La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Ils nous ont divisées les femmes et de nos sœurs séparées

Cahiers du féminisme, n° 5, juin - juillet - août 1978 · p. 36-37 · 1 293 mots

Lors de la révolte des prostituées, les féministes venues les « soutenir » expliquaient : « Nous sommes toutes des prostituées. »

Ce slogan, riche d'enseignement pour le mouvement des femmes, fut positif pour toutes les féministes qui essayaient de montrer à quel point les femmes sont sans cesse amenées à se servir de leur corps pour obtenir des avantages aussi divers que le mariage ou une augmentation de salaire. Positif également dans la compréhension que trop souvent les femmes font l'amour sans envie, uniquement pour conserver un ami ou un mari, obtenir un peu de tendresse ou fuir une explication.

Mais ce slogan fut négatif dans la liaison luttes du mouvement des femmes et luttes des prostituées.

« C'est confortable de dire que nous sommes toutes des prostituées quand on peut se promener tranquillement dans la rue, quand on ne vit pas dans la crainte d'être reconnue par un client et quand on ne passe pas une partie de ses nuits au poste de police. »

Barbara, « La partagée ».

Cette petite phrase, en apparence révolutionnaire, permit au mouvement des femmes de ne jamais poser le problème de la liaison aux luttes des prostituées en termes de soutien à leurs revendications spécifiques. Conforte dans son incompréhension de la possibilité de lutter contre la prostitution et de soutenir en même temps les luttes des prostituées pour l'obtention d'un meilleur statut, le mouvement des femmes fut amené par là à nier la spécificité de l'oppression des femmes prostituées.

Démarche catho, moralisatrice et effrayée qui pousse la plupartdes féministes à penser qu'une bonne prostituée est une ex-prostituée sans voir qu'il est extrêmement difficile de quitter la prostitution, sans comprendre que le mouvement des femmes a un rôle concret à jouer, une autre place à tenir que celle des vaines exhortations ou dénonciations sentimentales.

« Il est vrai que dans notre société, les femmes sont encore considérées comme des objets à vendre. Mais il y a une différence fondamentale entre vendre sa capacité de travail intellectuel, manuel ou ménager et s'allonger quinze fois par jour sur un lit miteux pour se laisser violer en échange d'un billet de 50 Frs. Entre les femmes « normales » et les prostituées s'étend un gouffre infranchissable. Les femmes honnêtes ne passeront jamais de l'autre côté. Les prostituées, elles, n'auront jamais le courage de franchir le fossé pour atteindre un monde qui leur semble inaccessible... à moins qu'on ne leur en donne l'occasion. »

Barbara, « La partagée »

Cette occasion, n'est-ce pas le rôle des féministes de la leur offrir ?

Et, qui est prostituée ?

Selon la loi, « toute femme qui consent habituellement à des rapports sexuels avec un nombre indéterminé d'individus moyennant rémunération » Décret 47 2253 du 5 Novembre 1947. Définition plutôt vague qui, si elle était appliquée à la lettre, augmenterait de beaucoup le nombre des 30.000 prostituées fichées par la police. Les flics, eux, n'ont pas essayé d'évaluer la définition des rapports sexuels ou de rémunération. Pour eux, une prostituée c'est une femme qu'on voit stationner dans la rue, monter avec des hommes dans des chambres ou des victoires, se faire baiser pour X Frs.

