Où l’on voit comment les philosophes les plus éminents traitent les femmes, et ce qu’il convient d’en penser ...
Il y a vingt cinq ans, étudiante en philo et militante, je voyais dans le couple Sartre-Beauvoir le modèle de couple « libre » qu’il prétendait constituer. Je tenais l’existentialisme, version « Etre et le néant » ou « Deuxième sexe », pour une philosophie pleine d’analyses pertinentes, passionnantes, malgré le jargon employé. Puis le doute survint, avec le temps — vraiment libre, Simone ? Et Sartre, si grand ? Ce ne fut que du doute — tandis que Michèle Le Dœuff se livre à une véritable entreprise de démolition, dont elle voudrait pourtant sauver l’héroïne... Cela lui permet d’étayer son analyse du rapport des philosophes aux femmes, des femmes à la philosophie et plus généralement à toutes production intellectuelle, du féminisme à la philosophie. Un livre souvent drôle, débordant, stimulant, qui ouvre des dizaines de questions et de pistes — un livre moins « mineur » que l’articulet à lui consacré dans le dernier numéro de « La recherche » ne le suggère...
Du phallocentrisme philosophique
Le premier « cahier » de cette étude se veut « problématique », comme il se doit pour débuter... Sous ses allures touffues, brouillonnes, il esquisse un « état des lieux », une description du discrédit où sont les femmes, de la suspicion a priori où on les tient quand elles se mêlent de philosopher, activité ra-tionnellissime, donc masculine, selon les clichés du sexisme ordinaire, avoué ou dissimulé. Certes, les femmes peuvent enseigner la philo, dans le secondaire surtout — mais de là à produire autre chose que des œuvres « mineures »... Comme si, à la suite d’Aristote, Hegel, Nietszche et bien d’autres, on continuait à les exclure de l’humain, en tant qu’il est doué de raison. Sartre n’est pas choisi au hasard, il n’est pas suspect a priori de sexisme, et pourtant... Mais par delà cette exclusion, reprise et intériorisée par trop d’intellectuelles, c’est le rapport de la philosophie à son impensé que
L'étude et le rouet
M. Le Dœuff interroge et met en lumière. Elle montre comment cette discipline qui prétend pouvoir se fonder sur elle-même, se penser jusqu’au bout, repose sur de l’impücite, sur de l’opinion, sur des postulats dont elle n’a pas conscience (sociaux, idéologiques, fantasmatiques...). Aucune pensée ne saurait échapper à une part d’aveuglement, encore faudrait-il qu’elle n’y prétende pas. Cela permettrait à la philosophie de s’inscrire dans une position pas nécessairement dominante par rapport aux démarches intellectuelles, une position qui permettrait à la fois circulation des idées, points de vue différents, et qui autoriserait de plein droit les femmes à s’en mêler. Rompre avec le phallocentrisme, c’est aussi, d’après l’auteur, « re-situer » la philosophie en général, dans une spécificité moins prétentieuse.
Du détournement de concepts...
Le deuxième cahier, plus difficile d’accès sans doute aux non spéciaüstes, s’attaque à l’architecture conceptuelle de
L’Etre et le néant, où Sartre en 1943 pose les fondements philosophiques de « l’existentialisme », dérivé de Husserl et Heidegger. Michèle en débusque les contradictions et les insuffisances (mégalomanie du sujet, liberté comme absolu métaphysique, non prise en compte des réalités sociales et institutionnelles, réduction des opprimés à la « mauvaise foi » etc.) mais aussi le sexisme avoué (cf. la réduction du féminin à « l’en soi », au « visqueux »). Non que l’existentialisme soit à rejeter purement et simplement, que l’on puisse réduire Sartre à cette analyse-là — mais les critiques frappent juste, que l’on se réfère à ce pavé... Cependant, c’est sur cette base conceptuelle-là que Simone de Beauvoir fonde Le deuxième sexe. Là sont ses limites (« libéralisme », liberté éthique du sujet individuel, non prise en compte du collectif dans le mouvement émanci-patoire) — mais aussi son intérêt. Tout ce système conceptuel paraît « rétro », mais le laisser tomber réduirait le livre à un pur catalogue, qu’il ne saurait être. Il semble plus intéressant à M. Le Dœuff de montrer comment S. de Beauvoir abandonne les concepts les plus suspects du sartrisme (la mauvaise foi en particulier) et ne retient que la portée éthique de l’absence de nature (« On ne naît pas femme, on le devient »). Comment, donc, elle réussit à subvertir Texistentia-lisme lui-même, à le pousser « au-delà de ses moyens » en réintroduisant, en particulier, le social. Comment, en usant des mêmes mots, on ne fait pas forcément la même philosophie...
