La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde

Lettre de Palestine

· Cahiers du féminisme, n° 50, automne 1989 · p. 34 · 1 062 mots

De retour de Palestine, une lectrice nous raconte la lutte des femmes de ce pays pour la libération de leur peuple, les violences qu ’ elles subissent, les formes d’organisation qu ’elles ont mises en place. Nous publions ici son témoignage.

Je suis revenue de Palestine ébahie par l’extraordinaire courage des femmes de l’Intifada *. La réalité présente a propulsé les femmes, toutes couches sociales confondues, dans un nouveau rôle ; probablement dans une irréversible révolution. Certaines sont en tenue traditionnelle, d’autres portent le jean ; qu’importe, toutes sont soudées par une formidable détermination à aller jusqu’au bout.

Dans tous les aspects concrets du soulèvement, elles sont en première ligne. Dans les manifestations, sur les barricades, dans les affrontements, elles sont aux côtés des maris, des frères, des fils. Il faut voir avec quelle force, avec quel courage elles protègent leurs fils contre les matraques des soldats israéliens. Pas l’ombre d’une peur chez ces grandioses matrones antiques.

Depuis dix-huit mois, elles ont payé un lourd tribu à l’occupant : des centaines de blessées, des avortements spontanés, des tuées et des centaines de prisonnières témoignent tristement de leur engagement.

Il est bien évident que les prisonniers politiques en général, et plus particulièrement les femmes, sont sujets à des traitements particulièrement durs et humiliants.

Durant l’interrogatoire les abus sexuels sont très fréquents. Après de multiples brutalités, elles sont contraintes de signer un texte en hébreu contenant souvent des accusations parfaitement mensongères et condamnées sans preuves à de lourdes peines. Les femmes palestiniennes sont réparties dans quatre prisons ; souvent, elles s’entassent à vingt-cinq par cellule et doivent affronter en plus des mauvais traitements, les assauts des prisonniers israéliens de droit commun et les fouilles au corps par les gardiens hommes. Plusieurs démarches collectives ont été entreprises afin de réclamer un adoucissement de ces traitements barbares ; jusqu’à présent, les autorités militaires ont toujours fait la sourde oreille.

Les femmes sur tous les fronts

Présentes dans les luttes, les femmes le sont aussi dans l’organisation de l’infrastructure du soulèvement. Les quatre unions de femmes jouent un rôle fondamental dans la formation de comités. Ces comités organisent des petites unités de production locales et autonomes dans différents secteurs : la santé, l’éducation, l’agriculture, l’artisanat, etc. Ces petites structures sont destinées à construire peu à peu la société palestinienne de manière à éliminer l’impact de l’économie israélienne et à fonctionner en totale autonomie. Dans tous ces comités, on constate une très grande volonté d’éducation et de conscientisation des femmes.

Des petites brochures, très simples d’aspect, souvent humoristiques, sont éditées et distribuées à une très large population dans un souci d’information et d’éducation. J’ai personnellement rencontré une gynécologue dont le respect et la connaissance de la psychologie des femmes arabes étaient tout à fait remarquables.

Ainsi, à travers toute la population, se tissent des liens de solidarité et d’entraide extrêmement étroits qui permettent à la résistance de défier la formidable machine répressive de l’occupant. L’activité des comités de femmes ne s’arrête pas au niveau social et économique ; elle se poursuit aussi dans la lutte politique. Les femmes sont en lien avec l’extérieur ; elles éditent des brochures d’information et profitent de toutes les occasions pour porter le problème devant les grandes conférences internationales.

Il est à signaler que toutes les pressions et tracasseries multiples perpétrées par les autorités israéliennes pour les empêcher de quitter le pays deviennent de plus en plus importantes, ceci dans le but de les décourager.

L’une de leurs activités les plus prenantes est le soutien aux familles de prisonniers et, tout particulièrement, à celle des détenus des camps dont le sort est particulièrement atroce. Les comités ont demandé la fermeture immédiate du « camp de la mort lente », ANSAR III, dans le désert du Nèguev.

Elles ont aussi alerté les organisations humanitaires pour que cesse le phénomène d’assassinats et de disparitions de prisonniers et prisonnières politiques.

En plus de toutes ces activités, les femmes palestiniennes n’ont cessé, depuis le début de la lutte, d’appeler à l’unité nationale et d’oeuvrer à la mobilisation des femmes populaires pour la participation massive aux activités quotidiennes du soulèvement.

On peut dire que, dans chaque ville, chaque village, chaque camp, le rôle fondamental des femmes est devenu un fait de plus en plus évident.

Le soulèvement a encouragé le développement du système d’économie domestique, lui donnant un caractère de résistance nationale. Le travail des femmes est devenu un outil indispensable au boycott des produits israéliens. C’est ainsi que, peu à peu, un système familial de survie est devenu projet de coopératives de production. Partout, à Ramallah, à Gaza, à Khalil, les coopératives produisent et fournissent aux femmes des villes de quoi subvenir. Il faut mentionner que beaucoup de femmes instruites se sont mises au service des autres pour encadrer ces comités.

Solidarités

Beaucoup de femmes des territoires de 1948 soutiennent leurs sœurs des territoires occupés en organisant des collectes, des manifestations, des distributions de nourriture.

Un fait indéniable émerge de tous ces constats : un changement radical a pris place dans les relations des femmes palesti- niennes entre elles, dans leurs familles et dans la société. Dans la « révolte des pierres », elles sont au coude à coude avec les hommes. Leur participation englobe tous les âges, toutes les classes sociales. Elles se sont unies dans la même foi en la possibilité de construire une nation. Il faut aussi saluer le courage de certaines femmes israéliennes qui œuvrent de toutes leurs forces pour la paix : « femmes en noir », femmes du Parti communiste, femmes croyantes. Elles sont venues de plusieurs horizons, révoltées et dégoûtées par le martyre infligé aux Palestiniens. J’en ai rencontré et leur générosité fait chaud au cœur. Je pense à cette jeune Américaine d’origine juive, mariée à un Palestinien emprisonné un mois après leur mariage. Je lui dédie cet article.

Je voudrais encore signaler combien toutes les femmes que j’ai rencontrées étaient gaies, accueillantes, ouvertes et pleines de vie malgré leurs immenses difficultés.

Dans leurs regards, la solidarité qui nous fait souvent défaut, à nous autres Occidentales, prenait toute sa dimension. Palestiniennes, mes sœurs, je vous ai emportées avec moi dans mon cœur, bien au-delà de ce que les mesquines fouilles israéliennes pensaient trouver. Je souhaite vous revoir libres dans votre pays si doré, si lumineux, qu’on a le sentiment d’un terrible blasphème devant l’épouvantable gâchis causé par l’occupant,

Notes

  1. Michèle Dassaut-Delorme (Saint-Etienne)
  2. * Nom donné à la Révolte des pierres.

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