes, n’est pas bien difficile 4. » On a pu s’en persuader en considérant le Code civil comme l’aboutissement de la Révolution.

« Seulement, s ’il est hors de doute que la Révolution n’a pas été un mouvement traversé de part en part par un féminisme unanime et cohérent, il est hors de doute aussi qu’elle a été traversée par quelque chose comme du féminisme. Le mot n’existait pas, la chose non plus, telle que nous la connaissons. Mais, pour la première fois dans notre histoire, des femmes ont défendu la cause des femmes, des hommes ont mis l’émancipation de la femme à l’ordre du jour. Et ces événements n’avaient rien de commun avec ce qui s’était passé jusqu’alors : des femmes ou des hommes de lettres prenant la plume pour prôner l’égalité des sexes, dénonçant en francs-tireurs le machisme ambiant. La Révolution, elle, a installé sur le terrain de la pratique politique — la rue, les clubs, les assemblées -un débat resté jusque-là théorique et réservé aux salons 5. »

La loi sur le divorce

Le 20 septembre 1792, par exemple, le jour de Valmy, la veille de la proclamation de la République, l’assemblée promulgue la loi sur le divorce, « une loi si audacieuse qu’il faudra attendre 1975 pour retrouver son équivalent. Ecartant en effet toute idée de culpabilité, la Législative institue un divorce par consentement mutuel. Il est gratuit, et se prononce en deux mois, après consultation d’une assemblée de famille, préférée au tribunal trop impressionnant. Autres raisons admises : l’incompatibilité d’humeur et "sept motifs déterminés” dont la démence, les crimes ou sévices, le “ dérèglement des moeurs" — le mot "adultère” n’est pas prononcé—, l’abandon du conjoint depuis deux années, l’émigration 6 ». Cette loi sur le divorce témoigne des progrès du droit révolutionnaire, qui a fait éclater l’institution familiale de l’Ancien Régime, en dotant les femmes d’une personnalité juridique individuelle. Ces progrès sont restés limités : la Révolution n’a pas reconnu de droits politiques, civiques aux femmes. Jamais elles n’ont obtenu le droit de vote, malgré les revendications d’une avant-garde féminine issue des classes populaires urbaines, impliquées, elles, dans un processus de démocratie directe.

Le colloque de Toulouse a donc l’ambition de débattre du bilan de la Révolution pour les femmes : qu’ont-elles gagné, qu’y ont-elles perdu ? sans tomber dans les pièges à la mode d’un raisonnement comptable « objectif ». Il ne faudrait pas laisser à d’autres l’occasion d’utiliser les femmes pour nourrir le discours contre-révolutionnaire, selon lequel les femmes de l’Ancien Régime auraient eu plus de droits puisqu’elles pouvaient voter par exemple dans le cadre de la préparation des Etats généraux.

La Révolution a permis aux femmes dans la me et selon la loi de devenir citoyennes, à cause entre autres de l’universalité des idées révolutionnaires affirmées dans la Déclaration des droits : « Elles ont fait acte de citoyenneté, elles ont investi l’espace politique qui avait été ouvert, elles ont donné vie à la citoyenne, être politique 1 . » Elles sont sorties de la préhistoire.

« 1789 » aujourd’hui

Au-delà de ces bilans, « l’effet 1789 » concerne aussi, par la volonté des organisatrices du colloque, toutes les luttes ultérieures des femmes: de 1830 à 1940, par exemple, la référence à 1789 a été un moteur des luttes des femmes pour leur citoyenneté. Comment jusqu’à nos jours retentit l’écho des femmes de 1789, tel sera aussi un thème des ateliers de débats.

Pour conclure provisoirement, en attendant le déroulement du colloque lui-même, il convient de souligner que la manifestation de Toulouse a été conçue pour répondre aussi à une demande sociale, celle par exemple des enseignants ou des comités d’entreprise, qui peuvent d’ores et déjà commander une exposition en vingt panneaux sur « Les femmes et la Révolution française ». Il n’est pas question d’y représenter des images de « femmes allégoriques, abondantes pour combler leur absence dans le réel politique », mais de donner vie aux citoyennes et d’évoquer « l’effet 1789 8 ». Par ailleurs, les journées de débats seront aussi l’occasion à l’université et dans la ville de Toulouse de représentations théâtrales de la compagnie Paul Berger, du Théâtre de l’opprimé, du Grenier de Toulouse notamment.