De la domination déguisée en principe libertaire
Le troisième cahier revient au rapport vécu des femmes à la philo, en montrant comment le philosophe, l'individu concret, perce dans son système, s’en justifie. Sartre philosophe sortait bien écorné de la lecture faite par Michèle de L’Etre et le néant, l’homme ressort en parfait muffle égocentrique de l’aperçu ici donné de son rapport a « ses » femmes, la « nécessaire », mais aussi les malheureuses « contingentes ». Comme quoi il n’a guère que rhabillé de concepts fumeux la liberté du mâle bourgeois naviguant entre « la légitime » et les « parallèles », les maîtresses, toutes bien enfermées dans leurs rôles — en accordant simplement, en théorie du moins, les mêmes droits à la « légitime »...
Ce ne serait déjà pas mal, dira-t-on, mais à y regarder de plus près on voit Sartre régenter sa vie amoureuse en despote, et cela m’a rappelé le malaise éprouvé à retrouver Simone, dans la biographie de Francis et Gontier, réduite quasiment à « gérer » le harem de Monsieur... Sartre, unique sujet parlant, « objectivait » allègrement les femmes, et l’on finit par se demander comment Simone de Beauvoir, si amoureuse qu’elle ait pu être, a pu accepter d’être à ce point « flouée »... « Cette dame pardonne trop », dit Michèle à un détour de phrase -c’est peu dire... Car non seulement elle s’est laissée coincer dans une liberté qui n’était pas vraiment la sienne, mais elle « nous » a flouées nous aussi, qui pendant des années, avant 1970, nous sommes senties coupables d’être malheureuses des « frasques » de « nos » hommes — comme si c’était être libre que de les accepter sans broncher (et ils n’aimaient pas trop la réciproque...).
Il m’a semblé que Simone de Beauvoir ne pouvait ressortir aussi indemne que le voudrait M. Le Dœuff de sa démolition du mythe qu’ils ont mis en scène et de l’infrastructure conceptuelle qui le soutient. Il y a en tout cas matière à discussion.
Du féminisme à la philosophie, et réciproquement
Le dernier cahier fait un peu « fourre-tout » ; s’il déborde d’idées, il est assez frustrant, mais il appelle à travailler... Y est donnée une brève analyse des grandes tendances du mouvement des femmes des années soixante-dix, de leurs insuffisances respectives, qu’il en aille de la quête d’une mythique (et d’ailleurs réactionnaire) « spécificité », « nature » féminine, ou de la recherche d’une « égalité » insuffisamment définie. Y sont repris quelques thèmes du mouvement, avortement-contraception surtout, mais aussi place des femmes dans les institutions de pouvoir, ou symboliques, défaillances de la gauche, excision, etc. Derrière, s’esquisse une réflexion de fond sur l’isonomie (l’égalité en droit, devant la loi) à partir des innombrables infractions/dérogations qui y sont faites, et sur la réintégration, enfin et de plein droit, des femmes dans « l’universel », c’est-à-dire dans toute la dignité de l’humain. Car, s’il est vrai qu’un peuple qui en opprime un autre n’est pas un peuple libre, il en va de même dans le rapport entre les sexes. Surtout de la part de ceux qui se disent philosophes, et qui ont encore moins que les autres droit à la sottise, aux clichés, à « l’opinion » que nous traquons à longueur d’heures dans les copies de nos si chers élèves. Ce serait se montrer enfin raisonnable que de n’exclure pas, même implicitement, en le dissimulant, les femmes de la raison, que de ne plus réduire « homo » à « vir », humain à « mâle » en raison de l’ambiguïté du mot « homme ».
A lire et à poursuivre, donc...
Quand on est femme, qu’on s’est frottée un peu à la production intellectuelle et à la philosophie, quand on a milité et qu’on ne le renie pas, on jubile en lisant Letude et le rouet. Même si bien des choses peuvent se discuter, c’est un livre qui réveille, secoue, remet en cause. Le cercle des philosophes est restreint certes, Michèle s’est même demandé si son sujet valait la peine qu’elle s’est donnée pour le traiter — on peut répondre oui sans crainte, car en effet la philo ne devrait pas, au nom des premières lignes du Discours de la méthode ', ou du deuxième impératif catégorique de Kant 2, exclure les femmes de la raison, de la discipline, de la cité. Or, elle l’a fait et le fait encore. Une telle contradiction en éclaire bien d’autres, un tel impensé appelle à se demander sur quoi nous pouvons bien nous aveugler encore, même quand nous pensons être au clair. Un appel à la recherche et à la vigilance, donc, et pas seulement pour les philosophes, pas seulement pour les femmes (même si leur position leur permet de voir mieux des choses cachées aux hommes).
Denise Avenas
1 . « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». Descartes l’accordait généreusement à tout le monde, même aux femmes, ce qui n’était pas commun de son temps (c/Molière...)
2. « Agis toujours en telle sorte que tu traites l'humanité, en toi-même comme en autrui, jamais seulement comme un moyen, mais toujours également comme une fin. »
Du féminisme à la philosophie, et réciproquement
A lire et à poursuivre, donc...
Notes
- 1 . «Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». Descartes l’accordait généreusement à tout le monde, même aux femmes, ce qui n’était pas commun de son temps (c/Molière...)
- 2. «Agis toujours en telle sorte que tu traites l'humanité, en toi-même comme en autrui, jamais seulement comme un moyen, mais toujours également comme une fin. »