« Prostituée : toute femme qui à un moment donné a été publique parce qu'elle a été dans la rue ou parce qu'elle n'est pas restée dans les limites de nombre qui font la distinction entre amants et clients. Dans les faits la prostituée se définit donc seulement par des calculs moraux. »

C. Juget. « Une vie de putain »

Le « mariage de convenance se convertit assez souvent en la plus sordide prostitution... si celle-ci se distingue de la courtisane ordinaire, c'est seulement parce qu'elle ne loue pas son corps à la pièce, comme une salariée, mais le vend une fois pour toutes comme une esclave. »

Engels, « De l'origine de la famille »

Depuis toujours, les féministes se battent pour la libre disposition des femmes de leur corps, contre l'utilisation par les hommes du corps des femmes. Alors quand une fille déclare :

« A partir du moment où j'ai décidé de vendre ou plutôt de louer mon corps, j'estime que ça ne regarde que moi et personne d'autres... Mon corps m'appartient, j'en fais ce que je veux. Peut être bien que j'aurais voulu faire quelque chose d'autre, peut être bien que je rêve d'une autre vie, peut être bien que ça n'a pas été tout à fait un choix dans ma vie, en attendant je suis une femme aussi respectable qu'une autre, une femme adulte et je ne supporte pas ceux qui veulent décider à ma place. »

C. Jaget, « Une vie de putain »

La contradiction n'est qu'apparente avec les revendications féministes, et ne se résoudra que dans la lutte contre la prostitution jointe au soutien des femmes prostituées.

Lutter contre l'institution qu'est la prostitution c'est : dénoncer l'utilisation du corps des femmes en objets sexuels, le modèle sexuel dominant qui fait des femmes les proies des hommes, la soi-disant « misère sexuelle masculine » avec laquelle on explique tout, viol ou prostitution.

« L'évolution de la sôciété par rapport à la classification comme normal ou anormal par rapport à la sexualité est un des éléments de la disparition de la prostitution. »

MFPF, Simone Iff.

C'est aussi lutter pour le droit à la contraception et à l'avortement (sur 10 femmes prostituées, huit le sont devenues parce qu' elles avaient eu un enfant jeunes et seules), pour le droit au travail et à la formation professionnelle des femmes.

On le voit, toutes ces luttes, les féministes les mènent déjà. Mais trop souvent est oublié le lien direct avec la lutte contre la prostitution. Faut-il que nous soyons divisées, les femmes, pour toujours oublier celles dont seul le hasard nous permet pour l'instant de ne pas partager le même sort.

Soutenir les revendications des femmes prostituées, c'est montrer l'injustice cynique et quasi illégale de la répression qui s'exerce contre elles.

La prostitution n'étant pas interdite en France, c'est surtout en fonction des articles sur la répression du racolage que les prostituées sont pénalisées.

Il y a quelques années, des féministes du 1er arrondissement de Paris, exigeant l'application et le respect de la légalité bourgeoise, avaient toute une journée porté plainte contre les dragueurs dans des commissariats débordés, montrant ainsi la partialité scandaleuse avec laquelle cette loi est appliquée.

Etre solidaire « féministement » et activement des prostituées, c'est aussi lutter pour obtenir les moyens matériels nécessaires à celles qui veulent quitter la prostitution. Il faut des centres de femmes, car les besoins des femmes prostituées sont souvent les mêmes que ceux des femmes battues : un endroit où aller avec leurs enfants, le temps de bouffer, de se remettre en contact avec le monde, de trouver un travail, un appartement, de régler les problèmes juridiques, de trouver une école, une crèche.

Qui, sinon les féministes, exigera ces maisons de femmes ?

Qui, sinon les féministes, se battra pour que les syndicats soutiennent celles qu'on licencie parce qu' exprostituées ?

Qui, sinon les féministes, aidera les prostituées à briser le mur du silence derrière lequel on les parque, à passer de l'autre côté du miroir?

C'est une tâche urgente et le mouvement des femmes doit y répondre. Parce que les prostituées sont des « femmes comme les autres » et parce que, à tout moment, les « femmes comme les autres » risquent de ne plus trouver d'autre choix que la prostitution.

« La plupart des femmes ont peur de nous. Qu'elles essaient de comprendre qu'elles nous ont toujours vues à travers le miroir déformant des hommes. Si ce miroir nous trahissait, c'est parce que ces hommes voulaient conserver leur prestige, c'est à dire leur pouvoir. »

Barbara, « La Partagée »

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