Au moment de rédiger cet article, il reste une interrogation sur le titre même du colloque, « Les femmes et la révolution française » : « et » et non « dans la »... Cette juxtaposition des femmes et de la Révolution n’est elle pas le signe encore actuel de leur extériorité ? Pourtant en contradiction avec les objectifs dessinés au préalable (voir ci-dessous). Souhaitons que le déroulement même du colloque dissipe ce doute sémantique.

Natacha Brink

Présentation et objectifs du colloque

« D’un colloque sur Les femmes et la Révolution française, on peut attendre trois bienfaits :

1 . Une meilleure connaissance de la Révolution. Il s’agira d’y faire apparaître les femmes en tant que sujets, sans pour autant réduire le phénomène historique à une toile de fond ; de voir leur rapport avec le mouvement révolutionnaire et contre-révolutionnaire ; de prendre cette période dans toute sa compléxité, et, en dirigeant l’éclairage sur les femmes de conduire une réflexion sur les questions d’égalité, de citoyenneté, de droit naturel, d’universalité.

2. Une meilleure compréhension de la différence des sexes, telle qu’elle se construit et fonctionne. Il serait souhaitable que l’attention des chercheurs se porte sur les rôles masculins et féminins, sur leur articulation, sur leur évolution ; et aussi sur la définition que les contemporains en donnent, avec arguments à l’appui. Ceci sans évacuer les événements à une époque où ils sont si nombreux, si complexes, si divers ; la chronologie est ici, peut-être plus que jamais, imprescriptible.

3. Un enrichissement des méthodes de recherches en histoire et, plus largement, en sciences humaines. L’angle d’approche proposé invite à recenser archives et travaux, à mener une analyse critique des sources de l’historiographie, non seulement dans le domaine de l’histoire proprement dite, mais aussi dans celui du droit, de la littérature, des beaux arts, etc. : travail à la fois de bilan et de prospectives, élaboré et débattu dans une pratique interdisciplinaire.' ......

Thèmes et ateliers :

Thème 1 : Modes d’action et d’expression, Ateliers : action révolutionnaire à Paris ; action révolutionnaire en province et à l’étranger ; résistance à la Révolution ; salons et femmes d’influence. Thème 2 : Nouveaux droits, nouveaux devoirs.

Ateliers : le discours ; la réponse juridique ; le débat sur l’instruction.

Thème 3 : l’individuel et le social.

Ateliers : situations ; femmes et folies ; les femmes en esclavage.

Thème 4 : apparitions et représentations. Ateliers : le symbolique ; la littérature ; arts, mode, costume.

Thème 5 : Teffet 89.

Ateliers : « Teffet 89 » à l’étranger ; l’imaginaire, 1a construction de la mémoire ; « l’effet 89 » : « individues » ; « l’effet 89 » : mouvements collectifs ; « Teffet 89 » : aujourd’hui.

Notes

  1. 1 . A TP/femmes du CNRS.
  2. 2. Yvonne Knibiehler est professeur d’histoire à l’université de Provence. Depuis quinze ans elle anime des recherches et des enseignements sur les femmes, et elle a publié seule ou en collaboration une dizaine d’ouvrages.
  3. Marie-France Brive occupe à l’université du Mirail (Toulouse) un poste d’études féministes : un des quatre postes créés par Y. Roudy et J. -P. Chevènement.
  4. Dominique Godineau est chercheuse en histoire. Elle a soutenu une thèse sur «Les femmes du peuple de Paris pendant la Révolution » et elle vient de publier chez Alinea Citoyennes Tricoteuses.
  5. 3. D. Godineau. Citoyennes Tricoteuses, Alinea, p. 26-27 .
  6. 4. Elisabeth Guibert-Sledziewski, Une idée neuve de la femme, p. 238. Postace à l’ouvrage d’Annette Rosa, Citoyennes. Les femmes et la révolution française, Messidor.
  7. 5. Idem., p. 239.
  8. 6. Annette Rosa, Ibidem., p. 126.
  9. 7. Dominique Godineau, Ibidem., p. 353.
  10. 8. Pour tous renseignements : Centre de promotion de la recherche scientifique, Université Toulouse-Le-Mirail, 5, allée Antonio-Ma-chado, 31058 Toulouse cedex ; tél. : 61 41 11 05, postes 468/595.

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